XXX NOTICE
main, il occupe Tespril: on accomplit à chaque instant un travail intelligent; on voit passer sous ses yeux des idées toutes nouvelles : on voit naître, on voit grandir les poèmes, les romans, les histoires, les drames, les fantaisies, les passions de chaque matin. Franklin a illustré ce métier-là, et aussi Samuel Richardson, Fauteur de Cla* risse Harlowe, s'il est vrai que Rétif de la Bretonne ait enlevé quelque peu de son éclat à cette noble profession, voisine de Texercice des helles-lcllres.
Ainsi mêlé aux travaux de Tesprit, le jeune apprenti compléta peu à peu les études commencées à Tinstitution de Péronne, fondée |)ar M. de Bellanglise, ancien député à TAssemblée législative, et dans cette vie de la politique de tous les jours, dans ces émotions sans cesse renaissantes, au bruit de ces grands événements dont lo choc se faisait sentir au bout du monde, quoi d'étonnant que ce jeune homme ait senti s'éveiller les premières ardeurs de son génie? Tant qu'il put aller seul dans cp chemin de Téludc, qu'il se frayait lui-même, à force de zèle, d'instinct, de lK)nne volonté et d'obéissance aux nobles inspirations qui étaient en lui. Déranger ne se plaignit pas.; mais, aussitôt qu'il voulut aller au delà de la langue française, et pénétrer, comme sa passion éloquente l'y poussait, dans les chefs-d'œuvre de la double antiquité, il sentit soudain 'se dresser devant sa pensée éblouie des obstacles prescpie insurmontables, et il déplorait amèrement cette force qui lui manquait.
« Oh! que de fois j'ai maudit cette langue latine! écrit- il à « un ami. Vous ne vous figurez pas le malheur d'un pauvre jeune ^ homme, poussé par le démon des vers, et qui n"a pas même « décliné Musa à vingt ans. Honteux de mon ignorance, j'éludais « avec soin les occasions qui l'auraient mise à nu, ou quelque- « fois je faisais, en rougissant, l'aveu de mon malheur à ceux qui < me paraissaient être au-dessus des préjugés; mais presque tous, « hochant la tête avec un regard de pitié, m'engageaient à me « mettre à l'élude. Triste recette pour moi, si paresseux, et qui me « rappelais que, tout jeune, et malgré mon excellente mémoire, je « n'avais pu apprendre mes prières en latin. Et puis alors de beaux « désespoirs ! Combien souvent j'ai été sur le point de renoncer h tf la poésie! Je vous assure, mon clier ami, que la misère m'a bien « moins tourmenté que cette idée tant répandue, qu'un hommo.
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« sans le latin, ne pouvait pas bien écrire en français. Dès qu'un € peu de réputation m'est venu trouver, j'ai avoué mon igno- « rance, car je hais le mensonge; mais alors j'ai éprouvé un « autre désappointement. J'avais beau protester que je n'avais lu « Horace que dans les traductions : -— Bonne plaisanterie, me di- « sait-on. Ne voit-on pas que vous l'avez étudié? vous l'imitez sans « cesse! »
Horace et Déranger! Le parallèle était trop facile à entreprendre pour que la comparaison fût vraie ; ces deux poètes éminents que la postérité la plus reculée placera, celui-ci à côté de celui-là, ne se ressemblent que par certains côtés de l'inspiration que la gloire, cl le vin, et l'amour, la fortune, la pauvreté et la jeunesse, apportent» aimable cortège, à ceux qui les chantent. Mais Horace, le fils élégant, savant, ingénieux, sceptique, de l'affranchi d'Auguste, digne objet de la sollicitude paternelle; Horace, en compagnie des plus illustres rejetons de la race romaine, éleré à grands frais d'argent aux écoles d'Athènes; Horace, le condisciple des plus grands seigneurs de la Rome impériale, fils de Pindare, d'Arislole, d'Anacréon, de Sapho et d'Homère; Horace, le maître de la poésie savante et voisine de lart athénien, comment le peut -on comparer, de bonne foi, avec ce paysan du Danube qui chante d'une voix sonore et fière la gloire de l'Empire vaincu et les beautés de Lisette en bonnet rond? Pendant que le favori de ITmpereur, l'ami de Mécène et de PoUion, devenu, malgré lui et par la grâce de la toute-puissance impériale, un des chefs de la société romaine à son plus éclatant période de richesse et d'élégance, compose, à loisir, ces chefs-d'œuvre d'une correction inimitable, poésies éclatantes de grâce, d'amour, d'atticisme, en un mot, dignes d'un consul t Déranger, enfant du peuple, chante pour le peuple, les joies du peuple et ses douleurs; il célèbre ses victoires et ses défeites; il ne reconnaît plus Lisette une fois que Lisette a les pieds dans le satin ; il ne salue l'Empereur que lorsque l'aigle a été blessé de la foudre au sommet du ciel impérial ! Non, non, ce n'est pas Déranger qui se vanterait d'avoir laissé dans les champs de Philippes son bouclier : reliera non bene partnula — je veux dire dans la plaine du Mont-Saint-Jean.
S'il fut tout de suite un poète. Déranger ne le montra que bien tard. Au sortir de Péronne et de l'imprimerie de M. Laisnez, il