‹ uvres complètes de P.-J. de Béranger (volume 3)Chapitre 89 sur 174 · L'ANGE GARDIEN · texte numérisé non relu

L'ANGE GARDIEN

Ain : Jadis un célèbre empereur.

À l'hospice un gueux tout perclus Voit apparaître son bon ange ; Gaîment il lui dit : Ne faut plus Que Votre Altesse se dérange.

Tout compté, je ne vous dois rien :

Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

Sur la paille, né dans un coin, Suis-je enfant du Dieu qu'on nous prêche ? Oui, dit l'ange ; aussi j'eus grand soin Que ta paille fût toujours fraîche.

Tout compté, je ne vous dois rien :

Bon ange, adieu; portez-vous bien.

Jeune et vivant à l'abandon, L'aumône fut mon patrimoine.

Oui, dit l'ange, et je te lis don Des trois besaces d'un vieux moine. Tout compté, je ne vous dois rien :

Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

Soldat bientôt, courant au feu, Je perdis une jambe en roule.

Oui, dit l'ange; mais avant peu Cette jambe aurait eu la goutte.

Tout compté, je ne vous dois rien :

Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

Pour mes jours gras, du vin fraudé Mit le juge après mes guenilles.

Oui, dit l'ange ; mais je plaidai :

Tu ne fus qu'un an sous les grilles.

Tout compté, je ne vous dois rien :

Bon ange, adieu ; portez-vous bien.

Chez Vénus j'entre en maraudeur ; C'est tout fruit vert que j'en rapporte. Oui, dit l'ange ; mais, par pudeur, Là, je te quittais à la porte.

Tout compté, je ne vous dois rien :

Bon ange, adieu; portez-vous bien.

D'un laidron je deviens l'époux, Priant qu'il ne soit que volage.

Oui, dit l'ange ; mais nul de nous Ne se mêle de mariage.

Tout compté, je ne vous dois rien :

Bon ange, adieu; portez-vous bien.

Vieillard, affranchi de regrets, Au terme heureux enfin atteins-je?

Oui, dit l'ange, et je liens tout prêts De l'huile, un prêtre et du vieux linge,

Tout compté, je ne vous dois rien :

Bon ange, adieu; portez-vous bien.

De l'enfer serai-je habitant, Ou droit au ciel veut-on que j'aille?

Oui, dit l'ange; ou bien non, pourtant : Crois-moi, tire à la courte-paille.

Tout compté, je ne vous dois rien :

Bon ange, adieu; portez-vous bien.

Ce pauvre diable ainsi parlant Mettait en gaité tout l'hospice.

Il éternue, et, s'envolant, L'ange lui dit : Dieu te bénisse!

Tout compté, je ne vous dois rien :

Bon ange, adieu; portez-vous bien.

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