‹ Œuvres complètes de P. de RonsardChapitre 85 sur 216 · Livre premier · texte numérisé non relu

Livre premier

Alloit gaigner au mage Colchide Le bêlfep d'or, de Heffes homicide, II ne te phist qu'un voyage si beau Se *st sans toy ; tu pns le jouvenceau Portant ton arc et ta trousse fatale.

Qui te suivoit d'une allure inégale.

Car, 6 bon Roy, le moindre oe tes pas En valoit cinq dos petits pieds d'Hylas.

Le bien-cheri tu vins en la navire; Tu refusas qu'on te voulust eslire Chef de l'emprise, et allas, demi-Dieu, Du grand vaisseau prendre place au milieu, Tenant la rame, et tournant l'eau salée Qui escumoit autour de la galée.

Si que ton bras ahurie contre l'eau Faisoit trembler les poutres dû vaisseau, Estant Orphée au plus haut de la poupe^ Qui de sa lyre encourageoit la troupe.

Ja le rivage apparoissoit au soir Du Mysien ; le vent se laissa choir, Et sur le mast flotoît la voile lasche, Quand ces guerriers, ainsi qu'ouvriers de tasche Qui vers le ^ir, alors que le bouvier Dessous la nuict vient ses bœufs deslier, Hastent leurs mains à tout outrage dures, A qui le ventre affamé dit injures ; Ainsi chacun se print à s'animer Par un combat nonneste de ramer.

Les avirons vont d'ordre, et la galère, Poussée avant d'une jeune colère, Voloit sur l'eau^ faisant d'un large tour Maint gros bouillon escumer à l'entour.

Chacun adjouste à l'addresse la force.

Et de gaigner son compagnon s'efforce.

Mais toy, Hercule, à qui tout le cœur bat Du haut désir de vaincre en ce combat, En t'efforçant contre l'onde azurée.

Rompis ta rame à la pointe ferrée,

1)6 Les Poèmes.

Dont de despit tu souspires et plains.

Un des morceaux te reste entre les mains, L'autre morceau en tournoyant se joue Flot dessus flot où la vague le roue.

Ayant le fiel de colère allumé, De voir ton poing d'aviron désarmé.

De tel effort tu cheus à la renverse ; Tes pieds s'en-vont d'une longue traverse Frapper la proue^ et la poupe ton chef Plat estendu ; mais nul de ton méchef, Te regardant, de peur n'osa mot dire :

Seul te levant tu t'en pris à sourire.

Eux d'un grand cœur se bandèrent si fort, Que vers la nuict arrivèrent au port.

Mais aussi tost que l'aube fut levée.

Hercule entra dans la forest trouvée, Pour espier des yeux à l'environ Quelque arbre propre à faire un aviron.

Hercule estant pensif et fantastique.

Erre tout seul en la forest rustique.

Haute maison des oiseaux ; à la fin Il vid sans nœuds, sans branches, un sapin Frappé du vent d une lente secousse. Il jette à bas son arc courbe et sa trousse.

Et r'affermant contre terre les pas.

Et roidissant les muscles de ses bras.

Enflant d'ardeur les veines du visage.

Mit les deux mains dessus l'arbre sauvage A dos courbé, et bien qu'il tint beaucoup, Il l'arjacha tout net du premier coup.

Racine et tout ; dessus 1 espaule forte Le va chargeant, s'en retourne et l'emporte.

Ainsi qu^n void aisément l'oiseleur Cercler la place à cacher le malheur »

Du simple oiseau, et arracher sans peine Le chaume sec, dont la place estoit pleine; Ainsi Hercule aisément arracha Ce grand sapin si tost qu'il y toucha.

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