A M. SYLVESTRE DE SACY
k fASIS.
Milan, le IS mars taoo.
Monsieur, les tristes présages que me donnait votre lettre du 3 du courant sur la maladie de M. de Sainte-Croix ne se sont que trop vérifiés, comme on me le marque aujourd'hui de la part de madame de Sainte-Croix. Je n’ose encore lui écrire; mais je vous supplie. Monsieur, de lui présenter mon respect, et de lui dire, si cela se peut sans irriter sa douleur, toute la part que j’y prends. Je comprends la vôtre. Monsieur, sachant combien vous étiez lié avec un homme si respectable, et la haute estime qu’il avait pour vous. Quant à mol, il n’y avait personne dont l’amitié me fût ni mieux prouvée ni plus chère, et même, depuis la mort de M. de Villoison , qui nous fut ravi aussi cruellement , c’était presque la seule liaison que j’eusse conservée en France parmi les gens de lettres. Il se plaisait à m’encourager dans ces études dont vous avez pu voir quelques essais, et c’était à lui que je confiais des amusements et des goûts qu’on ne peut avoir pour soi seul. Enfin, par mille raisons, je ne pouvais faire de perte qui me fût plus sensible. — C’est déjà un bonheur pour mol que mon manuscrit passe dans vos maias; mais Je voudrais qu'avec cela,M onsieur, M. de Sainte-Croix vous eût transmis une partie du l'amité dont il m’honorait ; pour avoir quelque droit à la vôtre , si ce peut m’être là un titre , permettez-moi de le faire valoir, en y joignant l’admiration que m’inspirent vos rares connaissances. Je n’en puis juger par moi-même que très-imparfaitement. Mais je voyage depuis longtemps , et partout je vous entends louer par des gens que tout le monde loue. Ainsi je suis sûr de votre mérite dans les choses mêmes qui passent ma portée. Voilà d’où me vient. Monsieur, le désir de vous connaître plus particulièrement, et l’ambition de vous plaire. Je compte être bientôt à Paris, où j’espère vous faire ma cour un instant. En attendant, si vous daignez jeter un coup d’œil sur mon travail, et me donner quelques avis , venant d’un homme comme vous , nulle faveur ne me pourrait être plus précieuse. Je suis très-flatté de l’intérêt que vous y voulez bien prendre, et fort aise que M. Lenormant, à votre considération , se charge de l’impression. C’était assurément tout ce que je pouvais souhaiter. Je me flatte peut-être; mais vous voilà, je crois, un peu engagé à protéger mon Xénophon à son entrée dans le monde. J’ose vous prier, Monsieur,
LlvlTRES INÉDITES,
Qiji
lie ne le point perdre ue vue; car plutôt que de le voir livré a la barbarie des prittes , j aimerais mieux l’étouffer d’abord. 11 vous sera aisé , ce me semble , de trouver quelqu’un qui se charpe de surveiller l’impression , et de voir vous-méme d’un coup d’ceil si tout est dans 1 ordre. Comme mon vovage à Paris est encore une chose incertaine, et que, dans tous les cas, mon si-jour y sera très-court, occupé d’ailleurs de soins fort differents, je ne pourrai même avoir une pensif qui se rapporte a de tels objets ; et , sans vos bontés, je renoncerais à rendre cet ouvrage public.
[ Courier, devenu libre , se mit bientôt en route pour Paris, où ii arriva le 14 avril. ^apoléoIl venait d’en partir pour aller soutenir une nouvelle guerre contre l’Autriche. I.e bruit des victoires d’Abensberg et d’F.ckmühl réveilla dans le eteur de notre
offlcierd’artillerieledésirqu’il avait toujours nourri
de faire une campagne dans une armée qu’il coinmanddt. Il employa donc de nouveau ses amis, et obtint, le 7 mai, l’onlre de se rendre en Allemagne j pour y attendre que l’empereur eût prononcé sur sa rentrée au service. Il ne partit cependant (lour •Strasbourg (|ue le 28, parce que ses affaires l’obligerent à aller passer quelques jours à I.uynes.
Knfin, il arriva le 15 juin à Vienne, où le quartier général était établi depuis un mois. )
A M. ET MADAME CLAVIER
A l'AhlS.
Strusbiiurg, 1« sjukn 1809
Monsieur et Madame , vous serez bien aises , je crois, de savoir que j’arrivai ici hier. (Voilà un affreux hiatus dont je vous demande pardon. ) J'arrive sain, gaillard et dispos, et je repars demain avec un aide de camp du roi Joseph d’Espagne. C’est un jeune homme , à ce que je puis voir , dont les aïeux ont fait la guerre , et qui daigne être colonel. Il vêtit me protéger à toute force. J’y consens, pourvu qu’il m’emmène. Vous ririez trop si je vous complais sa surprise à la vue de mon bagage. 11 faut dire la vérité, il n’y en eut jamais de plus mince. J’y trouve pourtant du superlUi , et j’en veux faire la réforme.
Mille amitiés, mille respects. Je ne puis encore vous donner d’adresse.
A Mi« LA COMTESSE DE LARIBOISSIERE,
A PAHi».
Viriirve eu Aulriclie, li* Ittjuko 1809-
Madame, vous approuverez sûrement la li-
berté que je prends de vous écrire , car j'ai à vous parler du général et de monsieur votre llls. Leur santé à tous deux est telle que vous la pouvez souhaiter. Monsieur votre lils m'a tout l’air d’fire bientôt un des plus jolis ofliciers de l’armée. Il le serait par sa ligure quand il n’aurait que cet avantage ; mais j’ai causé avec lui , et je puis afllrmcr qu’il raisonne de tout parfaitement. Où preniezvous donc , s’il vous plaît, qu il avait I air un peu trop piige? Je n’ai rien vu de plus simsé. Eu un mot, Madame, si son frère, comme on merassure, ne lui cède en rien pour le mérite , vous êtes heureuse entre toutes les mères. Je vous parle le langage de l’Evangile ; ainsi je pense que vous me eroirez.
Quant au général , l’empereur sait l’occuper si bien , qu’il n’aura de longtemps le temps d’être malade. C’est une chose qui nous èU)iine tous , que sa tête et sa santé résistent à tant d'affaires. Cependant il trouve des forces pour tout. On ne sait vraiment quand il dort , et l’heure de scs repas n’est guère plus réglée que celle de son sommeil. Avec tout cela. Madame, il sc ^rtc mieux que jamais, et n u sûrement rien à désirer, sinon d'être plus prés de vous.
Ces renseignements authentiques , ven.ant d’un témoin oculaire et digne de foi , ne vous déplairont pas , je crois; voila par où je me flatte de vous faire agréer ce griffonnage. A mon arriv ici je me suis d'abord mis fort bien avec le général, en lui donnant de vous. Madame , des nouvelles exactes , récentes et satisfaisantes , sans me vanter, puisque je vous al vue bien mieux qu'il ne vous avait laissée. L’idée m’est venue de vous faire ma cour par le même moyen , en vous marquant lidelement l’état où se trouvent deux i>ersonnes qui vous sont si chères.
A présent , votre bonté ordinaire fera que vous serez bien aise d’apprendre où en sont mes affaires. Vous savez , Madame , que le général Songis s’en est allé, que M. de Larilxiissierc le remplace dans le commandement de l’artillerie de l’année. Je crois en vérité que c’est moi qui ni arrangé tout cela. L’empereur n’eût pas fait autrement s’il n eût songé qu’à m’obliger. Enarrivnnt je suisallé droit au général, sans même savoir que l’autre fût parti. Le lendemain mon affaire fut présentic à l’empi-reur,qui s’av isa de demander ce que c’était que ce chef d’escadron , et pourquoi 11 avait quitté. I.e général répondit comme il fallait , sans bicssi'r la vanité. Bref, lu conclusion fut que je reprendrais sur-le-champ du service. Il n’y manque plus que je ne stiis quel décret que doivent faire ceux
ÉCRITES DE FRANCE ET DTTALIE
qui les font , et puis la signature, et me voila en pied. Vous dirai-je maintenant, Madame, ma pensée tout naturellement? J’aimais M. de Lariboissière par une ancienne inclination , qui commença dès que Je le connus { outre l'estime que personne ne peut lui refuser). Maintenant la reconnaissance s’y Joint; et si cet attachement d'un officier à son chef fait quelque chose au service, il n’y aura point dans l'armée d'officier qui serve mieux que moi.
[Courier, qui s'était flatté de rrster pendant toute la campagne attaché au général de Lariboissicre , fut fort désappointé en recevant l’ordre de passer an quatrième corps d'armée. Il le joignit cependant dans l'ile de Lobau, et fut employé aux batteries qui tirèrent, le d juillet, pour protéger le passage du Danul>e ; il donne lui-méme, dans une lettre du 5 septembre 1810, qu'on trouvera ci-après, le détail de ce qui lui arriva à cette occasion.
Après la victoire deWagram, il regarda b guerre comme terminée; et ne se croyant pasde nouveauengagé au service militaire par ce qui s'était passé depuis que sa démission avait été acceptée, il quitta l'armée et arriva à Strasbourg le lâjuillet.]
A MADAME DIOMGI ,
k SUHB.
Strasbourg , le is Juillet isw.
Écrivez-raoi, Madame, dés que vous aurez reçu cette lettre , car voila bien du temps que Je n'ai eu de vos nouvelles. J'ai tant couru Jusqu’à présent que Je ne pouvais vous donner d'adresse certaine; maintenant, sans être plus stable, Je dépends plus de moi-mème , et puis mieux savoir ce que Je deviendrai , sauf les hasards ordinaires de la vie. Adressez vos lettres A M. Courier, à Straslmiirg, poste restante ; elles me parviendront, quelque part que Je sois, et Je serai en Suisse, selon toute apparence. Je vais lu pour fuir In rage de la canicule, en me rapprochant de vous. Je passerai dans ces montagnes tout le temps des chaleurs. J'en descendrai au mois d’octobre. .A lors il fera bon chez vous, et J'irai vous voir, non pas seulement cet hiver, mais tous les hivers. C'était là mon ancien projet, mon plus beau château en Espagne , et le plus cher de mes rêves , que rien ne m’empêche aujourd’hui de réaliser.
Ma dernière lettreà vous était , Je crois, de .Milan. J’ai toujours voyagé depuis. J’ai traversé en plusd'un sens la France et l'Allemagne. J’arrive maintenant de Vienne. J'ai vu de preslesgrands
événements, et J’al a vous faire des récits sans fin, quand nous nous reverrons, s'entend; car de vous en écrire seulement la di.\leme partie , mille plumes n’y suffiraient pas.
S'il y avait quelque chose que Je pusse cs|iércr de M. Araati , Je le prierais d'achever enfin le petit travail dont il s'est chargé pour moi', et de l'avoir prêt pour letempsdemonarrivée à Rome. Je sois bien qu'il me le promettra sans la moindre difficulté, mais Je sais aussi le fond qu'on peut faire sur ses promesses. Vous, Madame, qui devez avoir quelque crédit sur son esprit, mêlez-vous un peu de cette affaire , et obtenez de lui qu'il remplisse ses engagements , sans quoi je vois bien qu'il y faut renoncer.
Je finis comme J'ai commencé , en vous priant de m'écrire. C’est pour cela seul que Je vous écris, moi; car Je suis sûrement le pins paresseux de tous vos correspondants, et vous n'auriez guere de mes nouvelles si Jepouvais me passer des vêtres.
A M. D’AGIACOURT, k soar..
Zurich, le as Julltel iwi9.
Monsieur, Je donnerais tout au monde pour avoir A cette heure une ligne de vous qui m'a.ssurêt seulement que vous vous portez bien. Voila en vérité mille ans que je n'ai eu de vos nouvelles. Vous allez dire que c’est ma faute. Non. Quand je vous aurais écrit , Jamais vos réponses ne m’eussent atteint dans les courses infinies que j’ai faites apres être parti de Livourne. C’est de IA que Je vous adressai, ce me semble, ma dernière lettre. Le seul récit de mes voyages depuis ee tempslA vous fatiguerait. Figurez-vous que si J'al eu un moment de repos, si Je me suis arrêté quelque part , ç’a toujours été sans l'avoir prévu. Nu pouvant Jamais dire un Jour où Je serais le lendemain , quelleadresse vousaurais-Jedonnée ? Maintenant Je suis libre , ou Je crois l’être , c'est tout
un , et Je vais devinez où ? à Rome. Cela n’est-
il pas tout simple? Débarrassé de mille sottises qui me tiraillaient en tous sens. Je reprends aussitùt ma tendance naturelle vers te lieu où vous rtsidez. Voilà une phrase de physicien que quelque Jolie femme, prendrait pour de la ctyoleric ; mais vous , Monsieur, vous savez bien que c’est la pure vérité. Il est heureux pour moi sans doute que vous habitiez Justement le pays que Je préfère A tout autre ; mais fussiez-vous en Sibérie , des que Je me sens libre, J'irais droit a vous.
' L‘AiiAb<uu.
ag4 LETTRES
J'ai dû vous marquer, si tant est que je vous aie écrit de Milan , comme arrivé là je quittai sagement mon vilain métier. Mais à Paris , un hasard , la rencontre d’un homme que je croyais mon ami,
Et, je pense,
Quelque diable aussi me poussant ,
je partis pour l'armée d’Allemagne , dans le dessein extravagant de reprendredn service. La fortune m’a mieux traité que je ne méritais, et, tout prés d’étre lié au banc , m’a retiré de cette galère. Je vous conterai cela quelque jour. Ce n’est pas matière pour une lettre. Dès que les chaleurs cesseront , je descendrai de ces montagnes pour aller passer l'hiver avec vous. Cependant écrivezmoi , si peu que vous voudrez, mais écrivez-moi. Deux mots de votre main me seront un témoignage de l’état de vos yeux , et suffiront pour m'apprendre comment vous vous portez.