‹ uvres complètes de P.-J. de Béranger (volume 3)Chapitre 172 sur 174 · A M. JOSEPH BERNARD · texte numérisé non relu

A M. JOSEPH BERNARD

« Vous voilà donc à Rome, monsieur le député du « Var, tandis que la Chambre, où vous devriez être, « fait de si belle besogne ! Ma foi ! vous avez raison « de planter là nos rapelasseurs de lois, nos badi- « geonneurs de trônes, pour voir l'Italie, que vous «désiriez tant connaître. Eh bien, que dites-vous de « la ville éternelle? Vous promenez-vous bien sur ces « amas de ruines? Et ses palais, et ses temples, et « Saint-Pierre, qu'en dites-vous? Vous devez être face tigué de chefs-d'œuvre. Le nom de Michel-Ange « assourdit vos oreilles. C'est un génie prodigieux, « n'est-ce pas? mais qui sent un peu son barbare. Il « nous faut cela, à nous autres modernes. Et mon Race phaël, admirez-le surtout, je vous en prie! Dieu

« avait oublié de donner celui-là aux plus belles « époques de la Grèce antique; félicitez-en bien le ca- « lliolicisme.

« Je pense que vous ne restreignez pas vos ex- « plorations à l'intérieur de Rome, et que vous par- « courez ses campagnes , si riches en souvenirs, « Horace et Virgile à la main, voire Cicéron. Il me « semble qu'où vous êtes, je regretterais de ne pas « savoir le latin. Comment causer avec tous ces dé? « bris dans une autre langue ! Là, peut-être, pren- « drais-jc goût aux vieux Romains et à leurs au- « teurs jusqu'à vouloir me mettre au rudiment. Oh ! « que de fois j'ai maudit cette langue latine ! Vous « ne vous figurez pas le malheur d'un pauvre jeune « homme poussé par le démon des vers et qui n'a «pas même décliné Musa! A vingt ans, honteux « de mon ignorance, j'éludais avec soin les occa- « sions qui l'auraient mise à nu, ou, quelquefois, « je faisais, en rougissant, l'aveu de mon malheur à « ceux qui me paraissaient être au-dessus des pré- « jugés; mais presque tous, hochant la tête avec un « regard de, pitié, m'engageaient à me mettre à l'é- « tude. Triste recette pour moi, si paresseux, et qui « me rappelais que, tout jeune et malgré mon heu- « reuse mémoire, je n'avais pu apprendre mes prières « en latin ! Et puis alors de beaux désespoirs ! Corn- « bien souvent j'ai été sur le point de renoncera la « poésie! Je vous assure, mon cher ami, que la mi-

ire m'a bien moins tourmenté que cette idée tant « répandue, qu'un homme sans le latin ne pouvait « bien écrire en français. Dès qu'un peu de répuia-

« (ion m'est venu trouver, j'ai avoué mon ignorance, « car je hais le mensonge. Mais alors j'ai éprouvé un « autre désappointement. J'avais beau protester que « je n'avais lu Horace qu'à l'aide des traductions : « Bonne plaisanterie! me disait-on. Ne voit-on pas « que vous l'avez étudié à fond? Vous l'imitez sans « cesse. Il est encore des gens qui n'en veulent pas « démordre. Vous comprenez, d'après cela, mon ance tipathie pour les Latins. Vivent les Grecs! leur lance gue n'est pas du domaine des Sganarelle, aussi ne « m'a-t-elle jamais joué de vilains tours.

« C'est bien longtemps vous parler de moi ; pourtant « il faut que je vous en entretienne encore pour réce pondre au passage de votre dernière, où vous me ce demandez si je travaille à mes petites biographies, ce Oui et non. Je rassemble des matériaux et des souce venirs, mais je n'ai pas encore écrit une ligne. Je ne « tarderai pas à m'y mettre. Rapportez-moi des in- « dulgences pour cette besogne.

c< Bonne occasion pour vous demander des nou- « velles du pape, dont vous ne me dites mot. Cette ce vieille sentinelle, dans sa guérite délabrée, sur un « amas de décombres, exposée à toutes les bourras- « ques d'une époque de tempêtes, m'intéresse beauce coup ; elle me semble n'être plus mise là que pour « tirer le canon d'alarme à chaque désertion qui a ce lieu dans son armée, depuis si longtemps à la déce bandade. Dites moi votre opinion sur ce gouvernece ment si arriéré ; il y a là à coup sûr pour vous, ce homme vraiment ami du peuple, matière à de proce fondes réflexions. Il faudrait leur donner place dans

rm LETTRES

« quelque nouveau livre fait pour lui... pour vulga- « riser la vraie philosophie. Oh! mon cher Bernard, a il est bien temps que cette grave matrone descende c< dans la rue, au risque de se crotter un peu. Le jour « où elle placera sa chaire sur une borne, je croirai « au salut du peuple.

« On voit qu'il a y longtemps que je n'ai habillé « avec vous ; je m'en donne à cœur joie. Embrassez « pour moi votre femme et vos enfants. Je vous ai « parlé de l'accident arrivé à votre frère. Grâce au « ciel, il va mieux. Je regrette bien qu'avec son beau « talent et son patriotisme, il se laisse aller à la pa- « resse, comme il semble faire. Hélas ! le décourage- « ment gagne aujourd'hui tous les nobles cœurs! Son « silence à la Chambre veut dire cela sans doule.

« Adieu, mon cher ami; achevez d'explorer l'Ila- « lie, et revenez-nous tous bien portants et satisfaits. « Vous me raconterez toutes vos impressions, et me « consolerez ainsi de n'avoir pas le moyen de faire « un si long et si beau voyage. Adieu; revenez bien « vite.

« A vous de cœur et pour la vie.

(( Béhangkr.

" PasBy, IX. juillet 1X.T). »

Au reste, il a toujours aimé l'Italie; un vague instinct, d'admiration et peut-être de reconnaissance l'a rapproché sans cesse de la patrie d'Horace, ce grand poëte qui a fourni, lui aussi, tant de matériaux pour les commentaires de ses œuvres. Celte passion pour la patrie romaine se révèle déjà dans une épîlre en vers adressée au prince Lucien Bonaparte, le protecteur de Béranger :

Vous qui vivez dans le séjour antique Où triomphaient les rois de l'univers, Que reste-t-il de leur pompe héroïque?

De vains débris et des tombeaux déserts. Là, pour les grands quelle leçon profonde ! Ah! puissiez-vous. attentif à ma voix, Plein des vertus que le calme féconde, Aimer les champs, la retraite et les bois ! Oui, fier du sort dont vous avez fait choix, Restez, restez, pour l'exemple du inonde, Libre de l'or qui pèse au front des rois.

Et, puisque nous citons des vers familiers du chantre de la grande armée, il nous faut citer aussi quelques passages d'une épître en vers, — alexandrins! chose curieuse ! — écrite à vingt-deux ans par ce jeune homme, qui ne se doutait guère de la place qui lui était réservée dans l'histoire de France. Ceux qui liront avec soin ces fragments précieux, ceux-là seulement pourront se faire une juste idée du travail, de l'effort et de l'inspiration irrésistible qui devaient faire de ce jeune écrivain, sans expérience et complètement ignorant de toutes les ressources de l'art poétique, le poëte de ce siècle et de cette nation.

Cetle touchante élégie, écrite en lcS02, se ressent forl peu du règne de l'abbé Delille et du poème de la Pitié. On voit déjà dans ces vers, tout remplis du souffle inspirateur, un esprit indépendant qui échappe au poète régnant, pour se donner au poète par droit de conquête, à M. de Chateaubriand, l'auteur des Martyrs. Remarquez, en passant, que Béranger, tout comme M. de Chateaubriand, a commencé par faire paraître ses vers dans des pages d'almanachs.

« Nos grandeurs, nos revers, ne sont point notre ouvrage;

« Dieu seul mène à son gré notre aveugle courage ;

« Sans honte succombez, triomphez sans orgueil,

« Vous, mortels, qu'il plaça sur un pompeux écueil.

« Des hommes étaient nés pour le trône du inonde,

« Huit siècles l'assuraient à leur race féconde :

« Dieu dit : soudain aux yeux de cent peuples surpris

« Et ce trône et ces rois confondent leurs débris.

« Les uns sont égorgés, les autres en partage

» Portent, au lieu de sceptre, un bâton de vo\age,

« Exilés et contraints, sous le poids des rebuts,

« D'errer dans l'univers, qui ne les connaît plus.

« Spectateur ignoré de ce désastre immense,

« Un homme enfin, sortant de l'ombre et de l'enfance,

« Paraît. Toute la terre, à ses coups éclatants,

« Croit, dès le premier jour, l'avoir connu longtemps.

« Il combat, il subjugue, il renverse, il élève ;

« Tout ce qu'il veut de grand, sa fortune l'acbèvc.

« Nous voyons, lorsqu'à peine ou connaît ses desseins,

« Les peuples étonnés tomber cuire ses mains.

« Alors son bras puissant, apaisant la victoire,

« Soutient le monde entier, qu'ébranlait tant de gloire.

« Le Très-Haut l'ordonnait. Où sont les vains mortels « Oui s'opposaient au cours îles arrêts éternels ?

« Faibles enfants qu'un char écrasa sur la pierre,

« Voilà leurs corps sanglants restés dans la poussier»'

« Au milieu dos tombeaux qu'environnait la nuit,

o Ainsi je méditais, par leur silence instruit.

« Les tils viennent ici se réunir aux pères

« Qu'ils n'y retrouvent plus, qu'ils y portaient naguères,

« Disais-je, quand l'éclat des premiers feux du jour

« Vint du chant des oiseaux ranimer ce séjour.

« Le soleil voit, du haut des voûtes éternelles,

« Passer dans les palais des familles nouvelles ;

« Familles et palais, il verra tout périr !

« Il a vu mourir tout, tout renaître et mourir,

« Yu des hommes produits de la cendre des hommes ;

« Et, lugubre flambeau du sépulcre où nous sommes,

« Lui-même, à ce long deuil fatigué d'avoir lui,

« S'éteindra devant Dieu, comme nous devant lui. »

C'est ainsi qu'un zèle pieux recueille avec respect les nobles détails de cette noble vie si noblement remplie. Une volonté, à laquelle nous devons nous soumettre, nous interdit d'aller plus avant dans cette biographie et dans ces recherches, qui pourraient devenir autant de chapitres de gloire et de reconnaissance. Que de bienfaits à raconter! que de nobles actions ! quelle abnégation profonde ! combien de douleurs consolées, de jeunes talents encouragés ! Mais il faut nous taire, on le veut; nous obéissons, laissant ce travail, qui nous est défendu, aux commentateurs à venir.

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