LETTRES ET PROCÈS
Ici s'arrêtent les notes, trop rares, des Chansons de Béranger; quel beau livre d'histoire contemporaine on pourrait écrire à la suite de ces poëmes, qui se mêlent, d'une façon si glorieuse et si charmante, dans l'âme, dans l'esprit, dans les railleries, dans les sympathies de cette nation! Quel précieux commentaire se pourrait faire de ces poëmes, qui embrassent dans leur ensemble tous les faits importants de l'Empire, tous les événements de la Restauration, tous les souvenirs des cinquante années les mieux remplies de notre histoire, tous les noms propres qui ont surgi du milieu de ce peuple de France, que Béranger a su consoler et conduire par l'attrait passionné de ces
refrains d'amour, de guerre et de liberté ! Pas une il. 48
seule de ces chansons, qui onl été un événement, pour ainsi dire, à laquelle une note n'ajoutât peutêtre un intérêt nouveau; mais, comme s'il se fût méfié des annotateurs, l'illustre poète a voulu écrire lui-même ses notes trop courtes à la suite de ses chansons, et à ses explications, empreintes, comme tout le reste, de la modération de l'auteur quand il parle de lui-même, nous n'avons pas le droit de rien ajouter. Béranger ne veut pas que Ton ajoute à son œuvre, et surtout que l'on ajoute des louanges; il faut donc se contenter des explications qu'il a consenti à donner lui-même lorsqu'il les a jugées absolument indispensables.
La Grèce arrachée au joug des Ottomans, et célébrée à la fois par Béranger, par Chateaubriand, par lord Byron ; le peintre David, à qui la France refuse même une tombe; un souvenir à M. Laisné, imprimeur à Péronne ; une réponse, en prose, à M. de Clermont-Tonnerre, qui ne voulait pas, le digne homme, qu'on appelât Béranger le poëte national, voilà, ou peu s'en faut, toutes les notes de tant de chansons! — Ajoutez le nom de quelques amis du poëte, des noms qui seraient inconnus sans lui, mêlés à des noms célèbres. M. Quénescourl, un des amis de sa jeunesse reconnaissante; M. de Jouy, M. Emile, Debraux, le chansonnier; le jeune Escousse, qui se lue à dix-neuf ans; et aussi ses amis deveims minis-
très, M. Jacques Laffitte, M. Dupont (de l'Eure), complètent ces notes, trop rares, dont l'ensemble aurait pu servir merveilleusement à l'histoire active, passionnée et tourmentée de ce temps-ci.
Mais nos lecteurs savent, depuis longtemps, la devise de Béranger : Rien de trop. Son plus grand malheur serait de parler de lui-même, et il a poussé si loin cette prudence de la modestie, que c'est à peine si, dans ses notes premières, il consent à dire quelques mots des procès, cependant très-sérieux, et des persécutions politiques que lui a valu, sous la Restauration, cette verve éclatante d'un génie juste, sincère et vrai. — Le Feu du prisonnier, Mes Jours gras de 1829, Sainte-Pélagie, la Force, dix mille francs d'amende, c'est-à-dire, avec le décime de guerre, onze mille deux cent cinquante francs, en un mot ses journées de combat, quand il faut répondre aux violentes accusations de celte Restauration blessée à mort, à peine si Béranger en parle, et il n'en parle que pour mémoire. Sa peine achevée, il a oublié tout le reste; la Restauration a voulu briser sa statue.; il ne s'est pas senti blessé; un chansonnier doit aller de l'avant, comme le dit lui-même dans une lettre adressée à M. l'abbé de Pradt, lettre que nous sommes trèsheureux de pouvoir donner à nos lecteurs ;
A M. L'ABBÉ DE PRADÏ