Livre premier
Cent fois troublé d'une fureur extrême J'ay mon poignard tourné contre moy-mesme, Pour deslier par le bien de la mort L'esprit transi sans espoir de confort ; Mais quand la boote avoit reireint ma destre^ A tout le moins, disoy^je, il me faut estre Hoste des bois, et m'arrester icy Sans que le peuple entende mon soucy.
Ja n'est besoin que le monde rougisse De ma vergongne, il faut que je languisse En ces déserts, et traine ma langueur Bien loin du peuple, autour de mon malheur.
Ainsi disois, mais les haleines molles Des vents en Pair emportoient mes parolles ; Car tout soudain Timportun souvenir Forçant mes pas, me faisait revenir Devant les yeux de ma belle ^erriere Inexorable et sourde à ma prière, Qui de mes pleurs sa rigueur abreuvoit.
Et de mes cris non plus ne s'esmouvoit Que fait la mer, quand palle du naufrage Le nocher crie au milieu de l'orage.
J'avois souffert quinze mois sa rigueur, La larme à Tœil, Mi; le front la langueur, La flame au conir, le souspir en la bouche, Sans amollir ccste beste farouche;
Quand pour trouver à mon mal ^arison.
D'un vieil sorcier je cherchay la maison.
Sorcier barbu, à l œil espouvantal^le.
Au gros sourcil, au front inaccostable.
Ride, crasseux, arrogant, éhonté; Seul je l'aborde et mon mal luy conté.
Il me respoad : « Ta teste est estourdie D'une bien chaude et forte maladie; Et toutefois tu pourras bien guarir Si prompt tu veux toy-mesme secourir, Non par l'efibrt d'un magique murmure.
Par vers charmez, par estrange escriture.
I02 Les Poèmes.
Bref, aussi tost que tu vins à sentir Ce plaisant feu qrst tu Yoyois sortir De la beauté de U dame l>ien née, D'antique race et de grande lignée.
Et que tu vis comme les astres font Mille vertus rebiire sur son front.
Et que le geste et l'apparence haute.
Et le désir d'éviter toute faute, Et que l'honneur la vestoit proprement Comme d'un brave et riche accoustrement ;
Lors aux rayons d'une si belle face Changeas de mœurs, de nature et de grâce; Ton esprit fut actif et vigoureux, Ton sang devint plus chaud et généreux, Ton âme s'est en beaux discours haussée, Et vers l'honneur s'en-vola ta pensée, Par gaillardise espérant d'acquérir Celle beauté qui te £aisoit mourir.
Adonc au ciel tu eslevas la teste, Tu devins propre, et accort, et honoeste, Discret, facona, bien-parlant, bien-disant, Et de fascheux, agréable et plaisant.
Pour mieux donter la paresse et le vice, Armes, <:hevaux, furent ton exercice, Guerres, combats, mascarades, tournois, Et honorer l'Amour par le hamois.
Donc tu me dois, t'ayant donné maistresse, Ton bon esprit, ta grâce et ta prouesse, Et les vertus qui procèdent d'aimer ; Puis comme ingrat tu oses me blâmer Contre raison, qui ta fiere nature Ay convertie en douce nourriture !
Tu me diras qu'Amour est passion Pleine de forte et chaude affection.
Et que celuy oui mes flèches esprcuve, Pour un seul bien mainte douleur y treuve.
Et qu'un plaisir est chèrement vendu, Quand pour l'avoir un âge est despendu.