‹ Œuvres complètes de P.J. de Béranger :Chapitre 44 sur 129 · PRIÈRE D'UN ÉPICURIEN · texte numérisé non relu

PRIÈRE D'UN ÉPICURIEN

^K H DU CAVFAÏJ

m CHANSONS

Pour souffrir qu'à mon âge Les coups me soienl comptés, Ai-je compté, volage, Tes infidélités?

Lisette, ma Lisette, Tu m*as trompé toujours; Mais vive la grisette!

Je veux, Lisette, Boire à nos amours,

Lindor, par son audace,

Met ta ruse en défaut ;

II te parle à voix basse,

Il soupire tout haut.

Du tendre espoir qu'il fonde

Il m'instruisit d'abord.

De peur que je n'en gronde,

Verse au moins jusqu'au bord.

Lisette», ma Lisette, Tu m'as trompé toujours; Mais vive la grisette !

Je veux, Lisette, Boire à nos amours.

Avec l'heureux Clitandre Lorsque je te surpris.

Vous comptiez d'un air tendre Les baisers qu'il t'a pris.

bE BÉRAiNGKU. 121

Ton humeur peu sévère En comptant les doubla; Remplis encor mon verre Pour tous ces baisers-là.

h22 CHANSONS

Je Tavais, dès la veille.

Fait fuir de ton boudoir.

Ah! qu'une autre bouteille M'enipêche de tout voir!

Lisette, ma Lisette, Tu m'as trompé toujours; Mais vive la grisette !

Je veux, Lisette, Boire à nos amours.

Tous, comblés de tes grâces, Mes amis sont les tiens.

Et ceux dont tu te lasses.

C'est moi qui les soutiens.

Qu'avec ceux-là, traîtresse, Le vin me soit permis :

Sois toujours ma maîtresse.

Et gardons nos amis.

Lisette, ma Lisette,

Tu m'as trompé toujours;

Mais vive la grisette !

Je veux, Lisette, Boire a no8 amours.

Mais pourquoi, sur ma couchette. Rêver à ce jeune fou?

Mia-mia-ou 1 Que veut Minette?

Mia-mia-ou! c'est un matou.

C'est toi, chatte libertine, Qui mets le trouble en mon sein.

Dans la mansarde voisine Du moins réveille Valsain.

C'est peu qu'il presse en cachette Et ma main et mon genou.

Mia-mia-ou! Que veut Minette?

Mia-mia-ou! c'est un maton.

Mais je vois Valsain paraître!

Par les toits il vient ici.

Vite, ouvrons-lui la fenêtre; Toi, Minette, passe aussi.

Lorsque enfln mon cœur se prête Aux larcins de ce filou, Mia-mia-ou ! que ma Minette Mia-mia-ou! trouve un malou.

En vain la grandeur souveraine M'attend chez le sombre Écossais; Je n'ai désiré d'être reine Que pour rogner sur des Français,

Adieu, charmant pays de France,

Que je dois tant chérir!

Berceau de mon heureuse enfance,

Adieu ! te quitter, c'est mourir.

L'amour, la gloire, le génie,

Ont trop enivré mes beaux jours.

Dans l'inculte Calédonie

De mon sort va changer le cours.

Hélas! un présage terrible

Doit livrer mon cœur à l'effroi :

J'ai cru voir, dans un songe horrible,

Un ochafaud dressé pour moi.

Adieu, charmant pays de France,

Que je dois tant chérir!

Berceau de mon heureuse enfance, Adieu! le quitter, cVst mourir.

France, du milieu des alarmes,

La noble fille des Stuarts,

Comme en ce jour qui voit ses larmes

Vers toi tournera ses regards.

Mais, Dieu ! le vaisseau trop rapide

Déjà vogue sous d'autres cieux;

DE BKRANGKR. hJ7

Et la iiuil, dans son voile humide, Dérobe les bords à mes yeux!

Adieu, charmant pays de France, Que je dois tant chérir!

Que tout mortel ajoute encore

Des joui-s heureux à ses beaux jours!

Lachésis, remplissant sa tasse, S'écrie : Atropos dort enfln !

Mais trop sec, hélas! et trop (in, Je crains que mon fil ne se casse.

Pour le tremper ayons recours A ce nectar qui me restaure.

Que tout mortel ajoute encore Des joui-s heureux à ses beaux jours!

Garnissant sa quenouille immense,

Glolho lui dit: Oui, travaillons;

De vin arrosons les sillons

Où de mon lin croît la semence.

Cette rosée aura toujours

Le pouvoir de la faire éclore.

Que tout mortel ajoute encore

Des jours heureux à ses beaux jours!

Quand ces Parques, vidant bouteille, hlent nos jours sans nul souci.

Nous qui buvons gaiement ici, Craignons qu' Atropos ne s'éveille.

Qu'elle dorme au gré des Amours, Et répétons à cliaque aurore :

Que tout mortel ajoute encore Des jours heureux à ses beaux joui-s!

MOIV CURÉ .

Air : (Jn chanoine de l'Atixerrah.

Le curé de notre hameau S*empresse à vider son tonneau,

Pour quand viendra Tautomne.

Bénissant Oi eu de ses présents, A sa nièce, enfant de seize ans,

Il dit parfois : Mignonne, Cache-moi bien ce qu'on fera; Le diable aura ce qu'il pourra.

£h ! zon, zon, zon, Baise moi, Suzon,

Et ne damnons personne.

Fait pour chasser les loups gloutons, Dois-je essayer sur les moutons

Si ma houlette est bonne?

Non; mais à mon troupeau je dis :

La paix est un vrai paradis Qu'ici-bas Ton se donne.

Surtout j'ai soin, quand il se peut, De ne prêcher que quand il pleut. Ëh! zon, zon, zon, Baise- moi, Suzon, El ne damnons personne.

Les dimanches, point ne défends La joie à ces pauvres enfants;

J*aime alors qu'on s* en donne.

Du chœur, où seul je suis souvent, Je les entends rire en buvant

Chez la mère Simonne; Ou j'y cours même, s'il le faut.

Les prier de chanter moins haut.

Eh! zon, zon, zon, Baise- moi, Suzon,

Et ne damnons personne.

Sans jamais en rien publier, Je vois s'enfler le tablier

De plus d'une friponne.

S'épouse-t-on six mois trop tard; Faut-il baptiser un bâtard :

C'est le ciel qui l'ordonne.

Les plaintes fort peu me siéraient.

Le ciel et Suzon en riraient.

Eh! zon, zon, zon, Baise-moi, Suzon,

Et ne damnons personne.

Notre maire, un peu mécréant, A maint sermon répond : Néant.

Mais que Dieu lui pardonne !

Depuis qu'à sa table il m'admet.

J'ai su qu'à deux mains il semait^

Sans bruit faisant l'aumône.

Or la grâce ne peut faillir :

DE BÉRÂNGER. m

Puisqu'il sème, il doit recueillir.

Eh ! zon, zon, zon, Baise-moi, Suzon, Et ne damnons personne.

Je préside à tous les banquets; A ma fête j*ai des bouquets,

Et l'on remplit ma tonne.

xMon évêque, triste et bigot, Prétend que je sens le fagot;

Mais, pour qu'un jour, mignonne, J'aille où les anges font leurs nids, Revoir tous ceux que j'ai bénis.

Eh! zon, zon, zon.

Baise-moi, Suzon,

Et ne damnons personne.

LA BOIÏEILLE VOLÉE

Air : Im fête des bonnea geru»

Sans bruit, dans ma retraite, Hier l'amour pénétra,

Courut à ma cachette, Et de mon vin s'empara.

Depuis lors ma voix sommeille; .\dieu tous mes joyeux sons.

Amour, rends-moi ma bouteille, Ma bouteille et mes chansons.

Iris, dame et coquette, A ce larcin Ta poussé.

Je n*ai plus la recette Qui soulage un cœur blessé.

C*est pour gémir que je veille, En proie aux jaloux soupçons.

Amour, rends-moi ma bouteille.

Ma bouteille et mes chansons.

Épicurien aimable, A verser frais m'invitant,

Un vieil ami de table Me tend son verre en chantant; Un autre vient à Toreille Me demander des leçons.

Amour, rends-moi ma bouteille.

Ma bouteille et mes chansons.

Tant qu'Iris eut contre elle Ce bon vin si regretté,

Grisette folle et belle Tenait mon cœur en gaieté.

Lison n'a point sa pareille Pour vivre avec des garçons.

Amour, rends-moi ma bouteille, Ma bouteille et mes chansons.

Mais le filou se livre.

Joyeux, il vient à ma voix;*

DK BÉRANGKR. 155

De mon vin il est ivre, Et n en a bu que deux doif^ls.

Qu'Iris soit une merveille, Je me ris de ses façons :

Amour me rend ma bouteille, Ma bouteille et mes chansons.

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