A M. BOISSONADE
k CARIS.
Rmnp, le SS octobre isio.
Grand merci , Monsieur, de vos bons avis. Je suis enchanté que mon petit cadeau vous agrée. Je n’ai point eu d’autre dessein que de plaire aux gens comme vous. Il est sûr que les manuscrits m’ont fourni des choses très-précieuses ; mais , à dire vrai, mon travail n’est rien. J’aurais fait quelque chose à Paris avec des livres et du temps; car il faut vous imaginer qu’on ne soupçonne pas en Italie qu’il ait rien paru depuis les Aides en matière de grec ou de critique. M. Furia bibliothécaire n’aurait jamais su sans moi qu’il y eût d’autres éditions de Longus que celle de Jungermnnn ; c’est ce que vous pouvez voir dans la préface de son Ésope. Voilà dans quelle misère il m’a fallu travailler ; loge à l’auberge, notez encore ce point , et dans les transes d’un homme qui voit les archers à ses trousses, car je savais à merveille ce qui se tramait contre moi. Pensez à tout cela , et puis querellez-moi sur les fautes
d'impression , je vous répondrai comme Brunet : Tu veux de l’orthographe avec une méchante plume d'auberge!
Le vizir de la librairie a en effet donné un ordre de saisir tout mon grec; mais cct ordre n’a pas été exécuté. Je ne sais bonnement pourquoi. Le fait est qu’on s’est contenté de prendre quelques informations, auxquelles J’ai répondu d’assez mauvaise humeur ; ma lettre a dû être envoyée à cette Excellence. Toutes ces chicanes m’ont déterminé à faire imprimer une complainte, diatribe ou invective, comme il vous plaira l'appeler, en forme de lettre à M. Renouard. On trouve que dans cette brochure je ne parle pas assez civilement des gens qui veulent me faire pendre. Je vous l’ai envoyée; mais il se pourrait qu’on eût arrêté le paquet à la poste.
Si vous revoyez ce bon monsieur de la direction de la librairie, assurez-le bien, je vous prie, que je n’ai point la rage de me faire imprimer ; que le hasard ,
Et, je pense,
Quelque diable aussi me poussant, m’a fait traduire ce fragment ;
Que cent fois j’ai maudit cette innocente envie;
que je fais un voeu bien sincère et un ferme propos de ne jamais rien écrire en quelque langue que ce soit pour le public; qu 'enfin lui et son directeur, si j’échappe de leurs mains redoutables , |)eu vent compter qu’ils n’entendront jamais parler de moi.
A M«« LA PRlNCF-SSE DE SALM DVCK.
Tivoli, 12 Julo et I*' octobre isio.
Madame , vous deviez partir pour vos terres dans deux mois , lorsque vous me fites ces lignes très-aimables. Or, votre lettre est du 0 mai; la (MSte sera bien paresseuse , si celle-ci ne vous trouve encore à Paris.
Il y a quelques mots dans votre lettrequi pourraient faire croire que vous ne vous êtes pas toujours bien portée depuis la deruiere fois que j ’eus riionueur de vous voir. Vous étiez alors fraîche et belle, si je ra’y connais, et vous ne paraissiez pas pouvoir être jamais malade. Mais enfui, je vois bien eju'à l’heure où vous m’écriviez, votre santé était bonne; elle le serait toujours, s’il y avait quelque justice aux arrangements do ce monde.
Assurément, j’irai vous voir dans votre château, el plus tût que plus tard , et voici comment. D’ici
ÉCRITES DE FRANCE ET D ITALIE
à Paris , quand Je m'y rendrai , Je passe à Strasbourg ; je trouve de là le Rhin ;
Douter-vous que le Rhin ne me porte en deui Jour*
Aui Ueux où le Rocr ; voit Unir son cour* ?
J’ai depuis longtemps , Madame , votre cbéteau dans la tète , mais d’une construction toute romaneaque. Il serait plaisant qu’il n’y eût à ce château ni toureiies , ni donjon , ni pont-levis , et que ce fût une maison comme aux environs de Paris. J’en serais fort déconcerté ; car je veux absolument que vous soyez logée comme la princesse de Clèves ou la Dame des Belles Cousines ; et Je tiens à cette fantaisie. Sur vos environs , je crains moins d’étre démenti par le fait ; je vois vos prairies, vos bois, votre Rhin, votre Roër, (jui ne se fâcheront pas si je les eompare au Tibre et a l’Anio , à moins qu'ils ne soient flers de couler à vos pieds; mais , en bonne foi, rien ne se peut comparer à ce pays-ci , où partout de grands souvenirs se joignent aux beautés naturelles. C’est tout ensemble ce qu'il y a de mieux dans le rêve et la réalité. Votre idée de laisser là Paris tout cet hiver, si c’était pour venir ici , aurait quelque chose de raisonnable; mais là-bas, dans vos frimas, bon Dieu ! J’ai passé un hiver sur les bords du Rhin ; j’y pensai geler à vingt ans ; je ne fus jamais si près d'une cristallisation complète.
Que vous manderai-je d’ici? Les rossignols ne chantent plus depuis quelques jours , dont bien me fâche. Si les nouvelles de cette espèce vous peuvent intéresser, je vous en ferai une gazette. Ma vie se passe à présent toute entre Rome et Tivoli; mais j’aime mieux Tivoli. C’est un assez vilain village, à six lieues de Rome, dans la montagne. Pour la description du pays, on un a fait vingt volumes , et tout n’est pas dit. Si vous en vouiez avoir une Idée, il y faut venir. Madame ; vous ne sauriez faire , de. votre vie , un plus joli pèlerinage. Tout ce que j’ai d’éloquence sera employé quelque jour à vous prêcher sur ce texte.
Vous avez l’air de parler froidement de mon Longus , comme si j’y avais fait quelque petit ravaudage ; mais , Madame , songez que je l’ai ressuscité. Cet auteur était en pièces depuis quinze cents ans. On n’en trouvait plus que des lambeaux. J’arrive, je ramasse tous ces pauvres membres, je les remets à leur place, et puis je le frotte de mon baume , et l'envoie jouer à la fosselle. Que vous semble de cette cure? la Grèce me doit des autels.
Je ne sais si dans votre château vous aurez plus qu’à Paris le temps de penser à moi , et de
m'en bailler paruà par4à quelqiK petite eigtU- Jtance, comme dit le paysan de Molière. Neseriezvous point de ces gens qui , moins ils voient de monde, et plus ils sont occupés ? Quoi qu’il en soit, comme on se flatte , et moi surtout plus que personne, je compte bien avoir de vos nouvelles à tout le moins une fois l'an.
J’ai lu avec très-grand plaisir votre éloge de Lalande; cela donne envie d’être mort, quand on est de vos amis. Je ne saurais prétendre aux honneurs de l'éloge; mais pour mon épitaphe je me recommande à vous : c’est une chose que vous pouvez faire sans beaucoup y rêver. Il s’agitsenlement de mettre en rimes que je m’appelais Paul- Louis, de Saint-Eustache de Paris, et que je fus toute ma vie. Madame, votre très-humbie, etc.
P. S. Ayant trouvé dans mes papiers ce griffonnage , que je croyais parti depuis six mois, je devine enfin. Madame, pourquoi vous n’y répondez pas; je vous l’envoie, tout vieux qu’il est. Mon étourderie vous fera rire, et cela vaudra mieux que tout ce que je pourrais vous mander à présent.
Je vous ai adressé dernièrement , par la poste , quelques exemplaires d’une brochure , espèce de factum pédantesque qu’il m’a fallu faire imprimer pour répondre à d’autres sottises imprimées contre mon I-ongus. Tout cela est misérable, et je n’ai garde de penser que vous en puissiez lire deux lignes saus mourir; mais quelqu’un de vos Grecs le lira et vous dira ce que c’est. Je doute, d’ailleurs, que ce paquet vous parvienne, car depuis quelque temps les ministres s’amusent à saisir tout ce que j’envoie à Paris ; c’est pour eux une pauvre prise : le grec ne se vend p.as comme du sucre. I-es bureaux en doivent être pleins, je veux dire de grec pris sur mol , et les dépêches vont s'en sentir pendant plus de huit jours.