‹ Œuvres complètes de P. de RonsardChapitre 4 sur 216 · Livre premier. ii · texte numérisé non relu

Livre premier. ii

Quand vous, leur beau sujet, qui les faisoit parier, Sans espoir de retour s'en est voulu aller?

Quand vostre Majesté qui leur donnoit puissance, A trenché leur parole avecque son absence?

Ouand vostre belle lèvre, où Nature posa Un beau jardin d'œillets que Pithon arrosa De nectar et de miel, quand vostre bouche pleine De perles, de rubis et d'une douce haleine ;

Quand vos yeux estoilez, deux beaux logis d'Amour Qui d'une obscure nuict peuvent faire un oeau jour, Et pénétrant les cœurs, taire dedans les âmes Cognoistre la vertu de leurs divines fiâmes ;

Quand vostre front d'albastre et For de vos cheveux Annelez et tressez, dont le moindre des nocax Prendroit le cœur d'un Scythe, et fcroit en la guerre Hors des mains des soldats tomber le fer à terre;

Quand cet yvoire blanc qui enfle vostre sein, Quand vostre belle, longue et délicate main, Quand vostre belle taille et vostre beau corsage Qui resemble au pourtrait d'une céleste image ; Quand vos sages propos, quand vostre douce vois Qui pourroit esmouvoir les rochers et les bois. Las ! ne sont plus icy ; quand tant de beautez rares Dont les grâces des cieux ne vous furent avares. Abandonnant la France ont d'un autre costé L'agréable sujet des Muses emporté 1 Comment pourroient chanter les bouches des poètes,

?uand par vostre départ les Muses sont muettes? ôut ce qui est de beau ne se garde long temps ; Les roses et les lis ne régnent qu'un printemps ; Ainsi vostre beauté, seulement apparue Quinze ou seize ans en France, est soudain disparue, Comme on voit d'un esclair s'évanouir le trait. Et d'elle n'a laissé sinon que le regret.

Sinon le desplaisir qui me remet sans cesse Au cœur le souvenir d'une telle Princesse.

Ha, que bien peu s'en faut aue remply de fureur, Voyant votre destin, je ne tomoe en l'erreur

12 Les Poèmes.

De ceux qui ont pensé qu'au plaisir de Fortune Ce Monde fust conduit sans prévoyance aucune !

Ciel ingrat et cruel, je te pri' respons-moy, Respons, je te suppli', que te fit nostre Roy, Auquel, si jeune d ans, tu as trenché la vie? Que fa fait son espouse et sa fidelle amie De luy faire laisser le sceptre si soudain.

Pour veuf\re l'envoyer en un païs lointain, En la fleur de son âge, ayant esmeu contr'elle Et contre sa grandeur sa terre naturelle?

Si nous qui sommes naiz entre les peuples bas D'un cœur pesant et lourd qui ne résiste pas, Avions souffert ensemble une moindre partie De la tristesse, helas 1 que seule elle a sentie. Nous serions surmontez de peine et de douleur, Et vaincus du destin ferions place au malheur ;

Où ceste noble Royne, et naute et magnanime, Dont le cœur généreux par la vertu s'anime, Ne ployant sous le mal, d'un courage indonté, Comme ferme et constante a le mal surmonté^ Et n'a voulu souffrir que\ Fortune eust la gloire D'avoir en l'assaillant sur elle la victoire. Portant un jeune cœur en un courage fort, Qm ensemble défie et fortune et la mort, (a)

clscosse, tu auras une gloire éternelle D'avoir conceu en toy une Royne si belle ; Car soit que le soleil en bas face séjour.

Soit qu'il le face en haut, son œil te sert de jour.

Aussi toute beauté qui n'a ny fin ny terme.

Aux isles prend naissance, et non en terre ferme. Diane qui reluit par l'obscur de la nuit.

Et qui par les forests ses molosses conduit,

a. Var. :

Portant un jeune cœur en un courage vieux, De l'envie et du sort tous jours victorieux.

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