‹ Œuvres complètes de P.J. de Béranger :Chapitre 6 sur 129 · XX PRÉFACE · texte numérisé non relu

XX PRÉFACE

Mais nous ressemblons tous à des parvenus désireux de faire oublier leur origine, ou, si nous voulons bien souffrir chez nous des portraits de famille, c'est à condition d'en faire des caricatures. Beau moyen de s'anoblir, vraiment! Les Chinois sont plus sages : ils anoblissent leurs aïeux.

Le plus grand poëte des temps modernes, et peutêtre de tous les temps, Napoléon, lorsqu'il se dégageait de l'imitation des anciennes formes monarchiques, jugeait le peuple ainsi que devraient le juger nos poètes et nos artistes. H voulait, par exemple, que le spectacle des représentations gratis fût composé des chefs-d'œuvre de la scène française. Corneille et Molière en faisaient souvent les honneurs, et Ton a remarqué que jamais leurs pièces ne furent applaudies avec plus de discernement. Le grand homme avait appris de bonne heure, dans les camps et au milieu des troubles révolutionnaires, jusqu'à quel degré d'élévation peut atteindre l'instinct des masses, habilement remuées. On serait tenté de croire que c'est pour satisfaire à cet instinct qu'il a tant fatigué le monde. L'amour que porte à sa mémoire la génération nouvelle, qui ne Ta pas connu, prouve assez combien l'émotion poétique a de pouvoir sur le peuple. Que nos auteurs travaillent donc sérieusement pour cette foule si bien préparée à recevoir l'instruction dont elle a besoin. En sympathisant avec elle, ils achèveront de la rendre morale, et plus ils ajouteront à son intelligence, plus ils étendront le domaine du génie et de la gloire.

DE L'AUTEUR. xxi

Les jeunes gens, je Tespèrc, me pardonneront ces réflexions, que je ne hasarde ici que pour eux. II en est peu qui ne sachent Tinlérêt que tous m'inspirent. Combien de fois me suis-je entendu reprocher des applaudissements donnés à leurs plus audacieusc^s innovations! Pouvais-je ne pas applaudir, même en blâmant un peu? Dans mon grenier, à leur âge, sous le règne de l'abbé Delille, j'avais moi-même projeté Tescalade de bien des barrières. Je ne sais quelle voix me criait : Non, les Latins et les Grecs mêmes ne doivent pas être des modèles, ce sont des flambeaux : sachez vous en servir. Déjà la partie littéraire et poétique des admirables ouvrages de M. de Chateaubriand m'avait arraché aux lisières des le Batleux et des la Harpe, service que je n'ai jamais oublié.

Je l'avoue pourtant; je n'aurais pas vouhi plus tard voir recourir à la langue morte de Ronsard le plus classique de nos vieux auteurs; je n'aurais pas voulu surtout qu'on tournât le dos à noire siècle d'affranchissement, pour ne fouiller qu'au cercueil du moyen âge, à moins que ce ne fût pour mesurer et peser les chaînes dont les hauts barons accablaient les pauvres serfs, nos aïeux. Peut-elre avais-jc tort, après tout. C'est lorsqu'à travers l'Atlantique il croyait voguer vers l'Asie, berceau de l'ancien monde, que Colomb rencontra un monde nouveau. Courage donc, jeunes gens! il y a de la raison dans votre audace; mais, puisque vous avez l'avenir pour vous, montrez un peu moins d'impatience contre la génération qui vous a précédés, et qui marche encore à votre tête

Page 1