‹ Œuvres complètes de P.-J. de Béranger: contenant les dix chansons nouvellesChapitre 23 sur 105 · SAINTE-HÉLÈNE · texte numérisé non relu

SAINTE-HÉLÈNE

Air:

Sur un volcan dont la bouche enflammée Jette sa lave à la mer qui Tétreint, Parmi des flots de cendre et de fumée Descend un ange, et le volcan s'éteint.

Un noir démon s* élance du cratère:

Que me veux-tu, toi resté pur et beau?

L'ange répond: Que ce roc solitaire, Dieu Ta dit, devienne un tombeau.

Mais le démon : Cette île est mon Ténare.

Là j'espérais d'un déluge effrayant Lancer les feux sur l'Argonaute avare Qui par ici tenterait l'Orient.

Et l'envahir ! Une dépouille humaine Souiller ces mers, vierges de tout vaisseau!

Jus<)u'où le monde a-t-il poussé la haine, Qu'ici Dieu lui cache un tombeau !

Pour quel colosse éteint-on le cratère?

Un roi sans doute, un héros hasardeux.

Tous ont de morts si bien jonché la terre, Que place un jour doit manquer pour Tun d'eux. De tant d'États au cercueil d'Alexandre Bavirait-on jusqu'au dernier lambeau?

— Les vents, dit l'ange, ont balayé sa cendre : Ce roi n'a plus même un tombeau !

L'autre repart : Quels restes de grand homme Un jour ici seront donc déposés?

En ce moment César tombe dans Rome Sous les poignards à son sceptre aiguisés.

— Rome, dit l'ange, aura sa sépulture; Mais, quand va naître un monde tout nouveau, Les loups du Nord viendront chercher pâture Sur les débris de son tombeau.

L'être infernal, alors baissant la tête, Dit en soi-même : Est-ce donc pour celui

Qui, ralliant le monde en sa conquête, Va lui donner une croix pour appui?

L'ange Tentend : Silence, esprit rebelle!

Il ne craint, lui, ni chacal ni corbeau; Car, dans Sion, c'est moi, lampe fidèle, Qui veillerai sur son tombeau.

Démon, écoute. Avant deux mille années, Un conquérant, empereur des Gaulois, Terminera d'immenses destinées Sur cet écueil, à la honte des rois.

Pour le punir d'attarder dans sa route L'humanité, qu'éblouit son drapeau, Qu'il trouve ici, quoi qu'au ciel il en coûte, Une prison et son tombeau.

Privé pour lui de ton trône de laves.

Sois son geôlier, prends des traits odieux; Trouble ses nuits, resserre ses entraves; Tiens de ses maux la coupe sous ses yeux.

Cet homme ainsi purifiant sa gloire, Pour l'avenir redevient un flambeau,

Sur rinfortune achève sa victoire Et des rois triomphe au tombeau.

Loin du démon, loin de ces tristes plages, L'ange à ces mots revole aux pieds de Dieu, Dont Tœil déjà voit à travers les âges Le grand captif expirer dans ce lieu.

Quelques amis en pleurs sont venus prendre De l'astre éteint le glorieux fardeau.

Dieu joint sa main aux mains qui vont descendre Napoléon dans son tombeau.

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