ANCIEN EVEQUE DE MAL1NES
« Monseigneur,
« Je termine la lecture de votre dernier ouvrage, « et, ravi des grandes et utiles vérités qu'il contient, « je ne puis résister au plaisir de vous en témoigner « mon admiration, je dirai plus, ma reconnaissance « comme Français. Sans doute vous serez peu toute ché du suffrage d'un pauvre chansonnier condamné « pour avoir eu le courage de s'avancer, en enfant « perdu, et qui pourtant ne s'est aventuré que parce
* Cette lettre autographe nous ;i été communiquée par M. Eug de
Lanneau, qui l'a reçue des mains (le M. L'abbé (le Pradt, ami (le celle. honorable famille, qui a laissé de si beaux souvenirs dans l'enseignement de ee temps— là-
« qifil a jugé comme vous, monseigneur, que les « autres ne s'aventuraient pas assez. Oui, un Gerce tain orgueil national m'a exalté en lisant votre « écrit si éloquent, si substantiel ; j'avais pensé une « partie de tout ce que vous démontrez si bien, et « j'en atteste une lettre écrite en Auvergne, sur des « renseignements qui me furent demandés, à l'épo- « que où vous donnâtes votre démission à la Cham- « bre. Je défendais le parti que vous veniez de « prendre auprès d'une personne assez influente sur « la jeunesse de ce pays. Je crois que j'ajoutais à « mes raisonnettes que vous seriez plus utile dehors « que dans la Chambre. J'avais bien raison : vous le « prouvez.
« À des époques comme la nôtre, des hommes « comme vous, monseigneur, doivent se tenir loin « des meneurs, pour guider ceux qui marchent et « censurer ceux qui font semblant de marcher, ou « qui ne marchent que pour reculer. Avec quel couce rage et quel talent vous vous acquittez d'une si ce belle mission ! Ceux qui ne sont pas encore coince plétement stupidifiés, ou entièrement corrompus, « ne pourront s'empêcher de reconnaître la justesse « et la force du tableau que vous faites de notre malce heureuse position : il n'est pas possible qu'ils nient « les fautes que vous signalez si énergiquement; il « doit leur arriver, pour beaucoup de points, ce qui c< m'arrive à moi-même pour l'accusation portée con- « tre le ministère Villèle. Hier matin encore, je la « croyais la chose la plus belle du monde : vous « m'avez ouvert les yeux, monseigneur, et je sens
« maintenant que celle question de personnes ne pou « vait qu'entraver l'application des principes dont elle « avait l'air d'être le but.
« Après avoir lu cet excellent livre, il me reste une « crainte, c'est que la ligne des torpilles n'en amorce tisse les effets bienfaisants; mais, Dieu merci! vous « avez le génie avec lequel on fait tête à tous les ad- « versaires. Heureux homme, d'avoir conservé tant « d'énergie et de voir son talent croître avec l'Age! « Ah ! monseigneur, je crois en vérité que c'est une « grâce d'Etat. J'ai toujours observé que les gens « d'église conservaient leur verdeur plus longtemps « que d'autres; cela m'a souvent fait regretter de « n'avoir pas endossé leur robe. Je vous assure que « j'aurais été un fort bon prêtre. Je suis beaucoup « plus croyant qu'on ne le suppose; et je crois néces- « saire de vous l'affirmer, pour que vous rougissiez « moins de me voir chanter vos louanges. On ne me « traiterait pas d' antichrétien, si on ne faisait du « christianisme un moyen politique, comme je ne se- « rais peut-être pas anti bourbonien, si, au droit « divin, qui peut au moins faire des héros, on ne « substituait, chez nous, le prestige royal, qui n'est « propre qu'à faire une nation de laquais. Vous voyez, « monseigneur, que je ne suis pas aussi déraisonnable « (pie le disent nos gens de la fusion.
tt Mais c'esl assez vous ennuyer de mon bavardage, « Je dois seulement ajouter que ce n'est point pour « établir une correspondance avec vous que je vous « écris cette lettre. Je juge trop bien votre position « et les obligations que votre caractère vous impose
« pour avoir eu celle pensée, qui serait trop témé- « raire. J'ai une mission à remplir toute différente « de la vôtre : un chansonnier doit aller de l'avant; « il a beau connaître les convenances, il en est une « foule au-dessus desquelles il doit se mettre pour « servir la cause qu'il a embrassée. Enfant perdu, « il faut qu'il se résigne à être quelquefois enfant « abandonné. Aussi doit-il voir, sans humeur, ceux « qui le connaissent le mieux ne pas lui rendre tou- « jours ses coups de chapeau ; s'il tombe, il doit s'at- « tendre même que plus d'un ami lui jettera la pierre. « Seulement il ne lui est pas défendu de se venger; «ah! que je vous plains, monseigneur! c'est un « plaisir que vous ne pouvez prendre! Toutefois, si « vous aviez neuf mois à passer en prison, vous vous « en donneriez peut-être la joie. Si vous saviez com- « bien il vient ici de mauvaises pensées! On n'a pas « toujours, pour s'en distraire, des ouvrages comme « les vôtres, de ces ouvrages si pleins, si forts, si ra- « pides, qu'ils vous occupent encore bien longtemps « après les avoir ius, et qu'on en parle sans cesse, « comme La Fontaine parlait deBaruch. Ah! que je « voudrais colporter celui-ci dans toute la France! « Malheureusement on y a mis bon ordre. Au moins « on ne peut m'empêcher d'en parler ni d'en té- « moigner ma reconnaissance à son illustre au- « teur; c'est une consolation que j'ai voulu me « donner, et, à ce titre, monseigneur, vous voudrez « bien me pardonner la liberté que j'ai prise de « vous écrire aussi familièrement une lettre aussi « longue.
« N'en croyez pas moins au profond respect avec « lequel j'ai l'honneur d'être,
« Monseigneur,
« Votre très-humble et très-obéissant serviteur,
« Bé ranger.
« Prison de la Force, 14 mars 1829. »
Vous l'avez lu : Prison de la Force! Celle lettre, datée du fond de cet abîme, est une page admirable, un admirable échantillon de la prose de Bélanger. La bonté, la grâce, le sang-froid, l'ironie, le bon sens, n'ont jamais parlé un plus aimable langage. — Béi anger est en prison quand il écrit cette lettre, et c'est à peine si le lecteur s'en aperçoit, tant l'allure. de cette belle page est aisée, libre et dégagée de toute entrave. Heureusement que ses amis, les amis de sa gloire, ont publié tout un volume : Procès fait* aux chanson* de M. P. J. de Béranger. — Ce tome judiciaire, publié comme une réponse aux iniquité* de la censure, n'a pas même obtenu les bon-
rieurs d'un souvenir dans les chansons du poêle. La rancune ne convient guère à cet homme heureux, qui chante l'amitié et les amours ; le fiel du cœur gâterait la gaieté animée et piquante de ces couplets populaires. En vain le pouvoir royal a-t-il livré le chansonnier à toutes les violences du réquisitoire de M. de Marchangy, cet homme malheureux réservé à une mort si prompte, à une célébrité si triste; — le poëte, une fois hors de prison, que disons-nous? au fond même de sa prison, ne veut pas se souvenir de ces violences : et, à cette heure où chacun de nous se souvient encore des vives réclamations de Yaccusé quand il se vit ainsi livré, pieds et poings liés, aux violences d'un accusateur qui ne voulait pas de réplique, Béranger est le seul qui ait tout oublié *.
Nous obéirons, nous aussi, à cet exemple de modé-
* « Ainsi j'ai été froissé par la saisie de mon ouvrage, par ma desti- « tution, par les harangues du ministère public, par la sévérité de la « cour, qui a décidé, contre moi, ce que les jurés n'avaient osé ré- « soutire! Au désavantage d'avoir eu à répondre tout de suite, et sans « préparation, à une accusation élaborée avec soin, écrite avec re- « cherche et longtemps méditée, s'est joint le désagrément plus grand « encore de voir les déclamations dont j'avais été l'objet longue- « ment reproduites, répandues avec profusion, et sans le contre-poids, « plus que jamais nécessaire, des justifications qui devaient en paralyser « l'effet.
« Voilà ce qui s'est passé à la face de tout le monde ! voilà ce qu'ont « remarqué tous les lecteurs de journaux, les curieux de toutes les « classes, les hommes de tous les partis, et cela dans le moment même « où le ministère propose une loi pour le renouvellement de la censure a pendant cinq ans, et où il en propose une autre pour rendre les jour- « nalistes responsables de toute infidélité qu'ils commettraient dans « le compte rendu des audiences des tribunaux.
« La censure prorogée ! c'est-à-dire l'injustice, la partialité, la caii. W
ration, qui est un ordre pour nous; quand la victoire esl gagnée, quand la chanson triomphe sur toute la ligne, quand les cendres de l'Empereur sont rappariées de Sainte-Hélène jusque sous le dôme solennel des Invalides, Déranger ne veut pas que Ton parle davantage des procès qu'il a subis; nous n'en parlerons pas plus longtemps. D'ailleurs, le temps est si loin de nous, où c'était un crime d'avoir écrit cette touchante élégie, les Deux Sœurs de charité; cette chanson charmante, les Chantres de paroisse; cette vivante satire, les Capucins; ce poëme digne des poëmes les plus hardis de l'antiquité, le Bon Dieu! « Apostropher Dieu lui-même , s'écriait, en ce « temps-là, M. l'avocat général, apostropher le bon « Dieu! cet Etre éternel que les élans de la prière et « les transports de l'admiration et de la reconnais- « snnce avaient seuls osé atteindre!... Apostropher « le bon Dieu! » Pauvre M. de Marchangy! Il n'avait donc jamais lu la plus admirable tragédie de l'antiquité, le Prornélhée d'Eschyle, Prométhée adressant
« lomnie, rendues plus faciles, perpétuées dans des mains qui en usent « avec autant de scandale et d'effronterie ! Le silence, un silence de « mort placé à côté de l'arbitraire, parce qu'en effet l'arbitraire ne peut « aller avec le droit de se plaindre et la possibilité d'appeler l'opinion à ' son aide! la responsabilité des journaux! comme s'il pouvait y avoir 0 responsabilité là OÙ il n'y a pas liberté, là OÙ le journaliste n'est pas « maître de rendre l'impression qu'il a reçue, et où le récit de ce qu'il « a vu est corrigé, tronqué, mutilé par un censeur qui n'a rien vu, rien écouté, rien entendu, et qui veut toutefois qu'on raconte les choses, ii non comme elles se sont réellement passées, mais comme il voudrait u qu'elles se fussent passées en effet! »
(Ce morceau est exilait de la préface que M. Dupin mit en tète des Procèi faits aux^chantons, etc.).
ses terribles apostrophes au roi tout-puissant des hommes et des dieux?
On trouvait aussi, en ce temps là, que c'était un crime de chanter le Vieux Drapeau, les trois couleurs d'Iéna, de Wagram et d'Àusterlitz ; cela s'appelait, juste ciel ! pervertir l'esprit militaire. « Cette chanson « du Vieux Drapeau, messieurs, ne peut être chance tée que dans un attroupement de conjurés! »
Que disait donc, en l'an de grâce 1519, Claude de Seyssel ? « Les François ont toujours eu licence et lice berté de parler, à leur volonté, de toutes sortes de ce gens, et même de leurs princes, non pas après leur « mort tant seulement, mais encore de leur vivant et « en leur présence! » C'est que nous étions moins « avancés en 1819 qu'en 1519.
L'empereur Napoléon avait été plus sage, il ne s'était pas reconnu dans le Roi d'Yvetot.
Mais quoi ! lous ces réquisitoires ont passé! Que disons-nous? Saint-Acheul est tombé dans l'abîme qui venait d'engloutir à jamais cette antique maison de Bourbon, qui s'est défendue si mal en se défendant par ces violences... La chanson qu'ils voulaient écraser est plus vivace que jamais :
Suivez-moi, C est la loi, Suivez-moi, de par le roi !
Et l'on rit des persécutions passées, et l'on salue de nouveau ces odes chantées, dans lesquelles se déploie, ironique et piquante, la liberté française, et l'on
se moque du censeur, qui, avant de se mettre en colère au nom de la morale publique, aurait du lire la Satire Ménippée et nos vieilles chansons d'autrefois. Mais, quand on veut proscrire, c'est si facile !
Pris pour un aigle, un coq vous fait mettre en prison,
comme disait M. Dupaty.
Donc, une fois pour toutes, laissons là ces tristes souvenirs. Les défenseurs de notre poëte, MM. Dupin, Barlhe, Berville, ont répondu victorieusement, et le premier jour, à ces violences déplorables. Revenons à des temps meilleurs, et, pour compléter autant que nous le pouvons faire la notice biographique du tome Ier, qu'on nous permette de recueillir, ça et là, quelques vers, quelques lettres de Béranger, qui sont entre nos mains.
En effet, quelle lettre plus charmante que cette lettre adressée, par ce jeune homme qui était réservé à tant de popularité et à tant de gloire, à M. de Fontancs, ce grand maître tout-puissant de l'Université de France : M. de Fontanes, qui ne se doutait guère quel élail ce très-humble et très-obéissant serviteur, P.-J. de Béranger!
« Monsieur,
« Mon nom vous est inconnu ; la circonstance qui « aurait pu lui donner une place dans votre mémoire « est trop éloignée pour que vous puissiez vous le rap- « peler. Je crains même de retracer inutilement à « votre souvenir cette circonstance, qui seule me donne « l'espoir de vous inspirer quelque intérêt.
« Il y a quatre ans que M. Lucien Bonaparte, mon « protecteur, vous lut, monsieur, deux poëmes : l'un, « le Rétablissement du culte, et l'autre, le Déluge. Se- « Ion ce qu'il m'a dit, ces ouvrages, quoique charce gés de fautes, obtinrent votre éloge. Apparemment « que quelques-uns de ces traits que parfois le ha- « sard fait rencontrer à la médiocrité vous portèrent « à l'indulgence envers une muse novice. J'ai su, « monsieur, que votre suffrage, ainsi que celui de « M. Arnault, qui depuis m'honore de son amitié, « contribua dans le temps à me faire obtenir la pro- « tection de M. Lucien. La pension qu'il m'a accor- « dée, des bienfaits particuliers et les lettres aimables « et flatteuses qu'il daigne m'adresser, me donnent la « certitude qu'il n'a pas cessé de s'intéressera moi. « Malheureusement j'ai des charges qu'il n'est pas « obligé de connaître, et l'état de gêne dans lequel je « vis me fait hasarder de vous faire la demande; « monsieur, de quelque emploi dans l'Université i
a non dans le corps enseignant, je n'ai reçu aucune « éducation, et c'est contre toute raison que je cultive « les inuses; mais dans l'administration de ce vaste « établissement, à la télé duquel vous êtes si digne- « ment placé.
« Dans ce moment , sans doute , monsieur , un « grand nombre de personnes de mérite s'adressent à « vous pour le même objet, aussi n'est-ce pas une in- « justice que je sollicite ; mais, lorsque vous aurez « pourvu ceux qui ont des droits réels à votre bien- « veillance, j'espère, monsieur, que vous voudrez bien « songer à moi, dont Je plus grand regret, si mon es- « poir était trompé, serait d'avoir perdu l'occasion de « connaître plus particulièrement l'un de nos poètes « les plus distingués.
« Je suis, monsieur, avec le plus profond respect,
« Votre Irès-bumble serviteur,
« P. J. de Béranger.
« P. S. — M. Àrnault doit avoir la bonté de vous « confirmer les détails que j'ai L'honneur de vous « donner *.
« Rue «lu Port-Miilion, h" 12. »
' C'est M. Arnault lui-même qui avait conseillé à Béranger d'écrire
cette lettre.
A vingt ans de dislance, quand sa gloire a dépassé toutes ses espérances, quand il est devenu le pacte national, — en plein repos, en pleine retraite, lieuroux de peu, content de rien, — le poëte, un jour qu'il avait tourné vers l'Italie un de ces regards de pitié et de respect que les nobles âmes ne sauraient refuser à cette Rome maîtresse des nations, écrivait à M. Joseph Bernard, député du Var , la belle lettre que voici :