‹ uvres complètes de P. J. de Béranger (volume 2)Chapitre 10 sur 166 · NOTICE. XXXIII · texte numérisé non relu

NOTICE. XXXIII

A dater de ce moment de bonheur et de misère, la pauvreté devint sa dixième muse ; mais cette muse, il l'aima comme on aime Tespérance, comme on aime la gloire ! Pauvre, inconnu, ivre de ridée poétique, mais ne sachant encore à quoi il la fallait rattacher, il s'abandonnait, en poëte, à Theure présente et à l'inspiration de chaque jour. Tantôt il saluait avec transport le jeune Chateaubriand et le Génie du Christianisme, ce grand livre qui précédait le retour de l'Évangile; tantôt il revenait sur l'admiration des poètes admirés de son temps, et il tenait tête à ce triomphant " abbé Delille, qui passait, au commencement de ce siècle, pour le plus grand poëte de l'univers. 11 aimait déjà la simplicité, la vérité, l'élégance qui n'emprunte rien au mensonge, la sérieuse beauté qui n'a pas besoin de parure, et qui fait de sa chaste nudité un ornement et une grâce. 11 parlait un jour à un poëte de l'Académie, de l'Académie française, s'il vous plaît, du soin assidu avec lequel, libre d'emphase, de période et de toute espèce de mythologie, il prétendait, chose incroyable! nommer chaque chose par son nom. u Mais, disait le poëte académique, y pensez-vous? « et que ferez-vous de la langue poétique? — Je n'en veux rien « faire, répond le jeune homme. — Mais comment saurez-vous « nous montrer les choses dont vous parlerez dans vos vers : K la mer, par exemple, la mer, conjment direz-vous? — Je dirai « tout simplement la mer. — Eh quoi ! Neptune, Téthys, Am- « phitrite, de gaieté de cœur vous retranchez tout cela? — Tout « cela ! »

Ces choses-là, il les disait en prose, il savait aussi les dire en vers; il n'avait pas encore trouvé sa véritable vocation poétique, mais il la pressentait à la façon d'un vrai poëte. Chaque jour, son allure devenait plus libre, son pas devenait plus ferme; quelque chose était en lui qui lui disait : Foule aux pieds ce grain de sable qui ne saurait t'empécher d'aller à ton but !

Pourquoi, faut-il, dans un siècle de gloire, Mes vers et moi, que nous mourions obscurs... Jamais, hélas! d'une noble harmonie L'Antiquité ne m'apprit les secrets.

L'instruction, nourrice du aénie,

>;xxTv NOTICE.

De son lail pur ne m'abreuva jamais.

Que demander à qui n'eut point de maître? Du malheur seul les leçons m'ont formé ; Et ces épis, que mon printemps voit naître, Sont ceuK d'un champ où rien ne l'ut semé.

Dans les diverses préfaces que Béranger a écrites pour ses chansons, il sera facile de retromer, mêlé aux inquiétudes d'une modestie ingénue, plus d'un événement de sa jeunesse et de son âge mûr. Pour quiconque sait reconnaître les accents du cœur au fond du style, ces préfaces sont d'un prix inestimable. L'auteur cause avec vous comme un voisin, comme un ami ; il vous dit naïvement :

fêtais là, telle chose m' advint !

Il gémit parfois, mais sans amertume, de la sottise des hommes; il parle avec un vrai transport de leurs bienfaits. Lucien Bonaparte, le frère le plus aimé et le plus intelligent de l'Empereur, a mérité un hou souvenir de notre poëte (Chansons de 1855, Dédicace); ce souvenir traversera les âges. — Rare bonheur pour un prince, d'avoir londu une main libérale à l'iiomme qui peut donner l'immortalilé en récompense d'un bienftiit !

De Fan 1805 à l'année 1806, quelle minute heureuse! Dans cette halte glorieuse que faisait l'Empereur au milieu de sa gloire, les beaux-arts, qui jetaient un vif éclat, avaient entrepris plusieurs grands recueils, parmi lesquels s'est fait remarquer le beau livre intitulé : Afinales du Musée, immense travail des peintres et des écrivains contemporains, publié sous la direction de Landon, et qui devait remporter le prix décennal. Cette histoire des plus grands hommes de l'antiquité, dont les plus grands peintres avaient reproduit les nobles images, obtint bien vite la collaboration de notre poëte, et Béranger écrivit de nobles pages pour ce recueil. Il aimait les belles peintures, il avait le sentiment de ces grands chefsd'œuvre, et, s'il demandait de temps à autre au concert : Est-ce du Éozavt? pas n'était besoin de lui dire : Voilà du Titien! voilà du Raphaël!

(]e sont là des travaux d'essai, mais on voit déjà, dans ces pages bien pensées et bien écrites, un honnête esprit qui tente modestement la fortune littéraire, qui doute; qui hésite, et qui changerait

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