XVIII PRÉFACE
Leur style eût sans doute été obligé de renoncer, en partie, h la pompe des mots; mais, par compensation, ils se seraient habitués à résumer leurs idées en de petites compositions variées et plus ou moins dramatiques, compositions que saisit Tinstinct du vul* gaire, lors même que les détails les plus beureux lui échappent. C'est là, selon moi, mettre de la poésie en dessou$. Peut-être est-ce, en définitive, une obligation qu'impose la simplicité de notre langue et à laquelle nous nous conformons trop rarement. La Fontaine en a pourtant assez bien prouvé les avantages.
J*ai pensé quelquefois que si les poètes contemporains avaient réfléchi que désormais c'est pour le peuple qu'il faut cultiver les lettres, ils m'auraient envié la petite palme qu'à leur défaut je suis parvenu à cueillir, et qui sans doute eût été durable, mêlée à de plus glorieuses. Quand je dis peuple, je dis la foule; je dis le peuple d'en bas, si Ton veut. Il n'est pas sensible aux recherches de l'esprit, aux délicatesses du goût; soit! Mais par là même il oblige les auteurs à concevoir plus fortement, plus grandement, pour captiver son attention. Appropriez donc à sa forte nature et vos sujets et leurs développements; ce ne sont ni des idées abstraites ni des types qu'il vous demande : montrez-lui à nu le cœur humain. Il me semble que Shakspeare fut soumis à cette heureuse condition. Mais que deviendra la perfection du style? Croit-on que les vers inimitables de Racine, appliqués à l'un de nos meilleurs mélodrames, eussent empêché, même aux boulevards, l'ouvrage do
DE L'AUTEUH. m
réussir? Invenlez, concevez pour ceux qui tous ne savent pas lire; écrivez pour ceux qui savent écrire. Par suite d'habitudes enracinées, nous jugeons encore le peuple avec prévention. Il ne se présente à nous que comme une tourbe grossière, incapable d'impressions élevées, généreuses, tendres. Toutefois, chez nous, il y a pis, même en matière de jugements littéraires, surtout au théâtre. S'il reste de la poésie au monde, c'est, je n'en doute pas, dans ses rangs qu'il faut l'aller chercher. Qu'on essaye donc d'en faire pour lui; mais, pour y parvenir, il faut étudier ce peuple. Quand, par hasard, nous travaillons pour nous en faire applaudir, nous le traitons comme font ces rois qui, dans leurs jours de munificence, lui jettent des cervelas à la tête et le noient dans du vin frelaté. Voyez nos peintres : représentent-ils des hommes du peuple, même dans des compositions historiques, ils semblent se complaire à les faire hideux. Ce peuple ne pourrait-il pas dire à ceux qui le représentent ainsi : « Est-ce ma faute si je suis « misérablement déguenillé? si mes traits sont flétris (( par le besoin, quelquefois même par le vice? Mais (( dans ces traits hâves et fatigués a brillé l'enthou- « siasme du courage et de la liberté ; mais sous ces « haillons coule un sang que je prodigue à la voix de « la patrie. C'est quand mon âme s'exalte qu'il faut « me peindre. Alors je suis beau! » Et le peuple aurait raison de parler ainsi.
Tout ce qui appartient aux lettres et aux arts est ^rti des classes inférieures^ à peu d'exceptions près*