‹ Œuvres complètes de P. J. de Béranger: contenant les dix chansons nouvelles (volume 2)Chapitre 93 sur 177 · I.K CENSEUR · texte numérisé non relu

I.K CENSEUR

Nais les ministres, monsieur, les ministres ! Si à Maples l'on peut sans danger offenser la Divinité , il n'y fait pas bon pour ceux qui parlent mai de saint Janvier.

COI.IÊ.

Je le conçois : à Naples saint Janvier passe pour faire des miracles.

le censeur.

Vous y seriez aussi incrédule qu'à Paris.

COLLÉ

Dites aussi clairvoyant.

LE CENSEUR

Tant pis pour vous, monsieur. Au fait, de quoi se mêlent les faiseurs de chansons? vous en pouvez convenir avec moins de peine qu'un autre : les chansonniers sont en littérature ce que les ménétriers sont en musique.

COLLE

Je l'ai dit cent fois avant vous. Mais convenez, à votre tour, qu'il en est quelques-uns qui ne jouent pas du violon pour tout Je monde. Plusieurs ne seraient pas indignes de faire partie de la mu-

sique dont le grand Condé se servait pour ouvrir-la tranchée", et tous deviennent utiles lorsqu'il s'agit de faire célébrer au peuple des triomphes dont sans eux, fort souvent, il ne sentirait que le poids.

LE CENSEUR

Je n'ai point oublié la jolie chanson du Port-Manon. Monsieur Collé, ce n'est pas à vous qu'on reprochera Y anglomanie; mais cela ne suffit pas. Pourquoi, par exemple, vous être fait l'apôtre de cortains principes d'indépendance qu'il vaudrait mieux combattre?

COLLÉ

J'entends de quelles idées vous voulez parler. Combattre ces idées, monsieur ! il n'y aurait pas plus de mérite à cela qu'à faire en Prusse des épigrammes contre les capucins. Ne trouvez-vous pas même que la plupart de ceux qui attaquent ces idées , qui peut-être au fond sont les vôtres, ressemblent à des aveugles qui voudraient casser les réverbères ?

LE CENSEUR

Je suis de votre avis, si vous voulez dire qu'ils frappent à côté. Mais revenons à vos chansons. Tout le monde rend justice à la loyauté de votre caractère, à la régularité de vos mœurs ; et je pense qu'il sera aisé de vous convaincre du tort que vous feraient certaines i/aillardises que je vous engage à faire disparaître de votre reeueil.

COLLÉ

C'est parce que je ne crains point qu'on examine mes mœurs que je me suis permis de peindre celles du temps avec une exactitude qui participe de leur licence**.

LE CENSEUR

Vos tableaux choqueront les regards des gens rigides.

COLLÉ

f.a Chasteté porte un bandeau.

LE CENSEUR

Elle n'est pas sourde, et le ton libre de plusieurs de vos chansons peut augmenter la corruption dont vous faites la satire.

* Le grand Condé ouvrit la tranchée devant Lérida au son de» violons <\ de? hautbois.

"* Plusieurs de ces raisonnements se retrouvent dans une notice piquante et spirituelle placée en tête du recueil complet des chansons à* Collé, publié par M. Aufror, censeur, et membre de PAcadétnie française.

COLLÉ

Qaoi ! comme l'a dit le bon U Fontaine,

les «ères, les «tris, mt périront ui cheveux

Pour dix on doue contes bleo? !

Vo yes on peu U belle affaire !

Ce que je n'ai pa« fait, mon livre irait le faire !

LE CENSEUR

1/autorîté d'un grand homme est déplacée ici. Il ne s'agit que «le bagatelles que vous pouvez bien sacrifier sans regret.

COLLÉ

En avez- vous de Urs connaître?

LE CENSEUR

Je ne dis pas cela.

COLLE

En êtes-vous moins censeur et très-censeur ?

LE CENSEUR

Je vous en fais juge.

COLLÉ

Eh bien, après avoir lu ou chanté en secret mes couplets les plus graveleux, les prudes n'en auront pas plus de charité, et les bigots pas plus de tolérance. Uissez à ces gens-là le soin de me mettre à Y index. Si vous leur ôtez le plaisir de crier de temps à autre, on finira par croire à la réalité de leurs vertus. Mes chansons peuvent fournir une occasion de savoir à quoi s'en tenir sur le compte de ce> messieurs et de ces dames. C'est un service qu'elles rendront aux gens véritablement sages , qui , toujours indulgents, pardonnent de* écarts à la gaieté, et permettent à l'innocence de sourire.

LE CENSEUR

Hors de mon cabinet, je pourrais trouver vos raisons bonnes; ici elles ne sont que spécieuses. Je vous répète donc qu'il est impossible que j'autorise l'impression des chansons que vous défende» si bien.

COLLÉ

En ce cas, je prends mon parti. Je les ferai imprimer en Hollande, sous le titre de Chanson» que mon censeur n'a pas dû me passer. "

LE CENSEUR

Je vous en retiens un exemplaire.

PKÉFACES: 205

COLLÉ

Vous mériteriez que je vous les dédiasse.

LE CENSEUR

Vous pouvez les adresser mieux, vous, monsieur Collé, qui avez pour protecteur un prince de l'auguste maison dont vous avez si bien fait parler le héros.

COLLÉ

Que ne me protége-t-il contre les censeurs !

LE CENSEUR

Et contre les feuilles périodiques.

COLLÉ

En effet, elles sont la seconde plaie de la littérature.

LE CENSEUR

Quelle est la première, s'il vous plaît?

COLLÉ

Je vous le laisse à deviner, et cours chez l'imprimeur, qui m'attend.

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