‹ uvres complètes de P. J. de Béranger (volume 2)Chapitre 11 sur 166 · NOTICE. XXXV · texte numérisé non relu

NOTICE. XXXV

volontiers ces travaux de la plume contre le modeste emploi où se trouvent assurés le victum et le vestitum, Vhabit et le pain, comme disait saint Paul.

Eh bien, qui Teùt pu croire? Béranger finit par l'obtenir, cet emploi qu'il appelait de tous ses vœux. En 1809, un des beaux esprits qui triomphaient de ce temps-là, M. Arnault, fit entrer notre poëte dans les bureaux de l'instruction publique. — De quoi vivre et un peu de loisir : grand rêve, beau rêve, fortune réelle des poètes ! Avec cette fortune inespérée de dix-huit cents francs par an, lui vint en aide la fée bien-aimée qui avait apparu à son grand-père, — qui l'avait bercé enfant, qui l'avait protégé jeune homme, celle qui avait inspiré ses élégies, ses chansons, ses idylles, et mênu' son poëme épique de Clovis; — la muse de la chanson guerrière, de la chanson amoureuse, de la chanson libérale ; la Polymnie inspiratrice de ces beaux poëmes qui embrassent, dans leur ensemble inspirateur, le frais sourire de Lisette et le terrible froncement du sourcil de Jupiter Olympien.

Et voilà comme, peu à peu, en mettant à profit ses loisirs, son génie, sa rêverie, ses bons instincts, toutes les nobles passions qui étaient en lui, et aussi en étudiant d'un cœur attentif les douleurs intimes, les gémissements,'' les joies passagères, l'orgueil froissé, les vastes espérances, l'esclavage présent et les libertés à venir de cette nation, — à force d'art et de simplicité, d'héroïsme et de gaieté, de bonliomie et de bravoure; à force de bien aimer tout ce que le bon Dieu a fait de beau et de bon en ce monde ; à force de haïr tout ce que la société a fait d'injuste et de mauvais, noire riche employé aux appointements de dix-huit cents francs par an, sans compter la retenue, fut enfin élu et reconnu [le vrai chansonnier, le vrai poëte, le vrai créateur du lyrisme et de la joie, de la bataille et des amours. Pourtant Désaugiers vivait, brillait, dînait, aimait et chantait en ce temps-là.

Mais Désaugiers lui-même accueillit à merveille Béranger et ses chansons. 11 comprit, sans en être jaloux, non-seulement la popu^ larité, mais la gloire qui attendait ce nouveau venu dans le grand art de parler aux nations le langage qu'elles veulent entendre, et plus que jamais il rasa, de sa voile prudente^ les rivages fleuris, pendant que l'autre poëte ne demandait pas mieux que d'affronter

xx^vi NOTICE.

Jas teiiipèles et les orages de la pleine mer. Les Gueujc, les giiciix, quel chel-crœuvre ! Les Infidélités de Lisette, {[v\e\\e lierlé airioui-euse! Le Hoi d^Yvetot est une cléclaraLiou de guerre à la gloire des armes, gloire pleine de sang et de ravages. A cette réunion presque politique du Caveau, qui était alors la vraie Académie française, liéranger fut reçu académicien chantant par Désaugiers lui-même. Le Caveau chantait avec une liberté assez grande pour contrarier le pouvoir, à qui tout faisait ombrage. — 11 est vrai que TEmpire touchait à sa fin, et TEmpereur ne voulait pas que tout finît par des chansons, comme dit la chanson.

A dater du moment où FEmpire tombe dans Tabime de sa gran-= deur, où la Restauration, aidée des baïonnettes étrangères, vient se poser sur les ruines de ce monde que nous avions conquis, le vrai rôle de Béranger commence : le rôle de la consolation, le rôle de Lespérance.

Sa voix s'élève alors, sonore, éloquente, inspirée, poui' mieux déplorer nos défaites, — pleine d'orgueil quand il faut célébrer les victoires passées, — pleine de grâce ([uand il faut chanter les petits lionheurs de la vie présente.

Pas une gloire qu'il ne relève, pas un grand nom qu'il ne protège, pas une victime qu'il ne veuille sauver, pas une des colères de cette nation dont il ne se fasse l'interprète.

En môme temps, il demande fièrement ù ces nouveaux venus qui sont-ils? d'où viennent-ils? et de quel droit ils commandent à

des hommes libres? On l'écoutait avec des louanges avec des

larmes! La France entière répétait ces consolations mêlées d'orgueil, ces élégies m'iées d'espoir, ces complaintes mêlées aux louanges ; car au fond de ces complaintes le courage perçait toujours. Jamais poëte n'est intervenu d'une façon plus éloquente cl plus complète dans les émotions les plus intimes d'un peuple malheureux qui ne jiouvait pas oublier que le Cosaque avait été un instant le maître de ses libeités et de ses remparts. Dans son triomphe, que soutenait l'Europe coalisée, la Restauration étonnée se demandait quel était donc ce chansonnier qui remettait en homieur Sainte-Hélène et Waterloo?

Désormais la Restauration (imprudente qui ne voyait pas que l'àme de ce poëte était dans la nation même! ) va commencer avec

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