‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 142 sur 199 · A MADAME DE SALM · texte numérisé non relu

A MADAME DE SALM

> ruis.

Abtno , le 39 ivril 181 1 .

Madame, voici tantôt mille ans que vous n’avez oui parler de moi. J’ai eu d’abord , trois mois durant, un mal diabolique à la main; et depuis, d’autres incidents ayant tout dérangé mon système de vie , je ne sais, à vrai dire , combien de temps s’est * Ce moreeto oe parait pac être Urê d*ane leUre.

LETTRES INÉDITES

écoulé pendant lequel je n'ai écrit à personne , pas méine à vous de qui j'eusse surtout voulu avoir des nouvelles. Selon ce que vous m’écriviez , longtemps y a , de votre château de Dyck , s'il vous en souvient , vous devriez être maintenant à Paris occupée de deux choses fort intéressantes ; l'édition de vos ouvrages, et le mariagede mademoiselle votre fille. Voilà de grandes affaires pour vous, et comme mère et comme auteur. J’espère que vous me croirez digne, quand vous saurez que je suis au monde , d'être , en temps et lieu, informé du résultat de vos soins. Hais quand même vous n'auriez point de ces grands événements à me marquer, ne laissez pas de m'apprendre au moins comment vous vous portez. Sur cet articie votre lettre ne me rassure point assez, quoique vous vous disiez rétablie de votre dernière grosse maladie. C’est la seconde, à ma connaissance, depuis à peine deux ans que je vous ai quittée , sans parler d'une autre un peu plus ancienne dont je me souviens trèsbien. Se peut-il que vous soyez si souvent malade ? vous êtes forte, et la nature vous a donné ce qu'il fallait pour être exempte de tous maux. Ne seriez-vous point un peu livrée à la médecine ? Donnez-vous-en de garde , et tenez pour sùr que cet art est un des fléaux de l'humanité. Molière s'en est moqué; mais rien n'est moins plaisant. Enfln , que vous dirai-je? cette idée m'est venue ; ne sachant à qui m’en prendre des variations de votre santé, c'est eux que j'en accuse, je veux dire les médecins. Je n’al pas peur de leur attribuer plus de mai qu'ils n’en font; mais pourvu qu’ils vous respectent , je leur pardonne tout le reste.

J'ai passé, contre mon dessein, cet hiver à Rome , fort doucement , je vous assure , sans feu , sans froid, sans ennui (j'étais à mille lieues de m’ennuyer), et Dieu merci sans amis. Oui, madame , j’ai pris en grippe l'amitié comme ia médecine , et ie tout par expérience. Je n'en suis ni pius chagrin ni plus misanthrope pour ceia ; au contraire je veux vivre avec tout le monde; mais point d'amitié, s'ii vous plaît; messieurs, point d’amis ; je ne suis pius dupe. J'ai donc eu cet hiver à Rome six mois des meilleurs de ma vie, certes les meilleurs que je puisse avoir au point où me voilà. Maintenant je m'en vais à Naples , d 'où je compte revenir à Paris.

Ce que je pourrai vous dire de mes voyages sera peu de chose, n’ayant ni remarques curieuses ni aventures à vous conter. Je vais lentement, non pour observer, car je n’al nul dessein de vendre

ma relation avec un atlas , mais pour jouir un peu des délices du climat et de la saison. Je m’arrête vraiment à tout bout de champ. Ici , j'y suis depuis huit jours, et ne sais encore quand j'en partirai. Ce qui m’y retient, c’est un printemps dont, ma fui , vous ne vous doutez pas ; ce sont des bois , des eaux, un lac, des vues qu'on ne voit point ailleurs. Vous décrire tout cela , j’en aurais bien envie, et croyez qu’il y a de quoi se faire honneur dans le genre descriptif; mais vous poète, vous goûtez peu la prose poétique, et puis, vous n'étes point femme des champs, moins encore des bois; mes ombrages frais , mes ruisseaux limpides vous feraient dormir debout; vous pensez qu’on ne vit qu'à Paris.

Paris, dans le fait, peut bien avoir aussi son mérite, surtout quand vous y êtes; et c’est pour cela que j’y veux arriver avant votre départ pour Dyck, où je vous vois en train d'aller passer vos étés; mais, pour vous trouver encore à Paris, pensez que je hâterai ma marche. J e m'en vais musant et baguenaudant , comme disait Rabelais, jusqu'à Naples; et de là, ayant fait ce que j'ai à faire, vu ce que j'ai à voir (c'est l'affaire de peu de jours ), je repars ventre à terre à bride abattue jusqu'à Paris, jusqu'à vous. Madame; je veux vous apparaître dans mon équipage de pèlerin. C'est une vision qui, je crois , vous divertira, étant prévenue de n'avoir pas peur.

Quand je dis point d’amitié, vous entendez très-bien ce que cela veut dire. Je parle au genre humain, de qui j'ai à me plaindre ; je parle à mon bonnet, comme le valet de Molière. Un ancien disait : Mes amis, ilit'yaplus (Tamis. Se trompait-il? ou si la race en a reparu depuis ? C'est à vous , Madame , à nous éclaircir ce point. Car s'il y en a , des amis , ce doit être pour vous.

Puisqu’il me reste du papier, je veux vous tancer sur un mot de votre dernière lettre.

Qu’est-ce, je vous prie, que ces portraits qui sem- ,blent vous dire : Que fais-tu là? rappelez-vous cette folie , folle s’il y en eut jamab. Mettez-vous donc dans l’esprit que s'il y a quelque endroit où vous soyez déplacée , c’est tant pb pour cet endroit-là.

[Courier partit enfin le 15 mai pour Naples : il y demeura un mois. Il revint ensuite près de Rome, et s'établit à Albano , puis à Frascati et à Rocca di Papa; il allait de temps en temps voir ses amis à la ville, où il rentra tout à fait à la fin d'octobre.

Au milieu du mois de février 1812 il se rendit de nouveau à Naples, en compagnie de M. Milliogen

ÉCRITES DE FRANCE ET D’ITALIE. 3a,

cl de la comtesse d’.\lbany. Ce fut 5 cette époque qu’il eut avec la comtesse et avec le peintre Fabre, sur le mérite des artistes comparéà celui des ,(uerriers ou des princes, une conversation, ou plutôt une discussion piquante, qu’il nous a laissée arrangée à sa fai;on.

Le 0 mars il était de retour à Frascali , et trois mois après il quitta Rome pour la dernière fois , passa deux jours seulement à Florence, et arriva à Paris le 5 juillet.]

A M. BOISSONADF.,

k CARIS.

Frascali , te S3 mars ISIS.

J’ai reçu, Monsieur, votre lettre que m’a remise M. Kauris de Saint-Vincent ; c’est un homme de mérite , et je vous remercie de m’avoir voulu prtcurer une si belle connaissance. Mais malheureusement je ne suis plus du monde. Je fuis un peu le genre humain , et je le donnerais ma foi de bon cœur à tous les diables , n’était qticlques gens comme vous en faveur desquels je fais grâce à tout le reste. Il me charge, M. Fauris,de recommander à votre souvenir un sien ouvrage de VArt de traduire; apparemment vous ôtes au fait , et vous saurez ce que cela veut dire.

Je lis toujours avec plaisir vos Q , quand cette feuille me tombe sous la main. Vous êtes riche en citations de vos auteurs; Dieu me pardonne, votre sac est plein. Vous avez quelque projet. On ne fait pas pour rien de telles provisions. Courage, .Monsieur, venez au secours de notre pauvre tangue , qui reçoit tous les jours tant d’outrages. Mais je vous trouve trop circonspect; fiezvous A votre propre sens ; ne feignez point de dire en un besoin que tel bon écrivain a dit une sottise. Surtout gardez-vous bien de croire que quelqu’un ait écrit en français depuis le règne de Louis XIV ; la moindre femmelette de ce tempslà vaut mieux pour le langage que les Jean-Jacques, Diderot, d’Alcmbert, contemporains et postérieurs; ceux-ci sont tons ânes bâtés, sotu le rapport de la langue , pour user d’une de leurs plirascs; vous ne devez pas seulement savoir qu’ils aient existé. Voilà qui est plaisant , je fais le docteuraveevous. Je vous tiendrais trop, à vous dire tout ce que j’ai rêvé là-dessus.

Cen’est donc pas vousqui succédez à M. Ameilhon , ni Corai non plus , et II y a en France quelqu’un plus habile que vous deux? On me dit que c’est un commis de la trésorerie. Croyez-vous qu’il eût été reçu si le caissier se fût présenté 7

K COl-BtP-R-

Nous avons ici, vous le savez, le célèbre M. .Millin; mais vous serez bien surpris quand vous apprendrez qu’il arrive n’ayant que trois habits habillés. Il est clair qu’il a cru que Rome n’en méritait pas davantage. Il reconnaît sa faute, et pour la réparer, il écrit à Paris qu’on lui envoie, ventre à terre, par une estafette, ses autres habits habillé'S, et le plus habillé de tous, son habit de membre de l'Institut. Rome verra sa broderie, son claque et sadentelle. C'était Icmoins qu’il dût aux Césars et à l’impératrice Faustine, qui ne reçut jamais de membre d’aucun corps que dans l’état convenable. Il faut que cette science de l’étiquette et du savoir-vivre ait fait à Paris de grands progrès, car il nous en vient de temps en temps des modelés accomplis. M.

Degérando était ici naguère. Chaque fols qu’il parlait en public, il ne manquait point de saluer le Capitole, et les sept collines, et le Tibre, et la colonne Trajane. Il avait toujours quelque chose d’obligeant à dire aux Scipions etaux Antonias. Sa civilité s’étendait à toute la nature et à tous les siècles. M. Millln projette d’aller jusqu’en Calabre , pays où l’on n'a jamais vu d’habits habillés; à peine y babille-t-on les hommes.

Ne me parlez point des papyri ' , c’est le sujet de mes pleurs. Il étaient bien mieux sous terre que dans les mains barbares où le sort les a mis. Il y a là force scribes et académiciens payés pour les dérouler, déchiffrer, copier, publier. Ce sont autant de dragons qui en défendent l’approche à tout homme sachant lire, et qui n’en font, eux, nul usage. Monsignor Rosini s’en occupa jadis; mais depuis qu’il est prélat do cour, il n’a plus dans la tête que le baciamano et le petit coucher. Si vous y allez jamais, on vous les montrera, mais de loin, comme la sainte ampoule ou l’épée de Charlemagne. Je n’ai pu seulement obtenir qu’on en copiât un alphabet de la plus belle écriture.

La mort de M. Bast m’a vraiment affligé, quoique je ne le connusse point ; mais j’espérais le connaître un jour, et tous ceux qui cultivent comme lui ces études mesont un peu parents:

mais c’est vous. Monsieur, que je plains. Je ne vous dirai point que de telles pertes se puissent réparer : rien n’est si rare qu’un ami, et en trouver deux en sa vie , ce serait gagner deux fois le quine.

Je compte être bientôt à Paris , où je me promets le plaisir de causer avec vous.

• 1a«i mamucriU anUquei trouvé! à BercttUome.

SI

LETTRES INÉDITES

>’OTK

ÜIJIITB Eü TfT« DU Htrim DES CT.ST LtEtDES O' I

CtntVT (I804 I8I1.)

Ruoid, le 19 mars 1813.

Si quelqu’un voit ccci, on s’étonnera que j’aie voulu conserver rie pareilles misères. Mais le fait est que ces chiffons, qui ne sijînillcnt rien pour tout autre, me rappellent à moi mille souvenirs; etqu’aynntdéjù passé la meilleure et la plus belle moitic demavie ,jeme plais désormais à regarder en arrière. J’ai regret seulement que cette idée me soit venue si trad; et plût à Dieu que j’eusse de semblables mémoires de mes premières années 1

Page 1