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Œuvres complètes de P.J. de Béranger :

Au moment de prendre congé du public, je sen^> avec une émotion plus profonde la reconnaissance que je lui dois; je me retrace plus vivement les marques d'intérêt dont il m*a comblé, depuis près de vingt ans que mon nom a commencé à lui être connu.

Telle a été sa bienveillance, qu'il n'eût tenu qu'à moi de me faire illusion sur le mérite de mes ouvrages. J'ai toujours mieux aimé attribuer ma popularité, qui m'est bien chère, 5 mes sentiments patriotiques, à la constance de mes opinions, et, j'ose ajouter, au dévouement désintéressé avec lequel je les ai défendues et propagées.

Qu'il me soit donc permis de rendre compte à ce môme public, dans une simple causerie, des circonstances et des impressions qui m'ont été particulières, et auxquelles se rattache la publication des chansons qu'il a accueillies si favorablement. C'est une sorte do narralion familière oii il reconnaîtra du moins tout le prix que j'ai attaché à ses suffrages.

Je dois parler d'abord de ce dernier volume.

Chacune de mes publications a été pour moi le ré-

* Les autres Préfaces de l'auteur sont renvoyces à la On du H* voluaie. I. a

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sullal d*un pénible effort. Celle-ci m*aura causé à elle seule plus de malaise que toutes les autres ensemble. Elle est la dernière ; malheureusement elle vient trop tard. C*est immédiatement après la Révolution de juillet que ce volume eût dû paraître : ma modeste mission élait alors terminée. Mes éditeurs savent pourquoi il ne m*a pas été permis d'achever plus tôt un rôle privé désormais de l'intérêt qu'il pouvait avoir sous le règne de la légitimité. Beaucoup de chansons de ce nouveau recueil appailiennent à ce temps déjà loin de nous, et plusieurs même auront besoin de notes.

Mes chansons, c'est moi. Aussi le triste progrès des années s'y fait sentir au fur et à mesure que les volumes s'accumulent; ce qui me fait craindre que celui-ci ne paraisse bien sérieux. Si beaucoup de personnes m'en font un reproche, quelques-unes m'en sauront gré, je Tespère; elles reconnaîtront que Tesprit de Tépoque actuelle a dû contribuer, non moins que mon âge, à rendre le choix de mes sujets plus grave et plus philosophique.

Les chansons nées depuis 1850 semblent, en effet, se rattacher plutôt aux questions d'intérêt social qu'aux discussions purement politiques. En doit-on être étonné? Une fois qu'on suppose reconquis le principe gouvernemental pour lequel on a combattu, il est naturel que l'intelligence éprouve le besoin d'en faire l'application au profit du plus grand nombre. Le bonheur de l'humanité a été le songe de ma vie. J'en ai l'obhgation, sans doute, à la classe dans laquelle je suis né et à l'éducation pratique que j'y ai reçue.

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Mais il a fallu bien des circonstances extraordinaires pour qu*il fût permis à un chansonnier de s'immiscer dans les hautes questions d'améliorations sociales. Heureusement une foule d'hommes, jeunes et courageux, éclairés et ardents, ont donné, depuis peu, un grand développement à ces questions, et sont parvenus à les rendre presque vulgaires. Je souhaite que quelques-unes de mes compositions prouvent à ces esprits élevés ma sympathie pour leur généreuse entreprise.

Je n'ai rien à dire des chansons qui appartiennent au temps de la Restauration, si ce n'est qu'elles sont sorties toutes faites de la prison de la Force. J'aurais peu tenu à les imprimer, si elles ne complétaient ces espèces de mémoires chantants que je publie depuis 1815. Je n'ai pas, au reste, à craindre qu'on me fasse le reproche de ne montrer de courage que lorsque l'ennemi a disparu. On pourra même remarquer que ma détention, bien qu'assez longue, ne m'avait nullement aigri. Il est vrai qu'alors je croyais voir s'appro cher l'accomplissement de mes prophéties contre les Bourbons. C'est ici l'occasion de m'expliquer sur la petite guerre que j'ai faite aux princes de la branche déchue.

Mon admiration enthousiaste et constante pour le génie de l'Empereur, ce qu'il inspirait d'idolâtrie au peuple, qui ne cessa de voir en lui le représentant de Tégalité victorieuse; cette admiration, cette idolâtrie, qui devaient faire un jour de Napoléon le plus noble objet de mes cliants, ne m'aveuglèrent jamais sur le

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despotisme toujours croissant de l'Empire. En 1814, je ne vis dans la chute du colosse que les malheurs d*une patrie que la République m'avait appris à adorer. Au retour des Bourbons, qui m'étaient indifférents, leur faiblesse me parut devoir rendre facile la renaissance des libertés nationales. On nous assurait qu'ils feraient alliance avec elles. Malgré la Charte, j'y croyais peu; mais on pouvait leur imposer ces libertés. Quant au peuple, dont je ne me suis jamais séparé, après le dénoûment fatal de si longues guerres, son opinion ne me parut pas d'abord décidément contraire aux maîtres qu'on venait d'exhumer pour lui. Je chaulai alors la gloire de la France; je la chaulai en présence des étrangers, frondant déjà toutefois quelques ridicules de cette époque, sans être encore hostile h la royauté restaurée.

On m'a reproché d'avoir fait une opposition de haine aux Bourbons; ce que je viens de dire répond à cette accusation, que peu de personnes aujourd'hui, j'en suis sûr, tiendraient à repousser, et qu'autrefois j'acceptais en silence.

Les illusions durèrent peu; quelques mois suffirent pour que chacun pût se reconnaître et dessillèrent les yeux des moins clairvoyants : je ne parle que des gouvernés.

Le retour de l'Empereur vint bienlôt partager la France en deux camps, et constituer l'opposition qui a triomphé en 1850. Il releva le drapeau national et lui rendit son avenir, en dépit de Waterloo et des désastres qui en furent la suite. Dans les 6Vw/-Jom)'s, l'en-

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lliousiasiîie populaire ne m'abusa point. Je vis que Napoléon ne pouvait gouverner constitulionnellement;- ce n'était pas pour cela qu'il avait ctc donné au monde. Tant bien que mal, j'exprimai mes craintes dans la chanson intitulée la PoHlique de LisCy dont la forme a si peu de rapport avec le fond. Ainsi que le prouve mon premier recueil, je n'avais pas encore osé faire prendre à la chanson un vol plus élevé : ses ailes poussaient II me fut plus facile de livrer au ridicule l(»s Français qui ne rougissaient pas d'appeler de leurs vœux impies le triomphe et le retour des armées étrangères. J'avais répandu des larmes à leur première entrée à Paris, j'en versai à la seconde; il est peut-être des gens qui s'habituent à de pareils spectacles.

J'eus alors la conviction profonde que les Bourbons, fussent-ils tels que l'osaient encore dire leurs partisans, il n'y avait plus pour eux possibilité de gouverner la France, ni pour la France possibilité de leur faire adopter les principes libéraux qui, depuis 1814, avaient reconquis tout ce que leur avaient fait perdre la Terreur, l'anarchie directoriale et la gloire de l'Empire. Cette conviction, qui ne m'a plus abandonné, je la devais moins d'abord aux calculs de ma raison qu'à rinstinct du peuple. A chaque événement je l'ai étudié avec un soin religieux, et j'ai presque toujours attendu que ses sentiments me parussent en rapport avec mes réflexions pour en faire ma règle de conduite dans le rôle que l'opposition d'alors m'avait donné à remplir. Le peuple, c'est ma muse.

VI prkfacf:

C'est celte muse qui me fit résister aux prétendus snges, dont les conseils, fondés sur des espérances chimériques, me poursuivirent maintes fois. Ixîs deux publications qui m'ont valu des condamnations judiciaires m'exposèrent h me voir abandonné de beaucoup de mes amis politiques. J'en courus le risque. L'approbation des masses me resta fidèle, et les amis revinrent*.

Je tiens à ce qu'on sache bien qu'à aucune époque de ma vie de chansonnier je ne donnai droit à personne de me dire: Fais ou ne fais pas ceci; va ou ne va pas jusque-là. Quand je sacrifiai le modique emploi que je ne devais qu'à M. Arnault, et qui était alors ma seule ressource, des hommes pour qui j'ai conservé une reconnaissance profonde me firent des offres avanlageuses que j'eusse pu accepter sans rougir; mais ils avaient une position politique trop influente pour qu'elle ne m'eût pas gêné quelquefois. Mon humeur indépendante résista aux séductions de l'amitié. Aussi é!ais-je surpris et affligé lorsqu'on me disait le pensionné de tel ou de tel, de Pierre ou de Paul, de Jacques ou de Philippe. Si cela eiH été, je n'en aurais pas fait mystère. C'est parce que je sais quel pouvoir la reconnaissance exerce sur moi que j'ai craint de contracter de semblables obligations, même envers les hommes que j'estime le plus**.

* Par un rapprochement singulier, dont je niM.on(»re, ces deux condamnations me réunirent en prison a M. Cauchois-Lemaire, ex-proscrit, écrivain encore plus intempestif que moi, c'est-h dire plus courageux et par c/)nRéquent aussi plus abandonné des uns et plus maltrailé dos autres.

*' J'ai cependant reçu un service i)écuniaire à cette époque. Lorsque jV'Iais kla Force, en 1820, une souscription fut ouverte pour payer mon

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11 en est un que mes lecteurs auront nomme d'abord: M. Laffitte. Peut-être ses instances eussent-elles fini par triompher de mes refus, si des malheurs dont la France entière a gémi n'étaient venus n;tettre un terme à Tinfatigable générosité de ce grand et vertueux citoyen, le seul homme de notre temps qui ait su rendre la richesse populaire.

La Révolution de juillet a aussi voulu faire ma fortune; je Tai traitée comme une puissance qui peut avoir des caprices auxquels il faut être en mesure de résister. Tous ou presque tous mes amis ont passé au ministère; j'en ai môme encore un ou deux qui restent suspendus à ce mât de cocagne. Je me plais à croire qu'ils y sont accrochés par la basque, malgré les efforts qu'ils font pour descendre. J'aurais donc pu avoir part à la distribution des emplois. Malheureusement, je n'ai pas l'amour des sinécures, et tout travail obligé m'est devenu insupportable, hors peut-être encore celui d'expédilionnairc. Des médisants ont prétendu que je faisais de la vertu. Fi donc! je faisais de la paresse. Ce défaut m'a tenu lieu de bien des qualités : aussi je le recommande à beaucoup de nos honnêtes gens. Il expose pourtant à de singuliers reproches. C'est à cette paresse si

amende et les frais de justice. Malgré tous les cfforls de mes jeunes amis de la société Aide-loi, le Ciel V aidera, la souscription ne fut pas remplie entièrement, grâce aux mêmes personnes qui avaient empêché la réélection de 3Lmuel en 1824. Je n'ai point su quelle somme il manquait ; mais je n''ai pu ignorer que Tun de nos plus recommandables citoyens, M. Béi'ard, chez qui la souscription éUiit ouverte, m acquitta envers l(.' lise. Ce service, au reste, doit me sembler de peu d'importance, comparé à ceux de tout genre ((ue m'a rendus ramitié de M. Bérai'd.

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douce que dos censeurs rigides ont ultribué réloignenicnl où je me suis tenu de ceux de mes honorables amis qui ont eu le malheur d'arriver au pouvoir. Faisant trop dlionneur à ce qu'ils veulent bien appeler ma bonne tète, et oubliant trop combien il y a loin du simple bon sens à la science des grandes affaires, ces censeui-s prétendent que mes conseils eussent éclairé [)lus d'un ministre. A les en croire, lapi derrière le fauteuil de velours de nos hommes d'État, j'aurais conjuré les vents, dissipé les orages et fait nager la France dans un océan de délices. Nous aurions tous de la liberté à revendre, ou plutôt à donner, car nous n'en savons pas bien encore le prix. Eh! messieurs mes deux ou trois amis, qui prenez un chansonnier pour un magicien, on ne vous a donc pas dit que le pouvoir est une cloche qui empêche ceux qui la mettent en branle d'entendre aucun autre son? Sans doute des ministres consultent quelquefois ceux qu'ils ont sous la main; consulter est un moyen de parler de soi qu'on néglige rarement. Mais il ne suffirait pas de consulter de bonne foi des gens qui conseilleraient de même. Il faudrait encore exécuter; ceci est la part du caractère. Les intentions les plus pures, le patriotisme le plus éclairé, ne le donnent pas toujours. Qui n'a vu de hauts pei'sonnages quitter un donneur d'avis avec une pensée courageuse, et, l'instant d'après, revenir vei*s lui, de je ne sais quel lieu de fascination, avec l'embarras d'un démenti donné aux résolutions les plus sages? Oh! disent-ils, nous n'y serons plus rc-

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pris! quelle galère! Le plus honteux ajoute : Je voudrais bien vous voir à ma place. Quand un ministre dit cela, soyez sûr qu'il n'a plus la tête à lui. Cependant il en est un, mais un seul, qui, sans avoir perdu la tête, a répété souvent ce mot de la meilleure fois du monde; aussi ne Tadressait^il jamais à un ami.

Je n'ai connu qu'un homme dont il ne m'eût pas été possible de m'éloigner, s'il fût arrivé au pouvoir. Avec son imperturbable bon sens, plus il était propre à donner de sages conseils , plus^ ^a modestie lui faisait rechercher ceux des gens dont il avait éprouvé la raison. Les déterminations une fois prises, il les suivait avec fermeté et sans jactance. S'il en avait reçu l'inspiration d'un autre, ce qui était rare, il n'oubliait point de lui en faire honneur. Cet homme, c'était Manuel, à qui la France doit encore un tombeau.

Sous le ministère emmiellé de M. de Martignac, lorsque, fatigués d'une lutte si longue contre la légitimité, plusieurs de nos chefs politiques travaillaient a la fameuse fusion, un d'eux s'écria : Sommes-nous heureux que celui-là soit mort! C'est un éloge funèbre qui dit tout ce que Manuel vivant n'eût pas fait, à cette époque de promesses hypocrites et de concessions funestes.

Moi , je puis dire ce qu'il aurait fait pendant les Trois-Journées. La rue d'Artois, l'Hôtel de Ville et les barricades l'auraient vu tour à tour, délibérant, ici, se battant là; mais les barricades d'abord, car

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son courage de vieux soldat s'y fût trouvé plus ù i*aise au milieu de tout le brave peuple de Paris. Oui, il eût travaillé au berceau de notre révolution. Certes, on n'^ût pas eu à dire de lui ce qu'on a répété de plusieurs, qu'ils sont comme des greffiers de mairie qui se croiraient les pères des enfants dont ils n'ont que dressé l'acte de naissance.

11 est vraisemblable que Manuel eût été forcé d'accepter une part aux affaires du nouveau gouvernement. Je l'aurais suivi, les yeux fermés, par tous les chemins qu'il lui eût fallu prendre pour revenir bientôt sans doute au modeste asile que nous partagions. Patriote avant tout, il fût rentré dans la vie privée sans humeur, sans arrière-pensée; à l'heure qu'il est, de l'opposition probablement encore, mais sans haines de personnes, car la force donne de l'indulgence, mais sans désespérer du pays, parce qu'il avait foi dans le peuple.

Le bonheur de la France le préoccupait sans cesse; eût-il vu accomplir ce bonheur par d'autres que lui, sa joie n'en eût pas été moins grande. Je n'ai jamais rencontré d'homme moins ambitieux, même de célébrité. La simplicité de ses mœurs lui faisait chérir la vie des champs. Dès qu'il eût été sûr que la France n'avait plus besoin de lui, je l'entends s'écrier : Allons vivre à la campagne.

Ses amis politiques ne l'ont pas toujours bien apprécié; mais survenait-îl quelque embarras, quelque danger, tous s'empressaient de recourir à sa raison imperturbable, à son inébranlable courage. Son ta-

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