LETTRE VIII
VérrLt, *i0 tlécembrr IH|9.
MoXStF.UB ,
Chacun ici commente à sa manière le discours royal d'ouverture. Il y ades gens qui disent : On ne restaure point un culte. Les ruines d'une maison, c'est le mot du bonhomme, se peuvent réparer, non les ruines d’un culte. Dieu a permis que l’Eglise romaine , depuis ie temps de Léon X , déehût constamment jusqu'à ce jour. Elle ne périra point, parce qu'il est écrit : Les portes de l'enfer....; mais sont-ce nos ministres qui la doivent relever avec le télégraphe, ou M. de Marecllns avec quelques grimaces ? Pour restaurer le paganisme à Rome , les empereurs firent tout ce qu'ils purent, et ils pouvaient beaucoup; iisn’cn vinrent point à bout. Marie, en Angleterre, et
d’autres souverains, essayèrent aussi de restaurer i'ancien culte; ils n'y réussirent pas, et même, comme on sait , mal en prit à queiques-uns. En matière de religion , ainsi que de langage , le peuple fait loi ; le peuple de tout temps a converti les rois. Il les a faits chrétiens, de païens qu'ils étaient; de chrétiens catholiques, schismatiques, hérétiques, ii les fera raisonnables, s'il le devient lui-même; il faut finir par là.
D'autres disent : Il y aurait moyen, si on le voulait tout de bon , de rallumer le zèle dans les cœurs un peu tièdes pour la vraie religion; le moyen serait de la persécuter : infaillible recette éprouvée mille fois, et même de nos jours. La religion doit plus aux gens de 93 qu’à ceux de tsii. Si elle languit encore, et s'il faut un peu d'aide au culte dominant, comme l'assurent les ministres, la chose est toute simple. Au lieu de gager les prêtres , mettez-les en prison et défendez la messe ; demain le peuple sera dévot, autant qu'il le peut être à préwnt qu'il travaille; car l'abbé de la Mennais a dit une vérité ; Le mal de notre siècle , en fait de religion , ce n'est pas l’hérésie , l’erreur, les faus.ses doctrines ; c’est bien pis , c'est l’indifférence. La froide indifférence a gagné toutes les élusses , tons les individus , sans même en excepter l'abbé de la Mennais et d'autres orateurs de In eausc sacrée, qui ne s’en soucient pas plus, et le font assez voir. Ces amis de l’autel ne s’en approchent guère : Je ne remarque point qu'ils hantent tes églises. Quel est le confesseur de M. de Châteaubriond ? Certes ceux qui nous prêchent no sont pas des Tartufes , ce ne sont pas des gens qui veuillent en Imposer. A leurs œuvres on voit qu'ils seraient bien fâchés do passer pour dévots , d'abuser qui que ce soit : ils ont le masque à la main .
C’est toi qui l'as nommé, docte abbé : notre mal et le tien, l’indifférenee pour la religion. Il en a fait un livre , comme ces médecins qui composent les traités sur une maladie dont eux-mêmes sont atteints, et en raisonnent d’autant mieux. Il dit en un endroit , et j’ai bonne mémoire : Est-ce faute de zète qu'on ne dispute plus , ou faute de disputes qu’il n’g a plus de zèle? Je trouve, quant à moi , que l'on dispute assez et que le zèle ne manque pas; mais depuis quelque temps il a changé d'objet : car, même dans ce qui s’écrit sur la religion maintenant, de quoi est-il question? De la présence réelle? en aucune façon. De la fréquente communion? nullement. De la lumière du Thabor, de l'immaculée conception, de l’accessibilité, de la consubstantialité du Père et du Fils, aussi peu? De quoi donc s'agit-il ? du revenu
l~Vli (
AU REOACriîUK DU CENSEUR.
des prêtres, des biens vendus, de la dîme et des b«is du clergé, soit futaies ou taillis : voilà de quoi l'on dispute. Ajuutez-y les donations , les legs par testament, l’argent, l'argent comptant , les espèces ayant cours : voilà ce qui enflamme le zèle de nus docteurs, voilà sur quoi ou argumente ; mais de Caron , pas un mot. Du dogme, on n'en dit rien; il semble que là-dessus tout le monde soit d'accord ; ou s’embarrasse peu que les cinq propositions soient ou ne soient pas dans le livre de Jansénius. Il est question de savoir si les évêques auront de quoi entretenir des ebevaux , des laquais, et des...
On demandait naguère au grand vicaire de S.... : Quels sont vos sentiments sur la grice eflicacc , sur le pouvoir que Dieu nous donne d’exécuter les commandements ? Comment accordezvous avec le libre arbitre le mandata impossibitia volentibus et conaiitibus? Que pensez- vous de la suspension du sacrement dans les csj)èccs , et croyez-vous qu’il en dépende, comme la substance de l’accident ’f Je pense, répondit-il en colère, je pense à ravoir mon prieuré, et je crois que je le raurai.
C’est un homme à comialtrc , que ce grand vicaire de S.... , homme de bonne maison et d’excellente compagnie. On dit bien : l'air aisé ne se prend qu'à l'armée. Il a tant vu le monde? sa vie est un roman. C’est lui dont l'aventure a Londres lit du bruit, quand sa jeune pénitente, belle lillc vraiment , épousa le comte d*", oflicier de cavalerie. Au bout de quinze jours, la voila qui accouche. Le mari se fâcha ; demondez-moi pourquoi? et l'abbé s'en alla, par prudence, en Bohème. Là , on le lit aumônier d'un régiment de Croates. Cette vie lui convenait. Sain , gaillard et dispos, SC tenant aussi bien à clieval qu’à table, il disait bravement sa messe sur un tambour, et ne pouvait souffrir que de jeunes oflieiers restassent sans maîtresse , lorsqu’il connaissait des filles vertueuses qui n’avaient point d’amant; obligeant, bon à tout , le quartier-maître un jour le prend pour secrétaire. Fort p<-u de temps après, la caisse sc trouva, non comme la pénitente. Bref, l’abbés'cn alla encore cette fois; et de retour en France, depuis quelques années , il y prêche les bonnes mœurs et la restitution.
l.E'ITRE IX.
VcfvU, 1-j a-wiiY n«o.
Mkssi Elias,
Vous vous fâchez contre .M. Decazes, et je crois (jue vous avez tort. Il nous méprise, dites-vous. Sans doute cela n’est pas bien. Mais d’alwrd, je vous prie, d'où le pouvez-vous savoir, que .M. Decazes nous méprise? quelle preuve en avez-vous ? Il l'a dit. Belle raison I Vousjugezparce qu'il dit de ce qu'il pense. En vérité, vous êtes simples. Et s’il disait tout le contraire, vous l’en croiriez? Il n’en faudrait pas davantage pour vous persuader que M. le comte nous honore, nous estime et révère , et n’a rien tant à cœur que de nous voir contents. Un homme de cour agit-il , parle-t-il d’après sa pensée? Il l’a dit, je le veux, plusieurs fois, publiquement et en pleine assemblée, à la droite, à la gauche; eh bicnl que prouve cela? qu’il entre dans ses vues, pour quelque combinaison de politique profonde que nous ignorons vous et moi , de parler de la sorte , de sc donner pour un homme qui fait peu de cas de nous et de nos députés; qui craint Dieu et le congrès, et n’a point d’autre crainte; se moque également de la noblesse et du tiers, n’ayant d'égard i|ue pour le clergé. Voilà certainement ce qu'il veut qu'on croie de lui ; mais de là à ce qu'il pense , vous ne pouvez rien conclure , ni même former de conjectures, fussiez-vous son intime ami, son eonlident, ou mieux, son valet de chambre. Car il n 'est pas donné à l’homme de savoir ce que pense un courtisan, ni s’il pense. O altitudo!
Vous n’avez donc nulle preuve, et n'en sauriez avoir, de ces sentiments que vous attribuez au premier ministre ; mais quand v ous en auriez, quand nous serions certains ( comme, à vous dire vrai, j’y vois de l'apparence ) que M. Decazes au fond n’a pas pour nous beaueoupdc considération, faudrait-il nous (SI plaindre et nous en étonner? Il nous voit si petits de ces hautes régions où la faveur l'emporte, qu'a i)clne il nous distingue; il ne nous connaît plus; il ne se souvient plus des choses d'ici-lias , ni d'avoir joué à la fossette. Et, en un autre sens, M. Decazes est de la cour; il n’est pas de Paris, de G onesse ou de Rouen , comme, par exemple, nous sommes de notre pays, ehactin de son village, et tous Français; mais lui : La cour est mon pays ; je n’en connais point d’autre ; et , de fait, y en a-t-il d’autrc?()n lesait;dans l'idé'c de tous les courtisans, la cour est l’univers; leur coterie, c’est le monde ; hors de là, c’est néanf. I.a
LKTTRIÙS
nature, pour eux , se borne a rflEil-dc-lxeuf. [,a | faveur, la disgrâce, le lever, le débotter, voilà les i phénomènes. Tout roule làKlessus. Demande/-leur la cause du retour des saisons, du flux de l'Océan, du mouvement des sphères ; c’est le petit coucher. Ainsi M. Deca7.es, absorbé tout entier dans la contemplation de l'étiquette, des présentations, du tabouret, des préséances, ne nous méprise pas, a proprement parler, il nous ignore.
Mais soit, je veux , pour vous satisfaire, qu'il ait dit sa pensée, comme un Iwmmc du commun, naïvement, sans détour, ainsi qu'il eût pu faire avant d'élrecc qu'il est; qu’enfln il nous méprise dans le vrai sens du mot, ayant pour nous ce dédain qu’à sa place montrèrent pour la gent gouvernée Mazarln, Bonaparte, .Al beroni. Dubois; je lui pardonne encore, et comme moi. Monsieur, vous lui pardonnerez. , si vous faites attention à ce que je vais vous dire. On juge par ce qu’on voit de ce qu'on ne voit pas; du tout par la partie que l’on a sous les yeux. Faiblesse de nos sens et de l'enlendement liumain! on juge d’une nation, d’une génération, de tous les hommes par ceux avec qui l’on déjeune ; et ee voyageur disait, apercevant riiAtesse : l.es femmes ici sont rousses. Ainsi fait M. Dceazes, ainsi faisons-nous tons. Celte nation qu’il méprise, nous l’estimons; poun(uoi?c'est qu’a nos yeux s’offrent des gens dont la vie tout entière s’emploie à des choses louables , et de qui l’existence est fondée sur le travail , père des bonnes mirui-s, la foi dans les contrats, la confiance publique, l’ob-servation des lois. Je vois des laboureurs aux ehanqw dès le matin , des mères oceupeesdu soin deleur famille, des enfantsqui apprennent les travaux de leur père, et je dis ( supposant ipi ils jeûnent le carême ) : Il y ad’honnêtesgens. Vous voyez à la ville des savants, des artistes, l’honneur deleur patrie, de riches fabricants, d’habiles artisans, dont l’industrie chez nous, secondée par la nature, lutte contre les taxes et les encouragements ; une jeunesse passionnée iwur tous les genres d’étude et de belles connaissances , instruite, non par ses docteurs, de ce qui imixvrte le plus à l’homme de savoir, et mieux inspirée qu’enseignée sur le véritable devoir ; vous n’avez garde, je crois, de mal penser des Français, de mépriser cette nation , la connaissant par In. Mais le comte Decazes, par où nous eonnalt-il? et que voit-il? la cour.
Mazarln , étant roi, disait familièrement aux grands qui l’entouraient :> AJff (dans son langage demi-trai/euenn) , vous m’aviez bien trompé, .«’ynori Fmncfsi), avant que j’eusse l’honneur de
vous voir comme je fais. Que je sois impiso, si je me doutai d’abord de votre caractère. Je vous trouvais un air de fierté, de courage, de générosité. Non, je ne plaisante point; je vous croyais du cœur. Je m’en souviens très-bien , quoiqu’il y ait longtemps. » Ceci ist dit notable, et vient à mon propos. Jules Mazarini, arrivant de son pays avec peu d’équiivige et petit compagnon , estime les Français , parce qu’il voit la nation ; devenu cardinal , ministre, il les méprise, parce qu’il voit la cour, et cependant la cour alors était polie.
Je ne la vois pas, moi , de ma vie je ne l’ai vue, ni ne la verrai, j’espère; mais j'en ai ouï parler à des gens instruits. Les témoignages s’accordent, et, par tous ees rapports , autant que par calcul , méthode géodesique et trignnoinétriquc , je suis parvenu. Monsieur, a connaître la cour mieux que ceux qui n’en bougent; comme on dit que d’Anville, n’étant jamais sorti , je crois , de son cabinet , connaissait mieux l’Ëgypte que pas un Egyptien; et d’abord je vous dirai, ce qui va vous surprendre , et que je pense avoir le premier re<-onnu ; la cour est un lieu bas, fort Ivas, fort au-dessous du niveau de la nation. Si le contraire parait, si chaque courtisan se croit, par sa place, et semble élevé plus ou moins, c’est erreur de la vue, ce qu’on nomme proprement illusion optique, aisée a démontrer : soit A le point où se trouve M. Decazes a cette heure ( haut selon l’apparence , comme serait un cerf-volant dont le tll reixmdridt aux Tuileries, à Londres ou à Vienne, peu importe}, B le point le plus bas appelé point de chute, où gît M. Benoît avec l’abbé de Pure, entendez bien ceci , car le reste en dépend : le rayon visuel passant d'un milieu rare et pur, celui ou nous vivons, dans un milieu plus dense, l'atmosphère fumeuse et chargée de miasmes de la cour, néi'cssairemcnt il y a réfraction ; ce qui parait des.sus est en effet dessous. Vous comprenez maintenant ; ou , s’il vous demeurait quelque difficulté, consultez les savants, le marquis de Laplacc , le chevalier Cuvier ; ces gcntilsliommes , a moins qu’ils n’aient oublié toute leur géométrie en apprenant le blason et l’étiquette , vous sauront dire de combien de degrés la cour est audessousde l’horizon national; et remarquez aussi, tout notre argent y va, tout , jusqu’au moindre sou; jamais n’en revient à nous rien. Je vous le demande, notre argent, chose pesante de soi, tendante en b.is ! M Decazes, quelque adroit et soigneux qu’on le suppose de tirer a soi tout, saurait-il si bien faire qu’il ne lui en échappe entre les doigts quelque i>eu, qui , par son seul poids.