‹ uvres complètes de P. J. de Béranger (volume 2)Chapitre 6 sur 166 · XXII PRÉFACE · texte numérisé non relu

XXII PRÉFACE

par rang d'âge. Elle a été riche aussi en grands lalentSj et tous se sont plus ou moins consacrés aux progrès des libertés dont les fruits ne mûriront guère que pour vous. C'est du milieu des combats à mort de la tribune, au bruit des longues et sanglantes batailles, dans les douleurs de l'exil, au pied des échafauds, que, par de brillants ei nombreux succès, ils ont entretenu le culte des Muses, et qu'ils ont dit à la barbarie: Tu n'iras pas plus loin. Et, vous le savez, elle ne s'arrêie que devant la gloire.

Quant à moi, qui, jusqu'à présent, n'ai eu qu'à me louer de la jeunesse, je n'attendrai pas qu'elle me crie : Arrière, bonhomme! laisse-nous passer ! ce que l'ingrate pourrait faire avant peu. Je sors de la lice pendant que j'ai encore la force de m'en éloigner. Trop souvent, au soir de la vie, nous nous laissons surprendre par le sommeil sur la chaise où il vient nous clouer. Mieux vaudrait aller l'attendre au lit, dont alors on a si grand besoin. Je me hâte de gagner le mien, quoiqu'il soit un peu dur.

Quoi ! vous ne ferez plus de chansons? Je ne promets pas cela; entendons-nous, de grâce. Je promets de n'en pas publier davanîage. Aux joies du travail succèdent les dégoûts du besoin de vivre; bon gré, mai gré, il faut trafiquer de la Muse : le commerce m'ennuie; je me retire. Mon ambition n'a jamais été à plus d'un morceau de pain pour mes vieux joufs : elle est satisfaite, bien que je ne sois pas même électeur, et que je ne puisse espérer jamais l'honneur d'être éligible, en dépit de la Révolution de juillcl.

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à qui je n'en veux pas pour cela. A ne faire des chansons que pour vous, dira-t-on, le dégoût vous prendra bien vite. Eh! ne puis-je faire autre chose que des couplets pour ma fête? Je n'ai pas renoncé à être utile. Dans la retraite où je vais me confiner, les souvenirs se presseront en foule. Ce sont les bonnes fortunes d'un vieillard. Notre époque, agitée par tant de passions extrêmes, ne transmettra que peu de jugements équitables sur les contemporains qui occupent ou ont occupé la scène, qui ont soufflé les acteurs ou encombré les coulisses. J'ai connu un grand nombre d'hommes qui ont marqué depuis vingt ans; sur presque tous ceux que je n'ai pas vus ou que je n'ai fait qu'entrevoir, ma mémoire a recueilli quantité de faits plus ou moins caractéristiques. Je veux faire une espèce de Dictionnaire historique, où, sous chaque nom de nos notabilités politiques et littéraires, jeunes ou vieilles, viendront se classer mes nombreux souvenirs et les jugements que je me permettrai de porter ou que j'emprunterai aux autorités compétentes. Ce travail peu fatigant, qui n'exige ni des connaissances profondes ni le talent de prosateur, remplira le reste de ma vie. Je jouirai du plaisir de rectifier bien des erreurs et des calomnies qu'enfante toujours une lutte envenimée; car ce n'est pas dans un esprit de dénigrement, on le conçoit, que j'ai formé ce projet. Dans une cinquantaine d'années, ceux qui voudront écrire l'histoire de ces jours féconds en événements n'auront à consulter, je le crains bien, que des documents entachés de partia-

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lilé. Les nolos que je laisserai à ma mort pourront inspirer quelque confiance, même dans ce qu'elles auront de sévère, car je ne prélends pas n'être qu'un panégyriste. Les historiens savent tant de choses, qu'ils sauront sans doute alors que j'ai eu peu à me plaindre des hommes, même des hommes puissants; que si je n'ai rien été, c'est comme d'autres sont quelque chose, je veux dire en me donnant de la peine pour cela; ils n'auront donc pas à me ranger au nomhre des gens désappointés et chagrins. Ils sauront peut-être aussi que j'ai joui de la réputation d'ohservateur assez attentif, assez exact, assez pénétrant, et qu'enfin je m'en suis toujours plut(jt pris à la ftiihlesse des hommes qu'tà leur mauvais vouloir du mal que j'ai pu voir faire dans mon temps. Des matériaux recueillis dans cet esprit manquent trop souvent pour que les historiens à venir ne tirent pas hon parti de ceux que je laisserai. La France un jour pourra m'en savoir gré. Qui sait si ce n'est pas à cet ouvrage de ma vieillesse que mon nom devra de me survivre? Il serait plaisant que la postérité dît : Le judicieux, le grave Béranger! Pourquoi pas?

Mais voici bien des pages à la suite les unes des autres, sans trop de logique, ni surtout de nécessité. Sl* douterait-on, h la longueur de cette préface, que j'ai toujours redouté d'entretenir le public de moi autrement qu'en chansons? Je crains bien d'avoir abusé étrangement du privilège que donne l'instant des adieux. Il me reste pourtant encore une dette de cœur à acquitter.

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Au risque d'avoir l'air de sollicite r pour mes nouvelles chansons l'indulgence des journaux, mise par moi si souvent à l'épreuve, je dois témoigner ma reconnaissance à leurs rédacteurs pour l'appui qu'ils m'ont prêté dans mes petites guerres avec le pouvoir. Ceux de mon opinion ont plus d'une fois bravé les ciseaux de la censure et les ongles de la main de justice pour venir à mon secours dans les moments périlleux. Nul doute que sans eux on ne m'eût fait payer plus chèrement la témérité de mes attaques. Je ne suis point de ceux qui oublient les obligations qu'ils ont à la presse périodique.

Je me fais un devoir d'ajouter que môme les jour= naux de l'opinion la plus opposée à la mienne, tout en repoussant l'hostilité de mes principes, m'ont paru presque toujours garder la mesure qu'un homme convaincu a droit d'attendre de ses adversaires, surtout quand il ne s'en prend qu'à ceux qui sont en po- , sition de se venger.

J'attribue cette bienveillance si générale à l'empire qu'exerce en France le genre auquel je me suis exclusivement livré. Cela seul suffirait pour m'ôter toute envie d'accoler jamais aucun autre titre à celui de chansonnier, qui m'a rendu cher à mes concitoyens.

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