‹ Œuvres complètes de P.-J. de Béranger (volume 5)Chapitre 3 sur 323 · IV · texte numérisé non relu

IV

mêlent les faiseurs de chansons? Vous en pouvez convenir avec moins de peine qu’un autre : les chansonniers sont en littérature ce que les ménétriers sont en musique.

Collé. — Je l’ai dit cent fois avant vous. Mais convenez, à votre tour* qu'il en est quelques-uns qui ne jouent pas du violon pour tout le monde. Plusieurs ne seraient pas indignes de faire partie de la musique dont le grand Condé se servait pour ouvrir la tranchée*, et tous deviennent utiles lorsqu’il s’agit de faire célébrer au peuple des triomphes dont sans eux fort souvent il ne sentirait que le poids.

Le censeur. — Je n’ai point oublié la jolie chanson du Port-Mahon. Monsieur Collé, ce n’est pas à nous qu'on reprochera fant/loinante; mais cela ne suffit pas. Pourquoi, par exemple, vous être fait l’apôtre de certains principes d’indépendance qu’il vaudrait mieux combattre?

Collé. — J'entends de quelles idées vous voulez parler. Combattre ces idées, monsieur ! il n’y aurait pas plus de mérite à cela qu’à faire en Prusse des épigrammes contre les capucins. Ne trouvez-vous pas même que la plupart de ceux qui attaquent ces idées, qui peut-être au fond sont les vôtre*, ressemblent à des aveugles qui voudraient casser les réverbères ?

Le censeur — Je suis de votre avis, si vous voulez dire qu’ils frappent à côté. Mais revenons à vos chansons. Tout le monde rend justice à la loyauté de votre caractère, à la régularité de vos mœurs; et je pense qu’il sera aisé de vous convaincre du tort que vous feraient certaines gaillardises que je vous engage à faire disparaître de votre recueil.

Collé.— C’est parce que je ne crains point qu’on exam ne mes mœurs que je me suis permis de peindre celles du temps avec une exactitude qui participe de leur licence**.

Le censeur. — Vos tableaux choqueront les regards des gens rigides.

Collé. — La chasteté porte un bandeau.

Le censeur. — - Elle n'est pas sourde, et le ton libre de plusieurs de vos chansons peut augmenter la corruption dont vous faites la satire.

Collé. — Quoi ! comme l’a dit le bon La Fontaine ,

Les mères, le* mari», me prendront aux cbcreux Pour dix ou douze ronte* bleus!

Voyez un peu la belle affaire I Ce que je n’at pas fait, mon livre irait le faire!

Le censeur. — L'autorité d'un grand homme est déplacée ici. Il ne s'agit que de bagatelles que vous pouvez sacrifier sans regret.

Collé. — En avez-vous de les connaître ?

Le censeur. — Je ne dis pas cela.

Collé. — En êtes- vous moins censeur et très censeur?

Le censeur. — Je vous en fais juge.

* Le grand Condé ouvrit la tranchée devant Lérlda au aon des violons et des haut-

bois.

•• Plusieurs de ces raisonnements se retrouvent dans une note piquante et spirituelle placée en tête do recueil complet des chansons de Collé, publié par M. Auger , censeur et membre de l'Acadomie Française.

Collé. — Eh bien ! après avoir lu ou chanté en secret mes couplets les plus graveleux , les prudes n'en auront pas plus de charité, et les bigots pas plus de tolérance. Laissez à ces gens-là le soin de me mettre à l'index. Si vous leur étez le plaisir de crier de temps à autre, on finira par croire à la réalité de leurs vertus- Mes chansons peuvent fournir une occasion de savoir à quoi s’en tenir sur le compte de ces messieurs et de ces dames C'est un service qu’elles rendront aux gens véritablement sages, qui, toujours indulgents, pardonnent des écarts à la gaieté, et permettent à l'innocence de sourire.

Le censeur. — Hors de mon cabinet je pourrais trouver vos raisons bonnes; ici elles ne sont que spécieuses. Je vous répète donc qu'il est impossible que j'autorise l’impression des chansons que vous défendez si bien.

Collé — En ce cas, je prends mon parti. Je les ferai imprimer en Hollande sous le titre de Chnnsons que mon censeur n’a pat dû me passer.

Le censeur. — Je vous en retiens un exemplaire.

Collé. — Vous mériteriez que je vous les dédiasse-

Le censeur. — Vous pouvez les adresser mieux , vous , monsieur Collé, qui avez pour protecteur un prince de l'auguste maison dont vous avez si bien fait parler le héros.

Collé. — Que ne me protége-t-il contre les censeurs?

Le censeur. — Et contre les feuilles périodiques?

Collé- — En effet, elles sont la seconde plaie de la littérature.

Le censeur. — Quelle est la première, s’il vous plaît?

Collé. — Je vous le laisse à deviner, et cours chez l'imprimeur, qui m'attend.

Le censeur. — Un moment. Je sais que jour par jour vous écrivez ce que vous avez dit et fait. Me vous avisez point de transcrire ainsi notre conversation.

Collé. — Vous n’y seriez point compromis.

Le censeur. — Bien; mais un jour quelque écolier pourrait s’appuyer de vos arguments, et , à l’abri de votre nom , tenter de justifier...

tel l'écriture, absolument illisible, m’a privé du reste de ce dialogue, qui n’est peutêtre intéressant que pour un auteur piaeé dans une situation pareille à relie ou Collé a est trouvé. Malgré le soin qu'il avait pris de ne pas te joindre aux Mémoires de sa vie, ce que le rensrur avait rraint est arrivé; et l’écolier n’bé.lie point à se servir du nom de son roailre, au risque d'élre en butte & de graves reproche». Mon ami l'érudit m’a annoncé qu’il m'én arriverait malheur, et , pour donner du poids au pronostic , m’a retiré as dissertation sur les flonftona. Le public n’y perdra rien li doit l’augmenter considérablement, et l’adresser, en forme de mémoire, à la troisième classe de rintlilut. Elle obtiendra peut-être plus de succès que je n’ose en espérer pour mou recueil. Le moment serait mal ehoist pour publier des chansons, si la futilité même des productions n’était une recommandation, à une époque où l'on a plut besoin de ■e distraire que de s’occruper. Souhaitons que bienlùt l'on puisse lire drs poèmes épiques, sans souhaiter néanmoins qu’il en paraisse autant que chaque année voit éclore de ebinsonnieri nouveaux.

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