XIV PRÉFACE
cause de la liberté, lorsque je pouvais tenter des succès plus solides dans les genres que j'avais cultivés d'abord.
Sur le point de faire ici un examen consciencieux de ces productions fugitives, le courage m'a manqué, je l'avoue. J'ai craint qu'on ne me prît au mot lorsque je relèverais des fautes, et qu'on ne fît la sourde oreille aux cajoleries paternelles que je pourrais adresser à mes cbansons ; car encore faut-il bien que tout n'en soit pas mauvais. Puis, malgré la politesse des critiques à mon égard, ce serait peut-être pousser la reconnaissance trop loin que de faire ainsi leur besogne. Je le répète : le courage m'a manqué. On n'incendie guère sa maison que lorsqu'elle est assurée. Ce que je puis dire d'avance à ceux qui se font les exécuteurs des bautes œuvres littéraires, c'est que je suis complètement innocent des éloges exagérés qui m'ont été prodigués; que jamais il ne m'est arrivé de solliciter le moindre article de bienveillance ; que j'ai été même jusqu'à prier des amis journalistes d'être pour moi plus sobres de louanges; que, loin de vouloir ajouter le bruit au bruit, j'ai évité les ovations qui l'augmentent, me suis tenu loin des coteries qui le propagent^ et que j'ai fermé ma porte aux commis voyageurs de la Renommée, ces gens qui se chargent de colporter votre réputation en province et jusque dans l'étranger, dont les revues et les magasina leur sont ouverts.
Je n'ai jamais poussé mes prétentions plus liant que ne l'indique le titre de cbansonnier, sentant bien
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qu'en niellant toute ma gloire à conserver ce litre auquel je dois tant, je lui devrais encore d'être jugé avec plus d'indulgence, placé par là loin et au-dessous de toutes les grandes illustrations de mon siècle. Le besoin de cette position spéciale a toujours dû m'ôter l'idée de courir après les dignités littéraires les plus enviées et les plus dignes de l'être, quelque in. stance que m'aient faite des amis influents et dévoués, qui, dans la poursuite de ces dignités, me promettaient, je suis» honteux de le dire, plus de bonheur que n'en a eu B. Constant, grand publiciste, grand orateur, grand écrivain. Pauvre Constant!
A ceux qui douteraient de la sincérité de mes paroles je répondrai : Les rêves poétiques les plus ambitieux ont bercé ma jeunesse; il n'est presque point de genre élevé que je n'aie tenté en silence. Pour remplir une immense carrière, à vingt ans, dépourvu d'études, même de celle du latin, j'ai cherché à pénétrer le génie de notre langue et les secrets du style. Les plus nobles encouragements m'ont été donnés alors. Je vous le demande : croyez-vous qu'il ne me soit rien resté de tout cela, et qu'aujourd'hui, jetant un regard de profonde tristesse sur le peu que j'ai fait, je sois disposé à m'en exagérer la valeur? Mais j'ai utilisé ma vie de poëte, et c'est là ma consolation. Il fallait un homme qui parlât au peuple le langage qu'il entend et qu'il aime, et qui se créât des imitateurs pour varier et multiplier les versions du même texte. J'ai été cet homme. La Liberté et la Patrie^ dira-t-ôn, se fussent bien passées de vos refrains. La
Libciié et la Pairie ne sont pas d'aussi grandes dames qu'on le suppose : elles ne dédaignent le concours de rien de ce qui est populaire. Il y aurail, selon moi, injustice à porter sur mes chansons un jugement où il ne me serait pas tenu compte de l'inlluence qu'elles ont exercée. Il est des instants, pour une nation, où la meilleure musique est celle du tambour qui bat la charge.
Après tout, si l'on trouve que j'exagère beaucoup l'importance de mes couplets, qu'on pardonne au vétéran qui prend sa retraite de grossir tant soit peu ses états de services. On pourra même observer que je parle à peine de mes blessures. D'ailleurs, la récompense que je sollicite ne fera pas ajouter un centime au budget.
Comme chansonnier, il me faut répondre à une critique que j'ai vue plusieurs fois reproduite. On m'a reproché d'avoir dénaturé la chanson en lui faisant prendre un ton plus élevé que celui des Collé, des Panard, des Désaugiers. J'aurais mauvaise grâce à le contester, car c'est, selon moi, la cause de mes succès. D'abord, je ferai remarquer que la chanson, comme plusieurs autres genres, est toute une langue, et que, comme telle, elle est susceptible de prendre les tons les plus opposés. J'ajoute que, depuis 1789, le peuple ayant mis la main aux affaires du pays, ses sentiments et ses idées patriotiques ont acquis un très-grand développement; notre histoire le prouve. l.a chanson, qu'on avait définie V expremon des sent'triicnts populaires^ devait dès lors s'élever à la hau-
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tenr des impressions de joie ou de tristesse que les triomphes ou les désastres produisaient sur la classe la plus nombreuse. Le vin et l'amour ne pouvaient guère plus que fournir des cadres pour les idées qui préoccupaient le peuple exalté par la Révolution, et ce n'était plus seulement avec les maris trompés, les procureurs avides et la barque à Caron^ qu'on pouvait obtenir l'honneur d'être chanté par nos artisans et nos soldats aux tables des guinguettes. Ce succès ne suffisait pas encore; il fallait de plus que la nouvelle expression des sentiments du peuple put obtenir l'entrée des salons pour y faire des conquêtes dans l'intérêt de ces sentiments. De là, autre nécessité de perfectionner le style et la poésie de la chanson.
Je n'ai pas fait seul toutes les chansons depuis quinze ou dix-huit ans. Qu'on feuillette tous les recueils, et l'on verra que c'est dans le style le plus grave que le peuple voulait qu'on lui parlât de ses regrets et de ses espérances. Il doit sans doute l'habitude de ce diapason élevé à l'immortelle Marseillcmc, qn.'il n'a jamais oubliée, comme on l'a pu voir dans la grande Semaine.
Pourquoi nos jeunes et grands poètes ont-ils dédaigné les succès que, sans nuire à leurs autres Iravaux, la chanson leur eût procurés? Notre cause y eût gagné, et, j'ose le leur dire, eux-mêmes eussent profité à descendre quelquefois des hauteurs de notre vieux Pinde, un peu plus aristocratique que ne le voudrait le génie de notre bonne langue française.
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Leur stylo e\\l sans doute été obligé de renoncer, en partie, à la pompe des mots; mais, par compensation, ils se seraient habitués à résumer leurs idées en de petites compositions variées et plus ou moins dramatiques, compositions que saisit l'instinct du vulgaire, lors même que les détails les plus heureux lui échappent. C'est là, selon moi, mettre de la poésie en dessous. Peut-être est-ce, en définitive, une obligation qu'impose la simplicité de notre langue et à laquelle nous nous conformons trop rarement. La Fontaine en a pourtant assez bien prouvé les avantages.
J'ai pensé quelquefois que si les poètes contemporains avaient réfléchi que désormais c'est pour le peuple qu'il faut cultiver les lettres, ils m'auraient envié la petite palme qu'à leur défaut je suis parvenu à cueillir, et qui sans doute eût été durable, mêlée à de plus glorieuses. Quand je dis peuple, je dis la foule; je dis le peuple d'en bas, si l'on veut. Il n'est pas sensible aux recherches de l'esprit, aux délicatesses du goût; soit! Mais par là même il oblige les auteurs à concevoir plus fortement, plus grandement, pour captiver son attention. Appropriez donc à sa forte nature et vos sujets et leurs développements; ce ne sont ni des idées abstraites ni des types qu'il vous demande : montrez-lui à nu le cœur humain. Il me semble que Shakspeare fut soumis à cette heureuse condition. Mais que deviendra la perfection du style? Croit-on que les vers inimitables de Racine, appliqués à l'un de nos meilleurs mélodrames, eussent empêché, même aux boulevards, l'ouvrage de
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réussir? InveiUez, concevez pour ceux qui Ions ne savent pas lire; écrivez pour ceux qui savent écrire. Par suite d'habiUides enracinées, nous jugeons encore le peuple avec prévention. Il ne se présente à nous que comme une tourbe grossière, incapable d'impressions élevées, généreuses ^ tendres. Toutefois, cbez nous, il y a pis, même en matière de jugements littéraires, surtout au théâtre. S'il reste de la poésie au monde, c'est, je n'en doute pas, dans ses rangs qu'il faut l'aller chercher. Qu'on essaye donc d'en faire pour lui; mais, pour y parvenir, il faut étudier ce peuple. Quand, par hasard, nous travaillons pour nous en faire applaudir, nous le traitons comme font ces rois qui, dans leurs jours de munificence, lui jettent des cervelas à la tête et le noient dans du vin frelaté. Voyez nos peintres : représentent-ils des hommes du peuple, même dans des compositions historiques, ils semblent se complaire à les faire hideux. Ce peuple ne pourrait-il pas dire à ceux qui le représentent ainsi : « Est-ce ma faute si je suis c( misérablement déguenillé? si mes traits sont flétris c( par le besoin, quelquefois même par le vice? Mais « dans ces traits hâves et fatigués a brillé l'enthoucc siasme du courage et de la liberté; mais sous ces ce haillons coule un sang que je prodigue à la voix de c( la patrie. C'est quand mon âme s'exalte qu'il faut c( me peindre. Alors je suis beau 1 » Et le peuple aurait raison dé parler ainsi.
Tout Ce qui appartient aux lettres et aux arts esl sorti des classes inférieures, à peu d'exceptions près.