‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 133 sur 199 · LETTRE DE M. BOISSONADE · texte numérisé non relu

LETTRE DE M. BOISSONADE

Paris , le 9 Avril laio.

Monsieur, j’ai reçu votre précieux cadeau ' , et je ne puis assez vous en remercier. J’ai tout de suite cherche la lacune, et j’ai été ravi en lisant cct agréable supplément dont la littérature vous doit la découverte, et que vous avez traduit d’un style si élégant. Jugez de l’impatience avec laquelle j’attends le texte; le ferez-vous aussi imprimer en Italie? Faites cet honneur à Paris, et donnez votre Longus à M. Stonc, qui a votre Xénophon. Je vous applaudis bien de votre bonheur, et en vérité je ne reviens pas de ma surpriseque M. del Furia, qui a eu si longtemps le

* La Iradnctloode DaphoUet Chloé, iroprim^ à Ptonnoa.

manuscrit entre les mains pour son Ésope, n'ait pas songé a jeter tes yeux sur Longus. Avez- vous aussi collationné Cbariton?j’ai quetque idée que ces lacunes fréquentes du commencement pourraient être en grande partie rempties : des yeux exereés sauraient bien, j'en suis sûr, lire la plupart des passages qui sont aujourd'hui indiqués dans les filions par des points. Je vous recommande le Longus de M. Schœffer, et l'édition d'Amyot , donnée en 1731 par Falconnct; vous savez sans doute qu'il y a une édition du texte par Coral , et que M. Clavier a soigné une fort jolie réimpression d'Amyot , fuite il y a quelques aimées par M. Renouard

A M. BOISSOJfADE,

A PAMA.

Tivoli , le 3& mai 1810.

A'e vous trompez-vous point. Monsieur? estce bien M. Coral qui a donné un Longus? ou plutôt ne me nommez-vous point Coral pour Visconli , qui en effet a soigné l'édition grecque de Didut? .Marquez-moi, je vous prie, ce que j'en dois croire, et ce que c'est que ce Longus de Corai , s'il existe.

Je sois bien que la préface du petit stéréotype donné par Renouard est de M. Clavier, mais je ne puis eroire qu'il ait eu aucune port û l'édition , qui, en vérité , ne vaut rien. Ce n'est point là le texte d'Amyot; du moins n'cst-cc pas celui que cite souvent Villoison , qui sans doute avait sous les yeux l'édition originale.

Comment voulez-vous que je connaisse celle de M. Falconnct ? Hélas I Je ne songeai de ma vie à jeter un regard sur Longus , jusqu'à ce que ce manuscrit de Florence, me tombant sons la main, me donnât l’envie et le moyen de compléter la version d’.Amyot. Je n'avais donc nuiic provision, et , sans M. Renouard , qui me procura Schœffer et Villoison , J'aurais tout fait sur la seule édition de Dutems que Je portais avec moi.

Vous avez bien raison de louer M. Schœffer; c’est un fort habile homme. Aussi l’ai-Je suivi en beaucoup d'endroits où j'ai rapetassé Amyot. .Au reste vous voyez , Monsieur , ce que ce pouvait être qu'un pareil travail fait absolument sans lisTes, et combien il doit y avoir à limer et rebattre avant de le livrer tout â fait au public. J’y songerai quelcpie jour , si Dieu me prête vie , et c'est alors qu'il faudra tout de bon m'aider de vos lumières.

Je crois que vous-méme ne pourriez lire les

INÉDITES

endroits de Chariton effacés dans le manuscrit. Il y a bien aussi quelque mots par-ci par-là qui ont disparu dans le supplément de Longus. Mais partout le sens s'aperçoit , et les savants n'auront nulle peine à deviner ce qui manque. Pour moi , Je le donne tel qu'il est sans le moindre changement ; car Je tiens ([ue les éditions doivent en tout représenter fldèlement les manuscrits. Cela s'imprimera à Paris, s'il plaît à Dieu et à Didot.

Cette lettre critique de M. Bast à vous est toute pleine d'excellentes choses. Je l'ai trouvée ici par hasard et lue avec grand plaisir. Quelqu'un le pourra blâmer d'avoir écrit en français sur de telles matières. Moi Je goûte fort cette méthode , qui me facilite la lecture , et Je voudrais qu'il continuât à vous faire ainsi part de ses observations.

Il me semble après tout que vous êtes content de ma pftile drôlerie , ou au moins du supplément, -car vous ne dites rien du reste.

Je De reconnaii point , pour moi, quand on se moque

et Je prends au pied de la lettre tout ce que vous me dites d'obligeant ; vous êtes Juge en ces matières. Je m'en tiens à votre opinion , sans vouloir examiner s’il n’y entre point un peu de complaisance ou de prévention pour quelqu'un dont vous connaissez depuis longtemps l'estime et l'attachement.

Sur le temps où Je pourrai être de retour à Paris, Je ne sais en vérité que vous dire. Ce qui me retient ici , c’est un printemps dont on n'a, où vous êtes, nulle idée ; vous croyez bonnement avoir de la verdure et quelque air de belle campagne aux environs de Paris ; vos bois de Boulogne , vos Jardins , vos eaux de Saint-Cloud , me font rire quand J'y pense ; c'est ici qu'il y a des bos<|uetset des eaux I Mon dessein est d'y rester,

Etï' qv uSoïp TC xa’i Sfvopîa [xxxpA ,

c'est-à-dire Jusqu'aux grandes chaleurs, car alors tout sera sec , verdure et ruisseaux , et alors Je partirai, et m’en irai droit à Paris, si Je ne m'arrête en Suisse, comme Je Ils l'an passé, pour fuir la rage delà canicule ; ainsi faites état de me voir arriver au départ des hirondelles. Je resterai le moins que Je pourrai dans vos boues de Paris ; et si vous étiez raisonnable , vous me suivriez à mon retour en Italie ; nous passerions fort bien ici le printemps prochain sans nous ennuyer , Je vous en réponds. Les meilleures maisons du pays

* Molière , teoU rfee Ftmmn.

Oi^ui£.xj\j üy Goo;

ECRITES DE FRANCE ET D’ITALIE. 3r>o

sont celles de Mécénas et d'Horace, où vous ne serez point étranger.

LEITRE DE M. CLAVIER.

Paris, le? mai isio.

J’ai reçu votre I.ongus pour moi et pour

M. Coraî ; nous attendons tous les deux avec impatience le texte grec , et nous espérons que votre séjour à Rome nous procurera quelque autre découverte. A propos de Ixmgus, écrivez-moi donc précisément ce qui s'est passé au sujet du manuscrit qu'on prétend avoir été taché d’encre. Les Italiens qui abondent iei, et qui sont en général assez jaloux , ont fait beaucoup de bruit de cela, et ont prétendu que c'était une malice de votre part; j'ai pris votre défense trés-chaudement, et j'ai dit que je vous connaissais bien capable d'une étourderie , mais non d'une méchanceté. Renouard , à qui j'en ai parlé , la’a dit que cette tache était peu de chose ; mais comme ces criaillerics propagées par la jalousie ont fait un certain bruit, il n’est pas mauvais qu'on y réponde. Je crois donc que vous ferez bien d'envoyer un exemplaire de votre Longus à Chardon de la Rochette, et un à .Millin, si vous ne l’avez déjà fait. Chardon fera pour le Magasin encyclopédique un article où il rétablira la vérité des (bits telle que vous me l'aurez fait connaître. Dites-moi donc aussi ce que vous voulez faire pour votre Xénophon suspendu par vos ordres.

A M. ET MAD.itME CLAVIER,

A PABIS.

Tivoli, le A Avril ISIO.

Monsieur, c’est à présent que, si j’avais votre histoire de la Grèce, je la lirais à mon aise et avec plaisir. Jamais je ne fus en lieu ni mieux en humeur de goûter une bonne lecture; celle-ci m’arrivera au milieu de la poussière ou des boues de quelque grande ville. Mais quoi ! rien ne vient a point dans cette misérable vie. Je songe comment vous pourrez m'envoyer cela sans me ruiner, et voici ce que j'imagine. Fl y a ici , c'est-à-dire à Rome, M. de Gérando qui me connaît un peu et vous connaît beaucoup. Il est du gouvernement provisoire de ce pays-ci , et en relation , comme tons ses collègues, avec les ministres ; ils s’envoient les uns aux autres de furieux paquets; la poste ne va que pour eux. Je ne lui ai point fait de visite, parce qu'il m'eût fallu pour cela une culotte et un chapeau d’une certaine façon ; mais vous ,

ayant quelque ami chez lu gent ministérielle, vous pourriez lui faire parvenir, a lui de Gérando, sous le contre-seing, votre ouvrage et celui de M. Coraî, qui valent bien assurément les dépêches de ces Excellences. C’est ainsi qu’on m'a déjà adressé quelques volumes sous le couvert du général Miollis. Ce datif plurlel-la est aussi décemvir , et je ne le vois pas plus que le gérondif; tous ces noms de rudiment ne plaisent guère à ceux qui sont sous la férule.

Le bruit de cette tache d’encre a donc été jusqu’à Paris? Je ne reçois lettre qui n’en parle. Comment diable? des envieux, des détracteurs, des calomnies? Tout beau, mon coeur, soyons modeste; mais en vérité voilà des honneurs que personne avant moi n'avait obtenus en traduisant cinq à six pages.

Renouard a tout vu; il vous contera le fait, qui se réduit à une vingtaine de mots effacés dans autant de phrases ; en sorte que , si j'eusse trouvé le manuscrit tel qu’il est , j’aurais aisément deviné ce qui ne se peut lire aujourd’hui. Un papier me servait à marquer dans le volume l'endroit du supplément ; ce papier posé quelque part s’est Imrbouillé d'encre au-dessous, et, remis dans le volume , vous voyez ce qui est arrivé. Eh bien I voilà toute l'affaire. Mais le bibliothécaire est un certain Furia qui ne me peut pardonner d'avoir fait cette trouvaille dans un manuscrit que luimême a eu longtemps entre les mains, et dont il a publié différents extraits; et voilà la rage. Tous les cuistres, ses camarades, comme vous pouvez croire, font chorus, et toute la canaille littéraire d'Italie, en haine du nom français. On appelle letterati, en Italie, tous ceux qui savent lire la leltre moulée, classe peu nonabreuse et fort méprisée.

An reste, les gens de la bibliothèque, gardes, conservateurs, scribes et pharisiens, jusqu’aux balayeurs, furent présents; trois d'entre eux, que j’ai bien payés , y compris le bibliothécaire , m'ont constamment aide à déchiffrer, copier et revoir plusieurs fois tout le Longus, et ils ne m’ont pas quitté. Les sottises des journaux italiens à ce sujet ne méritent point de réponse. A dire vrai , quelques coups de bâton seraient peut-être bien placés dans cette occasion; mais c’est à Renouard d'y penser, car il est plus piqué que moi. Pour un petit écu, ces gens-la se rosseront les uns les autres.

La calomnie , comme le mal de Naples , est infùse dans les Italiens. Entre eux, elle est sans conséquence. Un homme vous accuse d'avoir tuA-

LETTRES INEDITES

père et mère, on *aitcequ«c*la veut dire. C’est qu’il ne vous aime pas, et cela ne vous fait nul tort, tou» vos parents d’ailleurs vivant.

Dieu seul est juge des intentions, et Dieu voit mon cœur, qui n’est pas capable de cette noirceur ; car certes le Irait serait noir, comme dit madame de Pimbêche. J ugea. Monsieur, vous qui êtes juge, par la règle de Cassius , cm bono? Je ne pouvais craindre qu’on m’dUt l’honneur de la découverte, puisque Renouard l’avait déjèfait annoncer dans les journaux. Le profit? on ne s’avise guère de spéculer sur du grec. J’imprime Ici le texte, il ne s’en vendra point. Je le donnerai à tous ceu.x qui sont en état de le lire.

Ab I Madame , que la gloire est à charge !

Les envieux inourronl, mais nue jamais l’envie.

Je mérite l’envie , et plus même qu’on ne croit , non pas pour les six pages traduites, mais c’est qu’eneffet je su isheureux. N’en dites rienaumoios. On crierait bien plus fort. Il est vrai que je m'en moqueun peu. Il y avait une fois un homme qu'on soupçonnait d’être content de son sort, et chacun, comme de raison, travaillait à le foire enrager; il üt crier i son de trompe par tous les carrefours : On fait à samirà tous, etc., qu’un tet n'est pas heureux. Cette invention lui réussit. On le laissa en repos. Moi, j’use d’une autre recette que j’ai apprise dans mes livres. Je dis, mais tout bas, à part moi : Messieurs, ne vous gènes point; cries, aboyez tantqu’itvousplaira. Silajièvrene s’en mite, vous ne m’empécheres pas d'être heureux.

Le Longus vous plaira, je crois ; car outre le manuscrit de Florence, j’en ai un ici qui vaut de l’or. Il est cousin de celui-là, et quand ils sont d’accord on ne peut les récuser.

Si Stone veut absolument achever mon Xénophon, qu’il l’achève, pourvu que vous ayez la patience de suivre cela de l’œil. Il m’a paru qu’on avait changé la ponctuation, j’en suis fâché. Il faut bien se garder d’y mettre mon nom ni rien qui me désigne.

M. Labey me demande : Qu’est-ee que c’est donc que cette tache? Il en a entendu parler; et à qui n’en parle-t-on pas ? on ne tait que la trouvaille. Do lui copier cc griffonnage , ce serait pour en mourir ; il servira pour vous deux. Tâchez de

le lui faire tenir. Il demeure attendez c’est

une rue qui donne dans celle des Cordeliers , visà-vis une autre rue qui mène dans la rue de la Harpe. Cela n’est-il pas clair? Faites mieux , prenez l’Almannch roj-al. M. I>abey est professeur de mathématiques au Panthéon.

A M. LE GÉNÉRAL G.ASSENDI,

k PABI&.

TIvoH , le & «eptembre 1810.

On m’assure, mon général , que vous ou le ministre demandez de mes nouvelles, et que vous voulez savoir ce que je suis devenu depuis que j’ai quitté le service.

Ma démission acceptée par Sa Majesté , je vins de Milan à Paris , où après avoir mis quelque ordre à mes affaires , me trouvant avec des officiers de mes anciens amis qui passaient de l’armée d’Espagne à celle du Danube , je me décidai bientôt à reprendre du service. J'allai à Vienne avec une lettre du ministre de la guerre qui autorisait le général Lariboissière à m’employer provisoirement. Cette lettre ftit confirmée par une autre du major général de l’armée, portant promesse d’un brevet, et on me plaça dans le quatrième corpi, toujours provisoirement.

Quelqueargentquej’attendaism’ayantmanquc pour me mouter, j’eus recours au général Larlbuissicre , dont j’étais connu depuis longtemps. Il eut la bonté de me dire que jo pouvais compter sur lui pour tout ce dont j’aurais besoin; et comptant effectivement sur cette promesse , j’achetai au prix qu’on voulut l’unique clicval qui SC trouvât à vendre dans toute l’armée. Mais quand pour le payer je pensais profiter des dispositions favoraliles du général Lariboissière, elles étaient changées. Je gardai pourtant ce cheval, et m’en servis pendant quinze jours , attendant toujours de Paris l’argent qui me devait venir. Mais enfin mon vendeur, officier bavarois, me déclara nettement qu’il voulait être payé ou reprendre sa monture. C’était le 4 juillet, environ midi , quand tout se préparait pour l’action qui commença le soir. Personne ne voulut me prêter soixante louis, quoiqu’il y eût là des gens à qui j’avais rendu autrefois de ces services. Je me trouvai donc à pied quelques heures avant l’action. J’étais outre cela fort malade. L’air marécageux de ces lies m’avait donné la fièvre, ainsi qu’à beaucoup d’autres; et n’ayant mangé de plusieurs jours, ma faiblesse était extrême. Je me traînai cependant aux batteries de l’Ile .Alexandre , où je restai tant qu’elles firent feu. Les généraux me virent et me donnèrent des ordres, et l’Empereur me parla. Je passai le Danube en bateau avec les premières troupes. Quelques soldats, voyant que je ne me soutenais plus, me portèrent dans une baraque où vint se coucher près de moi le général Bertrand. Le matin , l’ennemi se retirait , et.

ÉCRITES DE FRANCE ET DTTALIE

loin de suivre à pied l’état-maJor, je n’étais pas même en état de me tenir debout. I^e froid et la pluie affreuse de cette nuit avaient achevé de m'abattre. Sur les trois heures après midi, des gens , qui me parurent être les domestiques d’un général , me portèrent au village prochain , d’où l'on me conduisit à Vienne.

Je me rétablis en peu de Jours, et faisant réflexion qu’après avoir manqué une aussi belle affaire , je ne rentrerais plus au service de la manière que je l'avais souhaité , brouillé d'ailleurs avec le elief sous lequel j’avais voulu servir, je crus que, n’ayant reçu ni solde ni brevet, je n’étais point assez engagé pour ne me pouvoir dédire, et je revins à Strasbourg un mois environ après en être parti. J’écrivis de là au général Lariboissierc pour le prier de me rayer de tous les états ou l’on m’aurait pu porter ; j'écrivis dans le même sens au général Aubry, qui m’avait toujours témoigné beaucoup d'amitié; et quoique je n'aie reçu de réponse ni de l'un ni de l’autre, je n’ai jamais douté qu’ils n’eussent arrangé les choses de manière que ma rentrée momentanée dans le corps de l’artillerie fût regardée comme non avenue.

Depuis ce temps , mon général , je parcours la Suisse et l'Italie. Maintenant je suis sur le point de passer à Corfou , pour me rendre de là , si rien ne s'y oppoæ, aux lies de l’Archipel; et après avoir vu l’Égypte et la Syrie , retourner à Paris par Constantinople et Vienne.

[Pendant que Courier s'occupait à Rome à faire imprimer le texte de Longus , le ministre de l'intérieur, sur le rapport du directeur général de la librairie , faisait saisir a Florence les vingt-sept exemplaires qui restaient de la traduction imprimée chez Piatti. Averti par ses amis de Paris qu’on se proposait de sévir contre lui-méme, il sentit enfin la nécessité de se défendre, et composa pour cela dans le courant de septembre un pamphlet en forme de lettre, adressé à .M. Renouard , comme à l’occasion de la notice que celui-ci avait publiée au mois de juillet sur l’accident de ia tache d'encre. Il faut lire tous les détails de cette affaire dans l’avertissement que Paul-Louis a mis en tête de l'édition des Pastorales de Longus, qui a paru à Paris en 1821.)

uvnam D'ASTiu.mie.

Tivoli, le 12 èé^plembre iHlo.

Ah ; mon cher ami , mes affaires sont bien plus

mauvaises encore qu’on ne vous l’a dit. J’ai deux ministres à mes trousses, dont l’un veut me faire fusiller comme déserteur ; l'autre veut que je sois pendu pour avoir volé du grec. Je réponds au premier : Monseigneur, je ne suis point soldat, ni par conséquent déserteur. — Au second : Monseigneur, je me f... du grec, et jen'en vole point. Mais ils me répliquent, l'un : Vous êtes soldat, car il y a un an vous vous enivrâtes dans l'ile de Lobau, avec L... et tels garnements qui vous appelaient camarade ; vous suiviez l’Empereur à cheval ; ainsi vous serez fusillé. — L’autre : Vous serez pendu ; car vous avez sali une page de grec, pour faire pièce à quelques pédants qui ne savent ni le grec ni aucune langue. — Là-dessus je me lamente , et je dis : Serais-je donc fusillé pour avoir bu un coup à la santé de l'Empereur ? Faudra-t-il que je sois pendu pour un pûté d’encre?

Ce qu'on vous a conté de mes querelles avec cette pédontoille n’est pas loin de la vérité. Le ministre a pris parti pour eux; c'est, je erois, celui de l'intérieur; et dans les bureaux de Son Excellence, on me fait mon procès sans m’entendre : on m’expédiera sans me dire pourquoi, et le tout ofllciellement. L’autre Excellence de la guerre, c’est-à-dire Gassendi, a écrit ici à Sorbier, voulant savoir, dit-il , si c’est moi qui fais ce grec dont parle la gazette ; que je suis à lui , et qu’il se propose de me faire arrêter par la gendarmerie. J'ai su cela de Vauxmoret ' , car je n'al point vu Sorbier, et j’ignore ce qu’il a répondu. Au VTai je ne m’en soucie guère; je me crois en toute manière hors de la portée de ces messieurs, quitte de leur protection et de leur persécution.

Je ne me repens point d’avoir été à Vienne, quoique ce fût une folie ; mais cette folie m’a bien tourné. J’ai vu de près l'oripeau et les mamamouchis; cela en valait la peine, et je ne les ai vus que le temps qu'il fallait pour m'en divertir et savoir ce que c’est.

Vous avez raison de me croire heureux; mais vous avez tort de vous croire à plaindre. Vous êtes esclave; ehl qui ne l’est pas? Votre ami Voltaire a dit q\i' heureux sont les esclaves inconnus à leur maître. Ce bonhcur-lù vous est hoc, et c’est là peut-être de quoi vous enragez. Allez; vous êtes fou de porter envie à qui que ce soit , à l’ége ou vous êtes, fort et bien portant; vous ne méritez pas les bontés que la nature a eues pour vous.

Adieu ; vous m'avez fait grand plaisir de tn’é-

3ia LETTRES

crire, et j’en aurai toujours beaucoup à recevoir de vos nouvelies.

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