Œuvres complètes de P.-J. de Béranger
Pourquoi les libraires ne cessent-ils de vouloir des préfacés, et pourquoi les lecteurs ont-ils cessé de les lire? On agite tous les jours, dans de graves assemblées, une foule de questions bien moins importantes que celle-ci; et je me propose de la résoudre dans un ouvrage en trois volumes in-8% qui, si l'on en permet la publication , pourra amener la réforme de plusieurs abus très-dangereux. Forcé, en attendant, de me conformer à l’usage, je me creusais la tète depuis un mois pour trouver le moyen de dire au public , qui ne s’en soucie guère, qu'ayant fait des chansons je prends le parti de les faire imprimer. Le Bourgeois-Gentilhomme, embrouillant sou compliment à la belle comtesse, est moins embarrassé que je ne l'étais. J’appelais mes amis & mon aide ; et l'un d’eux, profond érudit, vint il y a quelques jours m’offrir, pour mettre en tète de mon recueil, une dissertation qu'il trouve excellente, et dans laquelle il prouve que les flonflons , les fariradondé, les tourelouribo, et tant d'autres refrains qui ont eu le privilège de charmer nos pères , dérivent du grec et de l’hébreu. Quoique je sois ignorant comme un chansonnier, j'aime beaucoup les traits d’érudition. Knchantéde cette dissertation, je me préparais à en faire mou profit , ou plutùt celui du libraire, lorsqu'un autre de mes amis, car j'ai beaucoup d'amis (c'est ce qu'il est bon de consigner ici, attendu que les journaux pourront faire croire le contraire) ; lorsque, dis-je, un de mes amis, homme de plaisir et de lion sens, m'apporta d'un air empressé un chiffon de papier trouvé dans le fond d'un vieux secrétaire.
■ Cest de l’écriture de Collé! » me dit-il du pins loin qu’il m’aperçut. “ J’ai confronté ce fragment avec le manuscrit des
- Mémoires du premier de nos chansonniers , et je vous en
* garantis l'authenticité. Vous verrez en le lisant pourquoi il
* n'a pas trouvé place dans ses Mémoires, qui ne contiennent
- pas toujours des choses aussi raisonnables. »
Je ne me le fis pas dire deux fois ; et je lus avec la plus grande attention ce morceau, dont le fond des idées me séduisit tellement, que d’abord je ne m'aperçus pas que le style pouvait faire douter un peu que Collé en fût l'auteur.
Malgré toutes les observations de mon ami le savant, qui tenait à ce que j'adoptasse sa dissertation, je lis sur-le-champ le projet de me servir, pour ma préface, de ce legs que le hasard me procurait dans l'héritage d'un homme qui n'a laissé que des collatéraux.
Ceux qui trouveront ce petit dialogue indigne de Collé pourront s’en prendre à l'ami qui me l'a fourni, et qui m'a assuré devoir en déposer le manuscrit chez un notaire, pour le soumettre à la confrontation des incrédules. Ces précautions prises, je le transcris ici en toute sûreté de conscience.