‹ Œuvres complètes de P.-J. de Béranger (volume 5)Chapitre 6 sur 323 · XII · texte numérisé non relu

XII

unéloge funèhrequi dit tout ce qucMauuel vivantu'eùt pas faità cette époque de promesses hypocrites et de concessions funestes.

Moi . je puis dire ce qu'il aurait fait pendant les Trois-Journées. La rue d'Artois, l'Hotel-de -Ville et les barricades l'auraient vu tour à tour, délibérant ici, se battant là ; mais les barricades d'abord, car son courage de vieux soldat s'y fût trouvé plus à l'aise au milieu de tout le brave peuple de l’aris. Oui , il eût travaillé au berceau de notre révolution. Certes, on n'eût pas eu à dire de lui ce qu'on a répété de plusieurs , qu'ils sont comme des greffiers de mairie qui se croiraient les pères de* enfants dont ils n'ont que dressé l’acte de naissance.

Il est vraisemblable que Manuel eût été forcé d'accepter une part aux affaires du nouveau gouvernement. Je l'aurais suivi, les yeux fermés, par tous les chemins qu'il lui eût fallu prendre pour revenir bientôt sans doute au modeste asile que nous partagions. Patriote avant tout, il fût rentré dans la vie privée sans humeur, sans arrière-pensées ; à l'heure qu'il est, de l'opposition probablement encore, mais sans haine de personnes, car la force donne de l'indulgence, mais sans désespérer du pays, parce qu'il avait foi dans le peuple.

Le bonheur de la France le préoccupait sans cesse; eût-il vu accomplir ce bonheur par d'autres que lui, sa joie n'en eût pas été moins grande. Je n'ai jamais rencontré d'homme moins ambitieux, même de célébrité. La simplicité de ses mœurs lui faisait chérir la vie des champs. Dès qu'il eût été sûr que la France n'avait plus besoin de lui , je l'entends s'écrier : Al tous vivre à la campagne.

Ses amis politiques ne l'ont pas toujours bien apprécié; mais survenait-il quelque embarras, quelque danger, tous s'empressaient de recourir à sa raison imperturbable , à son inébranlable courage. Son talent ressemblait à leur amitié. C'est dans les moments de crise qu’il en avait toute la plénitude , et que bien des faiseurs de phrases, qu’on appelle orateurs, baissaient la tète devant lui.

Tel fut l'homme que je n'aurais pas quitté, eût-il dû vieillir dans une position éminente. Loin de lui la pensée de m'affubler d'aucun titre, d'aucun emploi ! car il respectait mes goûts. C'est comme simple volontaire qu'il eût voulu me garder à ses côtés sur le champ de bataille du pouvoir. Et moi, en restant auprès de lui , je lui aurais du moins fait gagner le temps que lui eussent pris, chaque jour, les visites qu'il n'eût pas manqué de me faire si je m'étais obstiué à vivre daus notre paisible retraite. Aux sentiments les plus élevés s'unissaient dans sou cœur les affections les plus douces ; il n'était pas moins tendre ami que citoyen dévoué.

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