‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 123 sur 199 · A M. ET MAD.AME THOMASSIN · texte numérisé non relu

A M. ET MAD.AME THOMASSIN

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Luccme , le 2i> août 1800.

Monsieur et Madame , les marques d’amitié que j’ai reçues de vous à mon passage par votre bonne ville me persuadent que vous serez bien aises d’avoir de mes nouvelles et de savoir un peu cc que je deviens. En vous quittant, j’allai à Bêle; je n’y vis que ia maison fort intéressante de M. Haas, auquel j'étais adressé par M. Levraut; l’occasion qui se présenta de me rendre à Zurich d’une manière très-convenable à ma fortune c’est-à-dire presque gratis , me décida pour ce voyage. Ce fut là que je commençai à me trouver en Suisse , pays vraiment admirable dans cette saison. La beauté tant vantée des sites fit sur moi i’effet ordinaire , me surprit et m’enchanta. Il y avait là un prince russe avec sa femme et ses enfants, tous fort bonnes gens, quoique princes; parlant français mieux que les nètres , ce que vous croirez aisément. Leur connaissance que je fis me fut utile et agréable. Nous vîmes le lae en bateau , les environs en voiture ( où les voitures pouvaient aller ) , le reste à pied ; tout me convenait à cause de la compagnie ; on riait à n’en pouvoir plus, on causait gaiement. J'osai bien leur parler de leur vilain pays , dont je recueillis là en passant quelques notions assez curieuses. Je fus ainsi deux jours avec eux sans m’ennuyer; après quoi toute cette famille, prince,

* Arec uo cooemii-voyisrur de Seden.

INÉDITES

princesse , petits princes, valets et servantes fort jolies , tout cela partit en trois carrosses pour les eaux de Baden , et partira peut-être quelque jour en un seul tombereau pour la Sibérie. Ce fut la réflexion que je fis sons la leur communiquer.

Sur le lac. Dieu m’est témoin que je pensai à mes amis des bords du Rhin , vous compris et en tète , si vous le trouvez bon , et voici comment j’y jpensai tout naturellement : je regardais les eaux de ce lac transparentes comme le cristal , celles de la Limate en sortentet vont se jeter dons le Rhin. Vous voyez, Monsieur et Madame, comme mes pensées , en suivant l'onde fugitive, arrivaient doucement à vous. Les vôtres n’auraientelles pas pu remonter quelquefois le cours de l’eau 7 Cela n’est pas si naturel ; aussi n’osai-je m’en flatter.

Après le départ de mes Russes, je ne fus pas longtemps sans trouver une autre occasion aussi peu coûteuse que la première pour venir à Lucerne, en reprenant ma direction vers ITtalie. Arrivé dans eette ville, je voulus, avant d’aller plus loin , reconnaître le pays , où je vis beaucoup d’ombrages, point de vignes, des sapins, et, du côté du midi, un rempart de montagnes toujours couvertes de neiges. J’en conclus que c’était là un lieu très-propre à passer le mois d’août , et l’asile que je cherchais contre la rage de la canicule, comme parle Horace. Le hasard me lit connaître un jeune baron qui venait d’hériter d’une jolie maison de campagne sur le bord du lac , à demi-lieue de la ville ; nous allâmes ensemble la voir, et sur l’assurance qu’il me donna do n’y jamais mettre le pied, j’y acceptai le logement d’où je vous écris , que j’occupe depuis un mois , et que je compte occuper jusqu’à la fin de septembre; car je ne crois pas que l’Italie, dans la partie où je veux aller, soit habitable avant ce temps.

Ma demeure est à roi-côte, en plein midi, audessus d’une vallée tapissée de vert, mais d’un vert inconnu à vous autres mondains , qui croyez être à la campagne auprès des grandes villes. J’ai en face une hauteur qu’on appellerait chez vous montagne, toute couverte de bols, et ces bois sont pleins de loups dont je reçois chaque matin les visites dans ma cour, comme M. de Champeenetz recevait sescréanciers ; plus loin, je vois dans les grandes Alpes l’hiver au^essus du printemps ; à droite , d’autres montagnes entrecoupées de vallons; à gauche, le lac et la ville; et puis encore des montagnes ceintes de feuillages et couronnées de neige. Ce sont là ces tableaux qu'on vient

ÉCRITES DE FRANCE ET DTTALIE

vuirdesi loin, mais auxquels nous autres Suisses nous ne faisons non plus d'attention qu'un mari aux traits de sa femme apres quinze jours de ménage.

Quant à ma vie , J 'en fais trois parts : l'une pour manger et dormir, l'autre pour le bain et la promenade, la troisième pour mes vieilles études dont J'ai apporté d'amples matériaux. Le jardinier et sa femme qui me servent n'entendent pas on mot de français : ainsi j'observe strictement le silence de Pytbagore et à peu prés son régime. Je ne vais jamais à la ville, où Je ne connais personne, et ou je ne suis connu que des femmes par une aventure assez drâie.

Je me baigne tous les jours dans le lac , et le plus souvent dans un endroit qui est un port pour les bateaux. Dimanche dernier, au soleil couchant. Je m'étais déshabillé |x>ur me jeter à l'eau. Les eaux de ces lacs, par parenthèse, sont toujours très-froides , et le baptême n’en est que plus salutaire. Mais on n’en use point ici , et je crois même <pi'il n'y a personne dans tout le pays qui sache nager. )loi qui n'ai point d'autre plaisir, je m'en donne du nvitiii au soir, et je m'en trouve très-bien. J'avais donc défait ma toilette. Un bouqiiet d'arbres, une espèce de lisière de taillis le long du rivage , m'empêcha de voir quelques bar(|ucs qui venaient c6te à côte prendre terre où j’étais, et qui , survenant tout a coup, me mirent au milieu de vingt femmes, dans le costume d’Adam avant le péché. Ce fût, je vous assure, une scène, non pas une scène muette , mais des cris , des éclats de rire ; je n’ouls jamais rien de pareil -, les échos s'en mêlant redoublèrent le vacarme. Ces dames se sauvèrent où elles purent, et mol je m’enfuis sous les ondes, comme les grenouilles de la Fontaine. Je fùs prier les Nymphes de me cacher dans leurs grottes profondes, mais en vain. Il me fallut bientôt remettre le nez hors de l’eau ; bref, les Lucernoiscs me connaissent, et c’est peut-être ce qui m’empêche de leur faire ma cour.

Je corrige un Plutarque qu’on imprime è Paris. C’est un plaisant historien , et bien peu connu de ceux qui ne le lisent pas en sa langue ; son mérite est tout dans le style. 11 se moque des faits, et n’en prend que ce qui lui plaît , n’ayant souci que de paraître habile écrivain. Il ferait gagner a Pompée la bataille de Pharsalc, si cela pouvait arrondir tant soit peu sa phrase. Il a raison. Toutes ces sottises qu'on appelle histoire ne peuvent valoir quelque chose qu'avec les ornements du goût.

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Voilà , Monsieur et Madame, comme se passe mon temps, fort doucement, je vous assure , mais avec une rapidité qui m'effrayerait, si j'y songeais. Je ne fais pas cette folie. Je ne songe qu'à vivre pour vous revoir un jour, et je m'y prends, ce me semble , assez bien. Ce qui rend mes heures si rapides, c'est que je ne suis guère oisif. Je puis dire comme Caton : Je ne fus jamais si occupé que depuis que je n’ai plus rien à faire. Enfin , si j’avais de vos nouvelles , je ne désirerais rien , et il y aurait au monde un homme content de son sort. Ëcrivez-moi donc bientôt.

Parlez-moi de ce bouton de rose que vous devez sous le nom d’Hélène. Vous êtes la en vérité une trinité fort aimable et bien mieux arrangée que l’autre. Vous êtes aussi coruubslantiels et indivisibles. Chacun de vous est nécessaire a l’existence de tous trois. Agréez, je vous en supplie, l'assurance trèsaincère de mon respect et de mou attachement.

A M. KTT MADAME CLAVIER,

A PABIA.

LucM»e , le 3n août

.Monsieur et Madame, ne vous ai-jc pas é-crit deux ou trois fois au moins ? N'ai-je pas mis moimême mes lettres à la poste? Ne vous ai-je pas marqué mon adresse bien exacte? C'est à mol que je fais ces questions , car je suis moins sûr de moi que de vous , et je m'accuserais volontiers de votre silence. Le fait est que je ne reçois pas un mol. A toute force, il se pourrait que vous m'eussiez écrit , car dans mes longues erreurs j’ai perdu des lettres. Les vôtres sont, sims flatterie, celles que je regrette le plus , si tant est que vous m'ayez écrit , comme je tôche de le croire. Mandez-moi au moins ce qui en est , et si je dois m'en prendre ù vous, ù la poste ou a moi , qui, par quelque étourderie,sicuf raeu.ve.tf /nos, me serai privé du plaisir d'avoir de vos nouvelles . Quand je dis plaisir, c'est un besoin. Comptez que je ne puis m'en passer, et dépêchez-vous, s’il vous plaît, de m'adresser quelques lignes de la moins paresseuse de vos quatre mains. Ce sont quatre torts que vous avez si vous êtes restés tant de temps sans me donner signe de souvenir.

Quand j’aurai des preuves que vous recevez mes lettres, je vous conterai par quelle chance je me trouve ici. Je m’y trouve bien , et j’espere me trouver encore mieux à Rome, où je pa.sserai l’hiver. Je ne suis plus soldat , Dieu merci ; je suis ermite au bord du lac, nu pied du Righi. Je

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2g(3 LETFRES

ni' vois i[uc bergers et troupeaux, je n'entcuds que les cbalumeaux et le murmure des fontaines , et , dans l’innocence de ma vie , je ne regrette rien de cette Babylone impure que vous habitez; s'entend , je n’en regrette que vous , qui êtes purs si vous m’avez écrit.

Vous ferez bien parvenir, je crois , mes respects à madame de Salm , quelque part qu'elle soit. Je lui éeriraissi j'osais, si je savais ou adresser ma lettre. Je pensai fort ü elle sur les bords de ce lac de Zurich , où j’étais il n’y a pas huit jours : je pensai à elle d’une façon toute pastorale. Je regardais les eaux du lac transparentes comme le cristal; celles de la Limate en sortent et vont se jeter dans le Rhin : vous voyez comme mes pensées , en suivant l’onde fugitive, allaient par le Rhin à la Rocr. Mais quel séjour pour une musc que le Rhin et la RoérI comment mettrat-elle ces noms-la sur sa lyre? cela est fâcheux pour ces pauvres fleuves; on ne les chantera ))oint en beaux vers : on les abandonnera aux Ftuache et aux Pinkerton. Que ne s'appelaient-ils Oépliise ou Asopus I

N’avez-vous jamais ouï parlerdu marquis Taceoni , à Naples, grand trésorier de la couronne, grand amateur de livres , et mon grand ami , que l'on vient de mettre aux galères? il avait 1 00,U00 livres de rente , et il faisait de faux billets; c'était pour acheter des livres , et il ne lisait jamais. Sa hibliothè(|ur magniflque était plus ù moi qu’à lui ; aussi suis-jc fort fâché de. son aventure. 'Tudieu , comme on traite la littérature en ce pays-là! I/autre roi lit pendre un jour toute son académie, celui-ci envoie au bagne le seul homme qui eût des livres dans tout le royaume. Mais, ditesmoi, auriez- vous cru que la fureur bibliomaniaque pùt aller jusque-là? L'amour fait faire d’étranges choses; ils aiment les livres charnellement, ils les earessent, les baisent.

Ce qui suit sera , s’il vous plnlt , pour le docteur tUirai. M. Basili , à Vienne, m’a rendu mille services, dont je remercie de tout mon CŒur M. Coraî , et dont le moindre a été de me donner (le l'argent. Je devais remettre cet argent à son correspondant de Paris ; mais comme je n'ai de mémoire que pour les choses inutiles, j’ai d'aliord oublié le nom de ce correspondant, qui doit pourtant s'appeler M. Martin Pcsch, ou Pneeh, ou Pioche; bref, on ne le trouve point à Paris. .M. Corai peut et doit même savoir le nom et l’adresse de ce monsieur; qu’il ait donc la bonté de me l'envoyer bien vite ; non pas le

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monsieur, mais l'adresse. J'ai écrit maintes lettres à M. Basili , mais il y a un sort sur toute ma correspondance ; et puis je crains que dans ce tvmpsci mes lettres ne lui parviennent pas. Enfin cela ne finira point , si Dieu et vous , gens charitables, n'y mettez la main ; et M. Basili , qui m’a obligé on ne peut pas plus galamment, aurait assurément droit d'étre mécontent.

Une idée qui me vient à présent ; seriez-vous à Lyon par hasard ? mais non , vos lettres se sont perdues : car vous m'avez écrit , ou vous m’écrirez sitét la présente reçue.

[Courier quitta Lucerne le 27 septembre, après y avoir passé deux mois. Ce fut pendant ce séjour qu’il fit la traduction libre de la vie de Périclés |>ar Plutarque. De Lucerne il se rendit à Altorf, traversa à pied le mont .Saint-Gothard, et vint par Bellinzona et Lugano à Milan , où il arriva le 3 octobre. ]

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