AU .MÊME
Ssint-CrU le 30 juillet 1813.
Tu as bien raison, mon liéros était un franc animal. J’ai lA-dessus des notices [puisgue notice
y a) fort exactes et sûres. Cela est vraiment fâcheux. J’en voulais faire l’éloge d’une certaine façon , c’est-à-dire de façon à pouvoir insinuer ce que je pense du métier, en donnant doucement à entendre que mon homme eût été capable de quelque chose de mieux ; mais ma foi c’est tout le contraire. Voilà qui est fait, je n'y songe plus. Que ferai-je de mon éloquence ? Les éloges sont à la mode ; il faut hurler avee les loups ; d’autres disent braire avec les ânes. Je trouve ici dans mon voisinage un sujet de panégyrique admirable, une madame de Broc ou du Broc , tombée dans un trou , à la suite de la reine de Hollande. Lis un peu la gazette ; on ne parle d’autre chose. Eh bien ! cette dame de Broc, on l’enterre à ma porte. Elle vient de plus de cent lieues s'offrir à ma plume. Lui refuserai-je un compliment parce qu’elle est morte î elle avait du mérite ; beaucoup même, si l’on m’a dit vrai. A vingt-cinq ans, belle comme un ange, elle dépensait en aumônes la moitié de son revenu , ne voulait ni parures ni diamants. Veuve depuis deux ans , c’était une Artémisc. Nulle idée de sc remarier , pas l’ombre d’un galant. On l’adorait, jeunes et vieux, pauvres et riches; tout le monde l’aimait. En un instant la voilà morte, d’une mort horrible, imprévue 1 Jeunesse, beauté , talents , tout s’engloutit dans ce gouffre.
Je ne 5at8, de tout temps, quelle injusde puissance
Laisse le crime en psTÎx et |K>ursuil l’innocence.
Ceux que chacun maudit engraissent. S'il y a quelque maraud qui fasse tout le mal qu’il peut, ilvlvra,sois-cnsùr. Le modèle des grâces, l’exemple des vertus, le refuge du pauvre ctl’orucraent du monde périt dans sa fleur. Ou je me trompe, ou il y a là loutre qu’il faut à un orateur, bois les six mille francs.
A propos , je suis fâché de n’avoIr pu me trouver l’autre jour chez ton frère; il m’a fallu partir, ma voiture partait. Ce que c’est d’être gueux,
on dépend du coche. Si j'avais un carrosse
N’im(>ortc; j’irai te voir lundi avant la paume. Tu ns l’air de vouloir te moquer de ma paume : jeu de grands st’igneurs, dis-tu; non de ceux d’aujourd'hui.
Faire la cour aux grands, et dan^t leurs antichambres.
Le chniieau dans la nuiu, se tenir sur ses membres,
c*cst tout ce que la nouvelle noblesse a retenu do lancicnne. Adieu, je t'embrnsse.
3i6 LETIRES
A M~ LA PRINCESSE ÜE SALM-DVCK.
Pâris , 19 »rp(embr<? mil.
Tout ce ({ue vous me dites, Madame, de vos courses à Aix-Ia-Chaiwlle et à Spa , me donne des regrets, je dirais presque des remords de vous avoir faussé compagnie; mais sachez , Madame, que j'en ni bien été puni. Je suis tombé maiade , peu s’en faut , et je crois même quej'ai eu la llcvre. Cette campagne d'où je vous écrivais prés tie Montmorcnci est un endroit malsain ; et comment ne le serait-il pas, àmi-côte, au midi, entouré et couvert par une montagne au nord? C’est le veut du nord seul qui fait la salubrité d'un pays. C’est Borée qui rend le teint frais aux femmes de Frescati. La remarque est de moi, prenez-y garde. On explique savamment le nom de cette ville par des étymologies qui ne me contentent pas. Je dis <lu'on les nomme Frescali parce que les filles y sont fraîches comme roses au matin, ce que j'attribue aux caresses de l'amant d'Orithye ; et puis dites que je n'observe pas dans mes voyages.
Vous avez bien raison , Madame , nous ne sommes jamais du même avis , vous et moi ; il est encore vrai que c’est pour cela précisément que nous sommes bien ensemble. Fintendez ce mot comme il faut ; c’est-à-dire que nouseausonsavec plaisir ensemble. Vous aimez la contradiction; vraiment vous n’étes pas dégoûtée. C’est un des biens parmi tant d'autres qui manquent aux rois. Montaigne fait le conte de je ne sais quei grand qui , fatigué de la complaisance et de l'étemelle a|)probation de son eonlident, lui dit un jour : • Pour Dieu, conteste-moi quelque chose afin que nous soyons deux I • J’en ai long à vous dire làdessus quand nous nous reverrons, pourvu que vous preniez en main l’opinion contraire.
Il est mort un homme de l’Institut. On m’a parlé de me présenter pour le remplacer. Je ne puis encore m’y résoudre. Je ne suis point du tout fait pour remplir un fauteuil , et par Imnheur je me trouve fort bien sur une eseabclle. 11 n’est pire compagnie, selon moi, qu’une compagnie de gens de lettres; et puis leurs habits, leurs visites, leurs cérémonies, tout cela me ferait crever de rire ; d’autres choses me feraient mal au cœur. Vous pensez peut-être que c’est *'* qui veut me pousser là ; point du tout ; il ne m’en dit mot , lui qui me tourmentait l’autre fois, vous vous en souvenez. Il me fait la mine depuis quelque temps. Je devine pourquoi; il a tort, fiais ditesmoi. Madame, comment faisait mon père? Il
l^ ÉDITES,
avait des amis, et mime il les garda jusqu 'a la fin de sa vie. On valait mieux alors.
Tout le monde ici lit la gazette et parle de nouvelles. Je volsdesgens qui suivent les armées sur la carte, et ne les perdent non plus de vue que s’ils répondaient de l’événement. Dieu me fait la grâce d’être là-dessus d’une parfaite indifférence ; mais Je crains que tout ce vacarme dont vous êtes plus près que nous, ne vous cause quelque inquiétude et ne vous empêche de venir ici cet hiver.
Trouvez bon. Madame, que je me rappelle au souvenir de M. le comte , et agréez l’assuranee de mon très-humble rcspecL
[.Xu mois de mars 1814, Courier, rivement affecté desévcnementspolitiquesauxqiiels il ne pouvait plus prendre part, projetait de quitter Paris pour échapper à l’odieuse nécessité de voir partout citez lui des figures russes et allemandes; mais le hasard l’ayant rapproché d’une famille qu’il aimait, celle de M. Clavier, il s’avisa de penser qu’il pourrait être heureux mariéaveclafilleatnéedesonami;et cependant, un peu indécis de caractère, il voulait parce qu’il était amoureux, puis ne voulait plus craignant de l>erdre sa liberté. Dans ces alternatives, ses parents ayant fait beaucoup pour le détourner, le mariage fut rompu. Mais au bout de deux jours Courier revint suppliant , obtint grâce , et le mariage fut conclu le 12 mai, sans que Courier fût encore bien décidé sur ce qu’il voulait faire. I..a lettre qui suit est écrite pendant la rupture, et exprime le repentir auquel la famille Clavier céda.
M. Lemontey était camarade de collège de feu M. Clavier, et ami intime de la fatnilie.]
A MADA.ME CLAMER,
ParU, le mercredi, a>ril isu.
MsnaME,
Je vous prie de vouloir bien me renvoyer par le porteur ma canne, quej’ai laissée chez vous. J’ai un mouchoir à vous que je vous renverrai si vous me défendez de vous le porter moi-même.
Il y a quinze jours aujourd’hui que Je vous dis ce mot dont vous vous souvenez : Tout ce que j'aime est ici; cela était parfaitement vrai. 'Vous alors. Madame, vous voyiez en moi un homme destiné à faire le bonheur de votre fille ,et par là^ le vôtre et celui de toute votre famille. M. Clavier pensait comme vous. Sa sœur, me disait-il , al/ait être contente. M. Lemontey parnis.sait également satisfait. Tout le monde approuvait une union (|ui semblait de longtemps préparée et fondée
ECRITES DE FRANCE ET DTTALIE, 327
sur mille rapports. Pour moi, je fus heureux ces huit jours que je me crus votre gendre. J'aimais, Dieu me pardonne , tout comme à vingt-cinq ans, et d’un amour que personne ne pouvait blâmer. Cette fois mon plaisir et mon devoir se trouvaient d'accord ; j'éprouvais dans cette passion qui a fait le tourment de ma vie, un sentiment nouveau de calme et d’innocence. N'en riez pas, non. C'est le mut, et je voyais s'offrir à moi un bonheur durable. Qui m'a enlevé tout cela en si peu de temps? ce qui perdit la pauvre Psyché : conseils de parents.
Il est fort assuré que vous ne trouverez personnequi vous soit aussi sincèrement attaché que je le suis, ni qui vous estime avec la même connaissance de cause, personne qui vous convienne aussi bien à tous égards, hors un point que vous ne regardez pas comme essentiel; et pouvez-vous sacrifler tant de convenances à un petit ressentiment de vanité offensée, lorsque vous savez que l'offense ne vient pas de moi , etque vous la voyez réparée par un si prompt retour. Tontes les autres raisons que vous et M. Clavier me donnâtes l’autre jour, franchement sont misérables ; car tout se réduit à dire que je l'aime trop, et que je suis trop facile à me laisser conduire ; fâcheuses dispositions dans nn homme qui doit l'épouser et vivre avec vous.
Je ne sais vraiment qu'imaginer pour vous faire changer de résolution. Dites a .M. Clavier, Madame , je vous prie , que je ferai pour lui toutes les traductions, recherches, notes, mémoires, qu’il lui plaira me commander. Je tâcherai d'étre de l'Institut. Je ferai des visites et des démarches pour avoir des places, comme ceux qui s’en soucient. En un mot , je serai à lui , à ses ordres , en tout et partout. Trop heureux s’il me rend ce qu’il m’a déjà donné , et qui , à vrai dire , m'appartient. L'autre ne travailla que sept ans pour Raehel ; mol je travaillerai aussi longtemps que M. Clavier voudra , et ce ne sera pas trop de lui consacrer toute ma vie, s'il la rend heureuse.
[L’irrésolution qui avait retardé le mariage de Courier dura quelques mois encore après. Son caractère indépendant se plia diflleilement à l'idée d'étre lié pour Jamais. Un beau jour il partit, disaitil, pour la Touraine, et de fait il y fut. Mais de là revenant sans s’arrêter à Paris, il alla sur les côtes de la Normandie. Il y oublia mariage et famille pour se livrer encore à cette vie aventureuse qu'il avait menée si longtemps; et, tenté par l’occasion d’un vaisseau frété pour le Portugal, il allait s'embar-
quer. Le souvenir et les lettres de sa jeune femme l’ayant rappelé, il se contenta d’une course à Rouen, le navre, Dieppe, Amiens, Honfleur, etc.; et euGn, revenu à Paris, il se Ot à sa nouvelle situation. Il ne quittait plus sa femme qu'à regret, et |)our des affaires indispensables.
Madame .Montgolfler était la femme de Joseph Montgolfier, fils du célèbre Montgollicr l'néronaute.
La lettre qui suit est datée de ce voyage.]
A MADAME COURIER
Au Havre, le SS août IH 14 .
Je relis la lettre du I4,carjen'enai point d'autres de toi. Tu m’en as sûrement écrit depuis, qui viendront, j'espère; mais je n’ai reçu que cclle-la. Ton sermon me fait grand plaisir. 'Tu me prêches sur la nécessité de plaire aux gens que l’on voit , et de faire des frais pour cela ; et comme s’il ne tenait qu’à moi, tu m’y engages fort sérieusement et le plus joliment du monde. Tu ne peux rien dire qu’avec grâce. Mais je te répondrai , moi : A e forçons point noire taJent ; c'est la Fontaine qui l’a dit. Si Dieu in’a créé bourru, bourru je dois vivre et mourir, et tous les efforts que je ferais pour paraître aimable ne seraient que des contorsionsqui me rendraient plus maussade.'D’ailleurs, veux-tu que je te dise? Je suis vieux maintenant, je ne puis plus changer; c’est toi qui pourrais te corriger, si quelque chose te manquait pour plaire. Et remarque encore, tu me compares à des gens mais parlons d'autre chose.
Ma façon de vivre est assez douce, quoique je ne connaisse personne ici , ou peut-être est-ce pour cette raison que je m’y trouve bien. Je me promène, je griffonne pour passer ictemps; mais surtout je nage deux fois par jour avec un plaisir infini; j’ai fait de grands progrès dans cet art. Mon école de natation à Paris m’a bien profite , j’y ai fait de nouvelles études en regardant les grands nageurs, et me voilà un tout autre homme, comme Raphaël quand il eut vu les peintures de Michel-Ange. 11 me faut maintenant si peu de mouvement pour me tenir sur l’eau, que j’y reste des heures entières sans me fatiguer, ni penser seulement ou je suis, et que j’ai sous moi un abîme, car je me fais conduire en pleine mer ; la je suis berce par les vagues; j’oublie... et mes chagrins et mes sottises pires que tout le reste.
,WûU bonheur dépend de loi... douées paroles dont i)eut-être à présent tu ne te souviens plus. C'est pourtant de ta dernière lettre. Ce ne sont pas stmlenfent ces choscs-là qui me lesd’oiit aimer, les lettres; mai.s c'est (pie vraiment tu écris bien.
3a8 LEITRES
et beaucoup mieux que ceux ou celles qui ont cette prétention. Ton expression est toujours juste, et tu as de certaines façons de dire.... Tu te peins toi-méme dans ton stj'lc; et moi qui te connais, je vois dans chaque mot ton geste, ton regard, et ce parler si doux , et ces manières qui m’ont conduit au 12 mai. Il y a cependant quelque chose à dire à cette lettre; c’est que tu ne me parles guère de toi. Tu n’entres dans aucun détail. Tu ne me dis point ce que tu fais, ce que tu vols, et sans doute tu ne peux pas tout me dire. Me conterais-tu , par exempte , tout ce qui s’est passé depuis mou départ jusqu’au jour où vous partîtes pour la campagne ? Non , sûrement ; et jen’ai garde d’exiger cela. J'imagine que quelque jour tu te tromperas d’adresse, et que je recevrai une lettre écrite pour madame Montgolller, ou pour quelque autre personne de tes amis. Je le voudrais; mais non, toute réflexion faite, j’aime mieux que cela n’arrive pas, et je te prie d’y prendre garde.
Quand Je dis que je reste ici, c’est une façon de parler; je vais bientôt retourner à Rouen, d’ou je compte aller à Amiens; mais écris- moi toujours à Rouen , poste restante.
A M.ADAME CONSTANCE PIPETET.
«LOGE D'hÉLÈNE '.
Dans ces derniers jours que j’ai passés, à mon grand regret , Madame , sans avoir l’honneur de vous voir, j’étais seul à la campagne. IA, ne sachant à quoi m’occuper, j’essayai de traduire quelques morceaux des auteurs de l'antiquité. Je croyais m’amuser à écrire en ma langue ce que je lisais avec tant de plaisir dans ces langues anciennes, et n’avoir qu'A mettre des mots pour des mots, quitte de tout soin quant à la pensée. Mais je me trouvai bien trompé. J'avais beau chercher des termes, je ne pouvais rendre A mon grc ce qui , dans mes auteurs , paraissait tout simple; et plus le sens était clair et naturel, plus l’expression me manquait. Cependant, soit obstination , soit défaut d’autre distraction , soit dépit de trouver au-dessus de mes forces un travail qui m'avait paru d’alwrd si facile, je lis vœu, quoi qu’il m’en coûlAI, de mettre A fin la traduction que j’avais commencée d’un petit discours grec. C’était l’éloge d’//é/éne, composé par Isocrale; et pour soutenir mon courage dans cette entreprise, il me vint une Idée, que vous appellerez comme il vous plaira; pour moi je la trouve im
», Vn\Tz la nol^ .1 la lin
INÉDITES
peu chevaleresque , si j’ose le dire. Ce fut de me figurer que je travaillais pour vous. Madame; que vous verriez avec plaisir cette copie, quelque faible qu'elle fût , d’un si beau modèle ; qu’ayant peint Stipho en vers dignes d’elle, vous ne seriez pas indifférente au portrait d’//c/éne, de la plus célèbre des belles, A laquelle vous deviez, par le même esprit de corps , vous intéresser aussi bien qu’A la dixième muse. Tout cela, comme vous voyez , Madame, n’était qu’une fiction dont je me servais pour tromper ma propre paresse, par ce chimérique espoir de vous plaire ; car, au fond , j’avais résolu de ne jamais vous en parler. Mais admirez le pouvoir de l’imagination I je ne me fus pas plutôt mis cette fantaisie dons l’esprit, que les difficultés disparurent ; et ce que je n’eusse pas fait en toute ma vie , peut-être , sans cette illusion , fut l’ouvrage de quatre jours.
Maintenant je devrais m’en tenir à ma première résolution , et vous cacher le miracle que vous avez fait , de peur que vous n’en ayez lionte. Cependant, si cette lecture pouvait vous amuser un quart d’heure seulement , ce serait quelque chose pour vous. Madame, et beaucoup pour moi. S’il arrive le contraire, je ne serai pas plus coupable que les gens A la mode , les acteurs merveilleux, les écrivains sublimes, le jeu, les journaux , l'opéra, qui vous ennuient bien tous les jours, et A qui vous le pardonnez. D’ailleurs, je me souviens d’avoir lu qu’autrefois le comte de Bussy, se trouvant A la campagne , comme moi, militaire aussi désœuvré que je l’étais A L’*' , traduisit, de l’antùpic, les amours A' Hélène, it qu’eneore qu’il n’eût écrit que pour amuser son loisir, il ne laissa pas d’adresser ce qu’il avait fait, si ce fut A madame de Sévigné, ou bien A madame de la Fagctte, je ne sais, et peu importe; suflit que ce fut A une femme de beaucoup d’esprit. Je ne suis pas Bussy; mais. Madame, il est beau de vouloir l'imiter, comme a dit un poète : je l’imite fort bien en ce que je vous adresse ceci, moins heureusement sans doute dans le reste; mais c’est de quoi vous allez juger : car sans y penser, vous voilA comme engagée A m’écouter.
Mais avant d’entendre Isocrale lui-même, il est bon que vous sachiez A quelle occasion il composa ce discours. Un autre orateur de ce temps-la, dont le nom n’est pas venu jusqu’A nous, ayant prononcé publiquement l’éloge A' Hélène, Isocrale, peu satisfait de ce qu’il en avait dit, voulut traiter le même sujet. Remarquez, je vous prie. Madame, ce trait de l’ancienne galanterie. Au milieu des troubles de la Grèce, menacée
ÉCRITES DE FRANCE ET D’ITALIE
des armes de Philippe , et déchirée par les factions, CCS orateurs, dont 1 éloquence gouvernait le peuple et l'État , suspendaient les grandes discussions de la paix et de la guerre , et ajournaient en quelque sorte le salut public pour faire l’éloge de la beauté. Comparez à cela, s'il vous plaît , les doux propos et les fleurettes de nos petits-maîtres modernes , à quoi se réduisent aujourd'hui tous les honneurs qu'on rend aux belles, et admirez combien ce titre, quoi qu’on en puisse dire, a perdu chez nous de ses prérogatives.
Pour moi, bien loin de convenir de la grande supériorité que nous nous attribuons à cet égard sur les anciens , je soutiens que plus on remonte dans l'antiquité , plus on retrouve les vrais principes de la galanterie ; et j'ai vu des femmes, aux lumières desquelles on pouvait s'en rapporter, regretter en cela la simplicité des temps héroïques , aussi supérieure , selon elles , à tout le clinquant d'aujourd'hui, quels poésie d'Homere l'est aux bouquets à Iris. Pour traiter à fond eette matière , il en faut savoir plus que moi. Ce ne sont pas toutefois les observations qui me manquent , mais l’art de les développer ; et si je me tais , c’est plutét faute d'expressions que d'idées. Kn un mut. Madame, tout tombe depuis un certain temps; et ce culte de la beauté que nous appelons galanterie penche comme les autres vers sa décadence. Voilà une chose, convenez-en, dont vous ne vous doutiez guère ; de vous-méme sous ne vous en seriez jamais aperçue, et il n’y avait qu’ /socro/e ([U i put vousfaire faire cette remarque, en vous apprenant queis hommages vous eussiez reçus de son temps.
Dans le dessein qu’il annonce de faire l'éloge d’f/é/éne, il commence naturellement par parler de son origine.
• Elle fut, dit-il, la seule de son sexe, parmi tant d'enfants de Jupiter, dont ce dieu daigna se déclarer le père. Quelque tendresse qu'il eût pour le llls d’Alcinène, UfUne lui fut encore plus chère; et dans les dons qu’il leur lit, ses plus précieuses faveurs furent d'abord pour sa Allé; car Hercule eut en partage la force a qui rien ne résiste, Heléne la beauté qui triomphe de la force même. S’il eût voulu leur épargner toutes les misères de la vie, et les faire jouir en nais-sant de la félicité suprême, il n'en eut coûté que de l'ambroLsic, et le maître de l'Olympe y eût aisé’ment trouve des places pour ses enfants, auxquels n'auraient manqué ni l'enecns,ni les autels. Mais son dessein n’était pas qu’ils prissent rang p.srmi les dieux , avant de l’avoir mérité au-
3jy
trement que par leur naissance : il voulait non que le ciel les reçût , mais qu'il les demandât, et qu’à leur égard l’admiration seule forçât les vœux de la terre. Sachant donc que cette gloire qui devait les conduire à l'immortalité ne s'acquiert I point dons la langueur d'une vie oisive et cachée , mais SC dispute au grand jour, comme un prix que l'unis ers adjuge au plus digne, il multiplia pour eux les périls et les aventures , dans lesquels Hercule, défaisant les monstres et punissant les brigands, se servait de sa force à exterminer le crime; Hélène , armant pour sa conquête les plus vaillants hommes d'alors , et ajoutant a leur courage l’aiguillon de la rivalité , employait ses charmes ù faire briller la vertu.
• Elle ne faisait encore que sortir de l’enfauce, quand Thé'séc, l’ayant vue dans un chœur de jeunes lillcs , fut frappé de cette beauté , qui , à peine commençant d'éclore , effaçait déjà toutes les autres. Accoutumé à tout vaincre, ce fut à lui , cette fuis , de céder à tant de grâces ; et quoi qu'il eût dans son pays tout ce qui pouvait satisfaire les désirs et l'ambition, croyant dès lors n'avoir rien s'il ne possédait Hélène , et n’osant la demander ( parce qu’il savait que les Oracles devaient disposer d’elle), il résolut de l'enlever dons Sparte , au milieu de sa famille, sans se soucier ni de ses frères. Castor et Poliux, ni des forces qui la gardaient, ni des périls auxquels il semblait ne pouvoir é-cbapper dans cette entreprise. 11 l'exécuta cependant, aidé d’un seul de scs amis , qui , voulant à sou tour enlever aux enfers la fille de Cércs , lui demanda le même secours. Thésée voulut l'cn détourner, en lui remontrant les dangers, les obstacles insurmoutabl es , et la témérité d'aller braver la mort dans son empire. Mais le voyant obstiné, il partit avec lui , car il ne crut pas pouvoir rien refuser à un homme auquel il devait Hélène.
• De tout autre on pourrait dire qu'il se fais:dt par là plus de tort à lui-méme que d'honneur a Hélène , et tpio cette conduite marquait moins le mérite de l'béroinc que la folie de son amant. Mais il s’agit de Thésée, qui n’était pas tellement dépourvu de sens, ni de fV-mmes, que d’attacher tant de prix à des conquêtes vulgaires. Il était homme sage; il se connaissait en beauté; ce qu'il estimait Hélène, prouve ce qu’elle valait des lors ; et pour toute autre femme qu’elle, c'eût été as- •sez de gloire d'avoir inspiré tant d'amour a un héros tel que Thésée. En effet , on sidt que parmi ceux qui ont réussi comme lui a immortaliser leur nom , il ne s'en trouve point dont le carac-
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tère, bien examiné, ne laisse toujours quelque chose à désirer : aux uns la prudence a manqué , aux autres l’audacê ou l’habileté; mais je ne vois pas ce qu’on pourrait dire avoir manqué à Thésée, dont la vertu me parait de tout point si accomplie, qu’il ne s’y peut rien ajouter. Ici, puisque j’en suis venu é parler de ce héros, me blémera-t-on si je m’arrête à louer en peu de mots scs grandes qualités? Et par où pourrai-je mieux faire l’éloge i' Hélène, qu’en montrant combien scs admirateurs furent cux-mémcs dignes d’étrc admirés? On juge par soi des choses de son temps. Nous avons mille moyens de prendre une Juste idée des hommes et des faits plus rapprochés de nous ; mais sur ce que le passé dérobe à nos regards, lorsqu’il s’agit de personnages dont rien ne reste que le bruit de ce qu’ils furent autrefois, nous ne pouvons que suivre le jugement de ceux qui, vivantaveeeux dans ees temps reculés, se montrèrent vaillants et sages.
• Rien donc ne me paraît plus à la louange de Thésée, que d’avoir su, étant contemporain d’Hercule, égaler sa gloire à celle de ce héros ; car leur plus grande ressemblance n’était pas dans leur manière de s’armer et de combattre , mois dans l’usage qu’ils flrent l’un et l’autre de leur puissance, et surtout dans leur constance a servir l’humanité par des entreprises dignes du sang dont ils étaient issus. La seule différence qui se remarque entre eux , c’est que les actions de l'un furent plus éclatantes , celles de l’autre plus utiles. Hercule , soumis dès sa naissance aux ordres d’un tyran cruel , fut condamné ù des travaux difllciles et périlleux , mais dont il ne résultait, le plus souvent, aucun avantage, ni pour lui ni pour les autres. Thésée, maître de luiméme , chercha des dangers où la gloire de vaincre fût accomiMignée de la reconnaissance publique , et voulut que tous scs titres à l’admiration des hommes fussent autant de bienfaits. Car, sans attaquer le ciel , sans faire violence à la nature, sans aller chercher aux bornes du monde une gloire stérile, en détruisant les monstres qui désolaient l’Attique, exterminant les brigands dans toute la Grèce, punissant partout l’injustice et protégeant riunoccnee, mais surtout en délivrant son pays de l’cxécrahlc tribut qu’il payait aux Crétois , ce prince montra qu’il songeait Wcn moins à faire briller son courage qu'ù s’en servir utilement, pour procurera sa patrie et aux peuples de la Grèce tous les avantages qui résultent de la prdx intérieure et de la facilité des relations récipr«x|ues.
INÉDITES
■ Ces grandes choses, dont la mémoire doit être étemelle, ne forment encore que la moindre partie de sa gloire, si on les compare û la conduite qu’il tint dans le gouvernement d’Athènes. Car, qu’étoit-ce qu’ Athènes avant lui ? Un peuple sans frein, un Etat sans lois, où chacun, abusant du pouvoir passager que le hasard lui donnait, travaillait de concert à la ruine publique , et ressentait lui-mème tout le mal qu’il faisait. 'Thésée , à la mort de son père, trouva le désordre et la confusion parvenus au point que les citoyens , en proie aux attaques du dehors et A leurs propres fureurs, se défiant autant les uns des autres que de l’ennemi commun , avaient sans cesse la crainte dans le cœur et le fer à la main. Nulle propriété n’étoit assurée, nulle autorité respectée. La force était la seule loi. Malheur A qui ne pouvait défendre ce qu’il possédait; heureux qui pouvait conserver ce qu’il avait usurpé ; ou , pour mieux dire , tous étaient également misérables ; les opprimés ne voyant point de terme A leurs maux, et les oppresseurs menacés des violences qu’ils exerçaient , se craignant non-seulement l’un l’autre, mais redoutant jusqu’A ceux qu’ils faisaient trembler; aussi esclaves que tyrans, et plus malheureux que leurs victimes. Mais, sous Thésée, on vit bientôt succéder A ce chaos Tordre et l’harmonie. Comme sa valeur éloignait tout danger A l’extérieur, sa sagesse établit au dedans le calme et la concorde. D’abord, jugeant avec raison que rien ne pourrait dissiper les haines, et réunir les citoyens sous une commune loi, tant que la nation , dispersée par bourgades et par cantons , renfermerait pour ainsi dire autant de factions que de familles , il commença par rassembler le peuple entier dans une seule ville, qui, en peu de temps, devint la plus florissante de la Grèce. Ensuite il lui donna des lois, dont il établit pour fondement la souveraineté du peuple, et le droit qu’il étendit à tous les citoyens de prendre part aux affaires publiques; car, pour lui , quelle que fût la forme du gouvernement, il ne pouvait perdre l’empire que lui assuraient scs vertus, et il aimait mieux se voir le chef d’une nation libre et fière, que le maître d’un troupeau d’esclaves. Les Athéniens, de leur côté, loin de se montrer jaloux du pouvoir qu’il conservait , voulurent , au contraire, qu’il tint de leur confiance une seconde fois l’autorité absolue à la((uelle il avait renoncé, ne doutant pas qu’il ne leur valût mieux dépendre de lui que d’eux-mémes. On vit alors ce spectacle extraordinaire : un roi qui voulait que son peuple fut maître, un peuple qui priait
ÉCRITES DE FRANCE ET D’ITALIE
son souverain de ri^gncr, un chef tout-puissant dans une république , et la liberté sous la monarchie. Aussi ses miiximes n'étaient-elles pas celles de la plupart des princes, qui se croient bits pour jouir en repos du travail d’autrui , et nourrir leur propre mollesse de la sueur de leurs sujets. Thésée se croyait obligé de travailler lui seul pour le repos de tous, et d'assurer à ceux (|ui vivaient sous ses lois la paix et le bonheur, en prenant pour lui les fatigues et les dangers. C'est ainsi qu'il régna longtemps, sans employer, pour se maintenir, ni alliances, ni secours étrangers , n’ayant de garde que son peuple , et d’ennemis que ceux de l'État. La sagesse et la douceur de son gouvernement se retrouvent encore aujourd’hui dans nos lois et dons nos mœurs.
« Qu’on se figure à présent ce que devait être celle qui non-seulemcut fut préférée par un héros de ce caractère à toutes les femmes de son temps, mais dont la beauté à peine formée triompha d’une vertu si rare , au point de l’amener à une démarche qui , faite pour toute autre <\n' Hélène, eût été le comble de la folie et de la témérité. Ici le prix de l’objet justifie seul l’entreprise ; et peut-être , an temps où vivait Thésée , n’était-il point d’homme qui , se sentant comme lui digne de la posséder, n’eût tenté ce qu’il exécuta pour y parvenir. Du reste , il faut avouer qu'on ne peut guère exiger de preuve plus sensible , ni de témoignage plus éclatant du mérite A’ Hélène , que ce que fit Thésée pour s’eu rendre maître.
• Mais, de peur qu’on ne m’accuse d’abuser ici de la réputation de son premier amant , pour la faire briller d’une gloire empruntée, je passe ù l’examen des autres époques de sa vie. Ayant perdu tout espoir de revoir jamais Thésée , demeuré captif aux enfers , dans cette généreuse entreprise où , quittant sa maîtresse pour servir son ami , il perdit l’un et l’autre avec la liberté; après lui , elle vit bientût , de retour à Lacédémone, tout ce qu’il y avait de rois et de princes dans la Grèce, faire éclater pour clic les mêmes sentiments. Car chacun d’eux pouvant, dans son propre pays, se choisir une femme parmi les plus belles , ils aimaient mieux venir à Sparte demander Hélène ù son père; et avant qu’on pût soupçonner lequel serait préféré, les espérances étant égales, ainsi que les prétentions, et la palme suspendue, comme il était aisé de prévoir que le posses.seur d’une beauté si vantée aurait tout à craindre de la part de scs rivaux connus ou cachés, tous les prétendants firent serment que, quel
que fût celui qui l’obtiendrait, le premier qui tenterait de la lui ravir aurait pour ennemis tous les autres; chacun d’eux croyant assurer son bonheur par cette précaution. En cela tous s’abusaient , hors Ménélas ; mais sur le reste , on vit bientûtqu’ils ne s’étaient pas trompés, et que d’un bien si envié in garde était plus difficile encore que l’acquisition.
• En effet, peu de temps après survint entre les déesses cette fameuse querelle , de laquelle Pâris lut établi juge; et l'une d’elles lui promettant de le rendre invincible à la guerre , l’autre de le faire régner sur toute l’Asie, la troisième dcruniràffcféac, dans l'impossibilité de fixer sonjugementsurccqui s'offrait ûsa vue, arbitre confus de tant de beautés trop éblouissantes pour des yeux mortels, et réduit à se dé-cider par la seule comparaison des dons qui lui étaient offerts, il préféra à tout le reste le titre d’époux A' Hélène et de gendre de Jupiter. Car il ne faut pas croire que le plaisir seul l’eût déterminé ( encore que ce motif ne soit pas sans force, même aux yeux des sages), s'il n'eût réfléchi que la plus haute fortune est souvent le partage du moindre mérite, et que mille autres après lui s'illustreraient par des victoires, tandis que bien peu se pourraient vanter d’être en mêmetemps issus et alliés du moitre des dieux. D’ailleurs, par un calcul tout simple, forcé de choisir entre trois déesses, et devant opposer à la haine de deux l’amitié d'une seule, pouvait-il ne pas se dé'cider pour celle dont la faveur lui promettait les plus douces jouissances de la vie, et dont la haine seule eût empoisonné toutes les faveurs des deux autres ? Il n'est point d’esprit raisonnable qui ne trouve dans ces motifs de quoi justifier lechoix que fit Pâris; et si on l’cn voit biâmé, ce n'est que par ceux dont l'opinion se règle sur les événements et sur l'apparence des choses; erreur où il faut les laisser. Cor enfin , que dire ù des gens qui prétendent, en cette affaire, voir plus clair que Pâris, qui appellent d'un arrêt auquel s’en rapportent les dieux , et osent taxer de peu de jugement celui que tout l’Olympe reconnut pour Juge?
• Ce qui m’étonne , quant à moi , c'est qu’on puisse dire qu'il eut tort de vouloir vivre avec Hélène , pour qui moururent tant de rois. Comment d’ailleurs Pâris eût-il méprisé la beauté, dont les dieux sc montraient à lui si jaloux 7 Et que pouvait une déesse lui offrir de plus séduisant que ce qu’elle -même estimait le plus?
Quel homme enfin eût dédaigné cet objet de tant de vœux , dont la Grèce entière ressentit la perte.
LETTRES INÉDITES
comme si on lui eût ôté ses dieux et ses temples, et dont la possession rendit le barbare aussi or^ gueilleux que l’aurait pu faire la plus belle victoire remportée sur nous? Car depuis longtemps diverses offenses avaient donné lieu, de part et d’autre, à des plaintes, sans jamais produire de rupture ouverte ; mais Hélène ravie arma tout d’un coup l’Europe et l’Asie. Des peuples que rien jusque-la n’avait pu porter à se combattre, pour elle seule se firent une guerre la plus grande et la plus terrible qu’on eût encore vue , mais dans laquelle rien ne parut aussi surprenant que l'obstiualion des deux partis. Car les Troyens pouvant, s’ils eussent voulu rendre Hélène, arrêter le cours de tant de maux , et prévenir leur propre ruine, et les Grecs, en l'abandonnant, retrouver ebez eux la paix et le repos ; un tel sacrifice leur parut à tous impossible : mais les uns, pour la conserver, virent pendant dix ans leurs champs dévastés et leurs toits livrés aux flammes ; les autres , plutôt que de la perdre , se laissèrent vieillir loin de leur patrie , et pour la plupart ne revirent jamais leurs dieux domestiques. Or, une guerre si désastreuse ne se faisait ni pour Péris , ni pour Ménélas , mais pour décider une grande querelle entre les deux moitiés du monde , dont chacune croyait triompher de l’autre en lui enlevant Hélène. Et tel était l’intérêt que prenaient à celte guerre, non-seulement les nations qui s’y trouvaient engagées , mais même les dieux , que plusieurs de leurs enfants, qui devaient périr devant Troie, y furent envoyés par eux-mêmes. Ainsi, connaissant les destins, Jupiter Délaissa pas d'y faire aller Sarpédon , Neptune, Cycnus, Thélis, Achille, l’Aurore, Memnon; trouvant qu’il était plus glorieux et plus digne de ces héros de mourir dans les combats livrés pour Hélène, que de vivre sans partager l'honneur de tant d’exploits fameux. Et comment auraient-ils songé à réprimer dans leurs enfants une ardeur qu'ils justifiaient par leur propre exemple? Car, si |x)ur l’empire du ciel ils combattirent les gixints, pour Hélène ils firent plus, ils tournèrent leurs armes les uns contre les antris.
« Voilà ce que peut la beauté, dont l'empire s’étend jus<iue sur les dieux , et réduit souvent Jupiter lui-même à la condition des mortels. Partout ce dieu montre ce qu’il est, et s’annonce en maître du monde; mais auprès de Lèda ou d’Alcmène, que lui serviraient lu foudre et ce sourcil qui fait tout trembler? Ailleurs il commande, mais là il demande, et obtient si iwu, qu’il est obligé de tromper ce qu’il aime, il ne peut, à
moins de passer pour un autre , être heureux dans ses amours; inférieur alors aux créatures mêmes dont il emprunte la forme, qui plaisent sans imposture, et dans le bonheur qu’elles goûtent ne doivent rien à l’erreur. La beautéayant les mêmes droits dans te ciel que sur la terre, il ne faut donc pas s’étonner que les dieux aient combattu pour elle. Leurs querelles n’eurent jamais un plus digne objet. Rien n’est si précieux que la beauté, qui fait le prix de toutes choses. C’est par elle que tout plaît , et rien , sans elle , ne peut être ni aimé , ni admiré. Toute autre qualité s'acquiert, se perfectionne par l'art ou par l’exercice; la nature seule donne la beauté avec l’existence, et nul n’en peut avoir que ce qu’il a reçu de lu nature. Il n’est étude ni artifice qui puissent (encore que la plupart se persuadent le contraire ) ni la suppléer où elle manque, ni même l’accroitre où elle est. Car c’est un trésor dont les dieux se sont réservé la distribution. Certains avantages sont utiles à ceux seulement qui les ont , odieux ou dangereux aux autres. La force inspire de la crainte, la richcsscdcrcnvie. La beauté ne produit qu’amour et admiration. Elle seule n’a point d’ennemis, et n’en peut jamais avoir. Car tous ces biens , tels que la force, la richesse, la gloire même, ceux qui les possèdent en jouissent seuls; au lieu que la beauté semble être le bien de tous ceux qui ont des yeux , et n’avoir été donnée à quelques individus que pour le bonheur de tous. Les qualités, même les plus louables, de l’esprit et du cœur, veulent du moins être connues pour qu’on les prise ccqu’ellcs valent, etn'ubtieuneut qu’avec le temps les sentiments qu’on leur aecorde. La beauté, pour se faire aimer, n’a besoin que de paraitre. Un avantage qu’elle a d’ailleurs sur tous les dons naturels ou acquis, c’est qu’en même temps qu’elle plaît, elle inspire le désir de plaire ; par la elle polit les mœurs et fait le charme de la vie; par là elle excite, dans nue êmc noble, l’enthousiasme de la gloire, et fait éclore plus de vertus que toutes les leçons de la morale et de la philosophie; elle ailnme le génie, et les arts qu’elle a crées lui doivent leurs chefsd’œuvre comme leur origine, ayant tous pour unique but de plaire et d’instruire par l’image du Ix-au, prise dans la nature. Mais si cette image a le pouvoir de captiver l’âme et de charmer a la fois le sens et la pensée , que sera-ce du modèle? Et combien doit être sublime en ellemême une chose dont la seule représentation est si ravissante 1 Pour moi , je ne vois rien qui tienne tant de la Divinité, rien qui s’attire si aisément
ÉCRITES DE FRANCE ET D’ITALIE
les hommages de la terre. Un héros couronné de gloire, ayant gagné des batailles, pris des villes, fondé des empires, éprouve qu'il l'St plus aisé de conquérir l'univers, que de s'en faire adorer, et au prix de tant de travaux, il obtient g peine, en mourant, une place entre les demidieux. Une belle n'a besoin que de naître pour se voir au rang des déesses; silét qu’elle apparaît au monde, elle jouit de son apothéose. Il n'est pas question de la placer au ciel ; on sup))o.se qu’elle en vient, cl tous les vœux qu'on lui adresse sont pour la retenir sur la terre. C'est ainsi qu'//é- (éne adorée vit les peuples et les dieux combattre à qui la |K>ssédcrait.
■ A dire vrai , ce n’était pas simplement une belle , mais un miracle d’attraits et de perfections. Elle parut telle à Thésee, qui en avait vu tant d'autres; et depuis, quelle impression ne fit-elle pas sur Péris, qui avait vu Venus même? Jamais beauté n'obtint un suffrage si flatteur déjugés si éclairés. Aprt-s cela, faut-il s’étonner qu’elle entraînât sur ses pas une jeunes.se idohitre ? Les vieillards même, |>our la suivre, passèrent les monts et les mers. Elle charmait tout le monde ; mais, ee qu’on ne p«'ut trop admirer, c'est (|ue, ayant eu tant d'amants , elle les conserva tous. Ayant été tant de fois mariée, enlevée, surprise, dérobée à elle-même, ou aux autres, elle ne fut jamais quittée; et tandis que les autres femmes, a force de tendresse et de Itdélité, se peuvent i\ peine assurer un cœur, elle sut les fixer tous, et ne se fixa jamais. Le mérite de scs amants donne une grande idée du sien. La préférenec qu’elle obtint d'eux montre combien elle l’emportait sur les beautés de son tcmi>s ; mais leur constance la met au-dessus de toute comparaison; surtout lorsqu’on réfléchit qu’elle ne les trompait en rien , qu’elle n’employait pas même avec eux les plus innocents artifices en usage parmi les belles ; qu'elle ne savait ni allumer une passion par des avances, ni l’attiser par des froideurs, ni l’entretenir par des espérances ; qu’en un mot, elle ne ménageait ni les rigueurs ni les faveurs , n’ayant pas même les éléments de ce qu’on appelle coquetterie , soit qu’alors ce grand art ne fut pas encore inventé, suit, comme il est plus vraisemblable, qu’elle crût pouvoir s’en passer. Dans cette foule d’adorateurs, elle n’en flattait aucun d’une préférenec exclusive. Elle ne cachait point a l’un le bien qu’elle voulait à l’autre. Ménélas, quand il l’épousa, savait tout ec qui s’était passé entre elle et Thésé-e. Il ne l’en aima pas moins, et se contenta d'en être aimé, sans
j prétendre l’être seul; car le sort s’y opposait , et 1 sans doute c’eût été trop de bonheur pour un \ mortel. Péris non plus n’ignorait aucune de scs amours quand il lui sacrifia les siennes, et quitta pour elle non-seulement les bergères d’Ida , mais OEnone, nymphe et immortelle. .Xiirré lui encore, Ménelas la reprit, quoiqu’elle ne fût plus jeune alors, persuadé qu’il valait mieux être son der- ! nier amant, que le premier de toute autre ; et l’é- ' vénement fit bien voir(|u’il ne s’etait pas trompé, j Dans ces sanglantes catastrophes où périt la race de Pélops,clle seule le préserva de la ruine do sa mnison,ctobtint même de Jupiter qu’il serait avec elle admis dans l’Olympe. Car n'ayant pu sur la terre être tout lui, elle voulut que dans le ciel nu moins il la possi'-ddt sans partage, et lui fût a I jamais uni ; juste récompense de ce qu'il avait fait et souffert pour elle « P.1ris en avait fait autant, et souffert encore plus.... ,\h! qu’elle l'en eût bien payé , s’il n’eût tenu qu’a elle, et lui eût rendu l’immortalité plus douce (|u’a pas un des dieux ! Hélène ne fut point ingrateà ceux qui l’aimèrent avec tant d’ardeur ; maissa reconnaissance, arrêtée parmilleobstaeles divers, ne put leur faire à tous tout le bien qu’ils j avaient mérité d’elle. Femme de Ménélas , les I destins ne lui permirent pas de rendre è son mari 1 tout ee qu'il eut pour elle de constance et d’a- ! mour ; déesse , elle ne fut pas plus libre à l'égard de Péris, lorseiu’il mourut. Jamais Minerve ni Junon ne l'eussent souffert dans l’Olympe. Ne pouvant donc faire ce qu’elle eût voulu pour récompenser l’amant et l’époux, elle fit ee qu’elle pouvait. Elle rendit l’un Immortel , et l'autre le plus heureux des hommes.
« Mais dans les grâces qu’elle obtint de la tendresse de Jupiter, sa propre famille ne fut pas oubliée. Sans elle , ses deux frères , Castor et Pollux, qui avaient déjù terminé leur vie , n’eussent jamais joui des honneurs divins; sans elle, peu leur eût servi d'avoir aidé de leur valeur Hercule et Jason ; avec les titres de héros et d’enfants de Jupiter, ils périss.aient , «’ux et leur nom, si I elle ne les eût arrachés à la mort, et placés I entre les astres , d’où ils apaisent les tempêtes, et sauvent du naufrage ceux dont la piété a su se les rendre propices. Pour elle, à qui sa patrie ne cessa jamais d'être chère, elle protège Féiccdêmone, où son culte est établi, et les mêmes lieux qui la virent si belle , désirée de tant de héros, la voient encore adorée de toute la Grèce. C’est là qu’elle reçoit les vœux des mortels , et signale son pouvoir sur ceux qui ont mérité scs bienfaits ou sa
colère. L'épouse d'Ariston, roi de Sparte , n'ctait pas née pour devenir la plus belle personne de la Grèce. Même à Lacédémone, où nulle femme n’est sans beauté , on se souvenait de l'avoir vue si disgraciée de la nature , que ses parents la cachaient et ne sc pouvaient consoler; car ils n’avaient point d’autre enfant. Chaque jour ils la menaient au temple i’ Hélène dont ils invoquaient la pitié pour elle. Dès qu’elle put parler, elle sut avec eux implorer la déesse. Qu’nrrivat-il ? La piété de ces bons parents eut sa récompense. Leur fille changeait de jour en jour, et bientôt cette enfant qu’on rougissait de montrer lit la gloire de sa famille. Ce poète ipii , dans scs vers, osa offenser Hélène, n’eut pas lieu de s’en réjouir ; en punition de son blasphème , elle le rendit aveugle. Qui médit de la beauté, n’est pas digne de voir ; mais employer à l’outrager un art consacré à sa louange 1 un pareil abus de la faveur des Muses aurait mérité que les dieux lui ôtassent la voix avec la lumière. Hélène toutefois lui |>ardunna. Lorsqu’il reconnut sa faute , et répara par d'autres chants l’impiété des premiers , elle lui rendit la vue ; car ayant été femme sensible, elle ne pouvait être dé'csse inexorable.
« Mois ces exemples noua apprennent qu’elle |)eut également récompenser et punir. Comme fille de Jupiter, ayant fait l’ornement de son siècle et la gloire de son pays, elle a mérité ses autels; comme déesse, il faut la craindre et l’honorer, les riches par des hécatombes, et les sages par des hymnes ; car c’est l’offrande que les dieux aiment de ceux qui les savent composer. J’ai tâché de rassembler ici quclquesJraits de son éloge ; mais ce que j’«n ni dit est loin d’égaler ce que je laisse à dire à d’autres. Car, sans parler de tant de connaissances utiles ou agréables, dont nous serions encore privés, sans la guerre entreprise pour elle, on peut dire que nous lui devons de n’être pas aujourd’hui assujettis aux barbares. Ce fut par elle, en effet, que la Grèce apprit à unir toute scs forces contre eux , et l’Europe lui doit le premier triomplie ipi'clle ait obtenu sur l’.Asie, triomphe qui fut l'époque d’un ehangement total dans le sort de la Grèce. Car nous étions depuis longtemps accoutumes à voir nos villes commandées par ceux d’entre les barbares que la fortune réduisait à fuir leur propre pays. C’t'st ainsi que Danaüs était sorti de l'Égvpte pour venir gouverner Argos ; que Cadmus, né à Sidon, avait ré'gné sur les Théimins ; que les Cariens bannis s’étaient emparés des Iles, et la postérité de Tantale , de tout le Péloponese. Mais après avoir dé-
INÉDITE.S
truit Troie, la Grèce reprit bientôt une telle supériorité , qu’elle soumit , à son tour, jusque dans le cœur de l’.Asic, des villes et des provinces.
• Ceux donc qui voudront entreprendre d’ajouter à l’éloge i' Hélène àe nouveaux ornements, trouveront assez dans de semblables considérations de quoi composer à sa louange des discours fleuris. >
Ce peut dtscoan dlsocrate renferme beaucoup de traili qui nr pouvrat être Mntli, à moln» qu'on quelque con* naisjumcedela mytholoRie (trecqueel dercgiuireü'éloqaeiK» fort Kuiilé chez les auclens. On l’a traduit pour une personne parfailemrnt instruite de toutes cv# cUo.'e*, et pour qui !«• éclalrrissements que d'autres pourraient désirer, eusaentété fastldieui. C’est ce qui a empêche d'y Joindre aucune noie.
Nous avons, dans ce qui précédé, conduit Courier jusqu'à son m.ori.oge, qui fut comme ledénodment de celte vie si inquiète et si remplie de mouvement. Les lettres qui vont suivre nous le montrent dans ce nouvel état, avec ses affections de famille, mais poursuivant toujours ses études et prenant part aux événements publics avec les mêmes inquiétudes d’esprit. Les deux premières mêlent au récit d’un voyage d’affaires une peinture rapide des désordres qui affligeaient la Touraine, le Maine et l’Anjou, pendant les cent jours. On y voit que Courier prévoyait un moisd avance la catastrophe de Waterloo.
A MADAME COURIER. '
Luynes, le 14 Juin ISIS.
Je vins ici avant-hier ; le bien de Bourgueil est vendu. On m’assure que c’eût été pour mol une mauvaise acipiisition. Je le crois , et je me console ; c’est le meilleur parti, et puis , ils sont trop vêtis. Je demande à tout le monde de l’argent ; personne ne m’en veut donner. Bidnut ' sc moque de moi ; quand je lui parle d’affaires , il me parle politique. C’est la scène de M. Dimanche. Je n’ose lui rompre eu visière, parce que je suis dans scs griffes; mais je tâche de m’en tirer tout doucement. Quel malheur de ne rien entendre à ce chien de grimoire! Je voudrais, comme M. Jourdain , avoir le fouet devant tout le monde, et savoir non pas le latin, mais quelque peu de chicane, assez pour ma provision.
Je ne m’ennuie point ; Plutarque m'est d’un grand secours pour passer le temps; je serais heureux si je t’avais; mais, en bonne foi, je ne crois pas que tu puisses, dons un pays tel que celui-ci, être une semaine sans mourir. Il est vrai que tii foeciipcrais. Enfin nous verrons quel-
< Molaire de Tourt
. ÉCRITES DE FRANXE ET DTTALIE.
que Jour. Je me promène , je vais courir au haut et au loin , je revois les endroits où j'ai joué à la fossette et au cerf-volant ; ces souvenirs me font plaisir.
Je ne sais que te marquer encore : rien de ce i|ue je vois ne t’est connu. Quand je te dirai que la petite Bourdon mourut il y a quelques mois, n'en seras-tu pas bien fâchée? C'était la fille du boulanger , jeune , fraîche et gentille , petite blonde d’environ dix-neuf ans, mariée à un homme de vingt -deux ; cela devait être heureux. Foint du tout : au bout de cinq ou six mois de ménage, il lui prend un chagrin. La voilà qui ne dit mot, et maigrit à vue d’œil. Et mère de l’interroger, et voisines de la tourmenter pour savoir ou le mal la tient. Qu’a-t-elle ? rien. Que veutelle? que lui manque-t-il ? on ne sait. Elle languit et meurt. Le mari n’en a cure ; et c’est là , dit-on , ce ((ui l’a tuée. Il est le seul qui ne la regrette pas.
Mais M. de Ferrières regrette trop la sienne. C’est un gentilhomme que tu connais comme Jean de Werth. Elle était jeune,' belle et bonne. Elle lui laisse deux enfants. II l’a tant soignée , tant veillée dan.s sa dernière maladie, et tant pleurée depuis, qu’il s’en va mourir, le pauvre homme , à quarante-cinq ans. Ceci a l’air d’un conte inventé à la gloire des quadragénaires; mais demande nu petit Gnsnault, quand tu le verras.
Veux-tu delà politique? Les chouans, lesV'endéens , les brigands , les insurgés , les royalistes, les bourbonistes sont à douze lieues d’ici, au Lude. Quand ils y entrèrent, un parent de M. Vaslin , <|ui demeure là, patriote, jacobin, terroriste, républicain , bonapartiste, comme tu voudras , fit feu sur eux , leur tua un homme. Ils l’ont pris , lui , et ne l’ont pas tué ; mais ils ont pillé sa maison et quelques autres. Toute la gentilhommerie se sauve des campagnes , de peur des paysans. M. de la Beraudière s’est retiré à Tours avec sa famille; les petites en sont ravies, parce qu’elles s’amusent. Ce sont des gens qui de leur vie n’ont fait mal à qui que ce soit : ils font bien d’étre sur leurs gardes.
Je ne Mis, de tout temps, quelle injuste puissance
Ijiisse le crime en paix et poursuit l'inuoceuce.
C’est Racine qui dit cela , et il dit bien vrai.
Toun , le mrrcivdi.
Voilà tes lettres de samedi , dimanche, lundi , mardi , mercredi. Je lésai lues avec grand plaisir, et beaucoup plus de raison que je n’eusse Ima-
giné. Continue, je t’en prie, ce journal, le seul qui me puisse intéresser. Je ne l’en écris pas davantage, parce que le temps me manque. Je ne suis pas non plus si bien ici tpi’à Luynes pour causcravcc toi. Une maudite auberge, des allants et venants , un vacarme d’enfer. Et puis , de quoi te parlerais-je ? d’hypothèques , de contrat , de principal, d’intérêts, et de cent autres misères auxquelles tu n’entends rien , et moi fort jieu de chose. Que n’ai-je cent mille livres de rentes I j’en lai.sserais quatre-vingt-dix aux honnêtes gens qui me viennent dire:
J'étais fort servi leur de monsieur votre père,
et je vivrais sans soins peut-être avec le reste. Mais quoi I on me le volerait encore, et il faudrait livrer bataille pour garder un morceau de pain. Je ne serais pas plus tranquille.
Toun» le 17 Juin.
Je reçois ta lettre de mercredi soir et jeudi , bien bonne et bien longue. Que te dirai-je? il faudrait t’adorer. Ta pauvre santé m’afflige bien. Je suis sûr que la cam[>agnc te rétablira. Mais ne songe point à venir ici, par cent raisons. D’abord, le pays n'esl pas tranquille, et il y a tel événement qui pourrait nous engouffrer dans une bor garre effroyable. Moi seul jem’échappe aisément. Et puis tu me gênerais dans mes courses. Cette raison ne m’arrêterait pas, si ta santé y devait gagner. Mais Luynes est un endroit malsain dans cette saison-ci; j’y reste le moins que je puis, de peur de la fièvre , et je me sauve sur les hauteurs, où l’air est plus pur, mais où je ne pourrais me loger avec toi. Sitôt que je serai de retour, nous irons , si tu veux , nous établir quelque part , à Sceaux, à Saint-Germain, .àu reste, attends quclquesjours. Si l’Empereur gagne la partie, ce paysci sera bientôt calme.
Je retourne à Luynes, et j’y achèverai mes affaires. Je visiterai mes biens, et ferai du tapage aux gens qui me doivent. Malheureusement ils me connaissent , et ne s’effrayent pas de mes menaces ; ils finissent toujours par me payer quand ils veulent.
( I-e fragment qui suit appartient à une lettre assez longue et de peu d’intérêt. C’est un de ces croquis charmants dans lesquels Courier excellait , comme le fait voir le Livret de Paut-Ijouis.]
Tours, novcmb^ Iflii
J'ai dîné chez M. de Chavaipiiics en grande compagnie, avec des chouans, des Vendéens, etc., plus extravagants roj alisles que tout ce que tu as jamais vu , mais du reste bonnes gens. On a porté ta santé avec enthousiasme. Tu ns une grande réputation. Il y avait là deux curés qui se sont enivrés tous les deux. Un d'eux avait ce |our-là un enterrement a faire; c'est la première chose qu’il a oubliée. .A son retour il a trouvé , à dix heures du soir, le mort et sa séquelle qui l'attendaient depuis midi. Il s'est mis à les enterrer. Il chantait à tuc-tèle, il sonnait ses cloches; c’était un vacarme d’enfer. 1,’autre curé, qui était le plus ivre des deux, voulait se battre avec moi. Ayant appris que j’avais une femme jeune et jolie, il lit là-dessus des commentaires à la housardc qui réjouirent fort la compagnie.
t II est question, dans les lettres qui suivent, des affaires de Courier, biichei on el rigneron , non comme il l'entendait devant M. le procureur du roi , mais sérieusement propriétaire et cultivateur. Vérelz, Azay-siir-Cher, Xloiilhazon, qui jouent un si grand rôle dans quehjues-uns des opuscules condamnés, viennent ici, mais tout simplement pour leur part, dans les intérêts domestiques de Courier. Dans la suitedeccttecorrespondance, on retrouvera sauvent ces noms , et toujours avec plaisir. ]
A MADAME COURIER
Paris, JS à 28 décembre IBIS.
Ayant’reçu la lettre de M. Lnmaze, tu auras pensé, j'imagine, à envoyer les afliehes au garde pour la coupequenous voulons vend recette année. Si tu ne l'as point fait, va voir Ridant, et dis-lui de faire parvenir CCS affiches dansics villages d'.Azaysur-Cher, Montbazon , Snnt-.Avcrtin , Véretz et Izirçai. Les trois premiers sont les plus importants. Je ne puis te dire encore quand je partirai ; je voudrais que ce fût après-demain ou au plus tard dimanche. Je dinai hier chez ta mère, qui me lit dire le matin par Édouard de venir de bonne heure, parce qu’elle allait au spectacle ; tout cela comme si elle m'eût invité et que j'eusse accepté; dans le fait, il n’en avait pas été ipiestion. Je répondis qu'on ne m’attendit pas, et je vins à quatre heures et demie. J'y trouvai Fayc ' , qui me parait assez attentif aupri-s de Zaza. On les mit côte à côte à table. Ta mère le choie; Zaza ne le néglige
' Deveoa depuis bcau-frére de Courier.
INÉDITES
|ias. Il comprend à merveille ce que cela veut dire. On voit qu’ils |x-nsent à quelque chose. Moi je n’y nuis pas non plus; je les fais causer ensemble tant que je puis. Je serais enehauté que eela réussit, et toi aussi , je crois. Zaza est bonne personne ; je trouve qu'elle gagne beaucoup depuis quelque tcmiis. Elle est bien faite , quoique un peu forte : il y a de l’étoffe pour faire une belle et bonne femme, et le drôle ne serait jxis mallicureux. Il est aussi fort bon enfant et plus uni, à ce qu'il me semble, que la plupart des jeunes gens. EiiRn, il en sera ce qui est é-crit au ciel.
A MADAME COURIER
Venflrrdi, 29 décembre I8I&.
J'ai dinébier avec '"•,chcz un traiteur du Pnlais-Royal. J’y ai trouvé des gens de connaissance. Nous avons politique à perle d'haleine. Je ne suis d’aucun parti ; mais comme ils ont tous raison en un certain sens, je trouve toujours moyen de m’arranger avec eux. Cependant ils m’ont appelé royaliste , et m'ont assuré que je voyais mauvaise compagnie. Aprés-dinéc, nous sommes allés à je ne sais quel café, et puis nous nous sommes promenés. Ils ont voulu m’emmener au spectacle; mais je lésai plantés là, et je me suis sauvé chez Visconti.
Je compte aller voir demain I.ney. Ton père vient de m'apprendre la destitution de M. Daunou, qui ne s’attendait pas à perdre sa place, s’étant, dit-il, déclaré à la Convention ponr le p.irti de Louis XVI.
Point de paume. Je tiens bon ; je ne veux pas m’y remettre pour si peu de temps.
A MADAME COURIER
Paris, le ^Janvier I8i6.
On m’a dit hier à la poste que je pouvais avoir aujourd’hui une place pour Tours dans le courrier de Nantes. Si cela est, je pars avec ou sans passe-port,et j’arriverai ce matin avec cette lettre. Je vais ce matin aux passe-ports, et j'espère en I obtenir un; sinon, ma foi, j'y renonce. On ne m’en demandera qu’à Blois , et là , je suis assez connu depuis mon aventure pour qu’on me laisse aller cette fois. Si le courrier ne peut me prendre, je partirai par la diligence.
A 10 heure» et demie.
Je ne puis partir aujourd’hui , quoiqu'il y ait une pinceau courrier; on me chicane sur mon passe-port; je croyais pouvoir partir sans cela, ou du moins en me servant du vieux ; maisU en faut
ECRITES DE FRANCE ET D’ITALIE. 33
DO neuf. Je suis allé au bureau , lie du Palais, où OD en donne. Ils me renvoient à un commissaire de police qui demande des répondants. C'est le diable ! J’enrage. Mais que veux-tu ?
La vente de notre coupe de buis doit se faire samedi chez Bidaut. Je n'y serai pas, comme tu vois.
[ Courier, resté seul en'i'ouraine, s'occupa plus de ses affaires que de littérature, et, pour toute distraction, il écrivait à sa femme. Parmi les détails qu'il lui donne, se trouve, dans la lettre du 26 au 27 janvier 1816, l’histoire du curé et du mort de Luynes, et puis les défenses d'aller au cabaret le dimanche; premières petites persécutions mentionnées dans la Pétition aux chambres. Il revint à Paris , et là oublia Luynes et les autorités , pour se remettre à son grec , et continua la traduction de l'.éne.
Enfin , à la suite d'un second voyage , cette même année 1816, la lettre du 7 novembre contient le récit de Vinf Ame affaire, ainsi la qualifie Courier, qui, excitant si virement son indignation et son horreur pour l'arhitraire, le Jeta dans l’opposition. Sa carrière politique fut alors décidée par le succès inattendu de la pétition qu'il écrivit à son retour vraiment ab iralo , et pénétré d'une seule pensée, la délivraneedes malheureux, victimes de ces persécutions. Tous ceux mentionnés dans la pétition, et d’autres encore, étaient en prison , et avec la presque certitude de mourir sur l'écliafaud. Auhert fut reléché ; un nommé Milon, menuisier, et René Supplice, qui depuis a été garde des hois de M. Courier à Luynes , au lieu d’étre fusillés , ce à quoi tous deux s’attendaient , furent condamnés seulement, le premier à six années de détention à Fontevrault, le second à six mois, et par là tous deux ruinés. Milon en est devenu fou. ]
A MADAME COURIER
Tourf , le S9 janrier iflie.
J'ai passé hier la soirée chez madame de la Beèaudiére. Il y avait une douzaine de femmes et quelques hommes , la plupart Jeunes gens dont Je serais le père. Cela ne m’a pas empêché de faire beaucoup de folies avec eux. Deux tables de boston et un colin-maillard dans leur salon que tu connais, outre M. Raymond et une petite lllle de son âge; tu peux t’imaginer comme on était à l’aise. Colin-maillard l'a emporté. Le boston a été culbuté, deux carreaux cassés dans le vacarme. M. d'Auticharop en était, sans uniforme etsans aucunedécoration. Il est vraiment aimable, tout uni et fort â la main. EnOn , nous étions lâ huit ou iix jeunes gentea train de nous divertir.
». L. costua.
Je suis sorti à minuit; personne ne songeait encore à s’en aller. Us ont Joué vingt sortes de petits Jeux fort drôles, qui la plupart m'étaient nouveaux. Cela n'était point ennuyeux, eoinmo sont d'ordinaire les petits Jeux. Les Jeunes personnes sont élevées, on ne peut p<as mieux, dans le ton à peu prés des petites de la Beraudière. Cclles-el, mafoi, sont tres-bien : décence p.ii faite, sans nulle espèce de gène. Point de politique, tout le monde en bottes; quel délice! Ce qui m'a le plus amusé, c’est l'histoire d’un bal donné ces Jours passés. Il y a eu des gens invités qui n’ont pas voulu y venir, aimant mieux donner aux pauvres l’argent que cela leur eût coûté. C’est l'épigramme qu'ils ont fuite et qui a porté coup. On la leur garde bonne. D’autres, nu contraire, s’attendaient à être invités , et ne l’ont point été ; ceux-là ne sont pas les plus contents. Selon eux , c’est un bal i’épurés. Tu entends ce que cela veut dire. D'autres invités y sont venus, et s’en sont allés parce qu'ils n’ont pas trouvé le bal assez épuré. Toute 1a capacité du gouverneur et des principaux magistrats a été employée à arranger ce bal qui , définitivement, n’a contenté personne. Si tu t’étais trouvée ici , aurais-tu été assez pure ? Tu es do race un peu suspecte. On t’eût admise à cause de moi , qui suis la pureté même ; car J’ai été pur dans un temps où tout était embrené.
C'est une Justice qu'on me rend. Madame de la Beraudière netarit point là-dessus. La conclusion que J’ai tirée de tout cela, c’est que, quand nous serons nichés dans nos bois, sur les bords du Cher, il faudra nous y tenir, et n’avoir de liaisons, d’amis ni de connaissances qu'à Paris. Tu sais là-dessus mon système, dans lequel Je me confirme par tout ce que J’observe ici.
Todri , le ISK.
Mes marchands de bois m’ont promis de m'apporter aujourd’hui les cinq mille francs , mais Je n’ai garde d’y compter; il faudra en venir aux coups, c’est-à-dire aux assignations. Ils seront bien étonnés, cor Jamais Je n’td fait rien de pareil. Mais Je vais les étonner bien plus en leur demandant en Justice des dommages et intérêts pour l’exécrable massacre de mon pauvre bois. Je comprends maintenant pourquoi mon père avait tou jours quelque procès ; c’était pour ne pas se laisser manger la laine sur le dos. Moi , Je suis tombé dans l'autre excès , et on me dévore depuis vingtcinq ans. Croirais-tu bien que d’une pièce de
LEITKES
quatorze arpents de bois il ne m'en reste plus que six? les huit autres sont passes du rAté de mes voisins. Il y a des moreeaux plus pctlls qui ont disparu entièrement ; on sait seulement par tradition que je dois avoir là quelque eliosc. J’ai fait toutes ecs découvertes dans l’énorme fatras des papiers de mon père. On ne me croyait pas liomme à mettre le nez là-dedans. J'ai làit bien d'autres découvertes. Par exemple, je croyais mes fermes au même prix que du temps de mon père ; cela me donnait de l'humeur. Le fait est qu’elles sont beaucoup plus bas. Il en est résulté cependant une sorte de bien , en ce que les fermiers , se regardant comme chez eux , ont beaucoup améliore le fonds. Un seul m'a défriché, sans en être prié , six arpents de terre qui autrefois étaient incultes et inutiles; un autre a reliiiti une grange. Aussi me garderai-je bien de les dégoûter par des augmentations trop fortes. Je veux seulement les engager à me faire meilleure part de mon bien.
Voici la nouvelle de Luynes : le curé allait avec un mort, un homme venait avec son cheval. Le curé lui crie de s’arrêter; il n'en a souci , et passe outre sansAter son chapeau, note bien. Le prêtre se plaint, six gendarmes s'emparent du paysan, l’emmènent lié et garrotté entre deux voieurs de grand chemin. Il est au cachot depuis trois semaines, et depuis autant de temps sa famille se passe de pain.
Autre nouvelle du même pays. Le curé a défendu de boire pendant la messe; tous les cabarets à cette heure doivent être fermés. Le maire y tient la main. L’autre jour mon ami Bourdon , honnête cabaretier, s’avise de donnera déjeuner A son beau-frère : or c’était un dimanche , et on disait la messe ; le maire arrive , les voit , et les met à l aracnde , qu’ils ont très-bien payée. Mais voici bien pis. Le curé a défendu aux vignerons, qui vouiaient célébrer la fête de saint Vincent leur patron, d’aller ce jour-là au cabaret. J'ai vu le curé, et je lui ai dit : Vous ax'cz bien raison; c'est une chose liorrible d’aller au cabaret, un jour de fête surtout; et x-ous faites très-bien, vous. Monsieur le curé, de ne jamais vous griser qu’en bonne compagnie dans le courant de la semaine. Cependant raisonnons, s’il vous plaît; saint Vincent aime les vignerons, puisqu’il est leur patron. Aimant les vignerons, il doit aimer la vigne, et par conséquent le vin, et aussi le cabaret, car tout cela se suit. Comment donc trouve-t-il mauvais que le jour de sa fête on aille au cabaret? Il n’a su que me répondre.
INÉDITES
Je te conte des balivernes; l’Iieure de la poste arrive , adieu.
Tours, k 30 janvier 1816 .
Tes lettres me ravissent. Tu as bien raison de dire qu’il ne faut point d’économie sur cet article. Le plaisir qu’elles me font ne peut se comparer aux dix sous qu’elles me coûtent.
J’ai vu I Sa maison est bien ce qu’il nous
faudrait. Elle est plus simple que je ne l’aurais cru en la voyant de loin. Il dit qu’il ne veut point la vendre. Cependant il me l’a fait voir dans le plus grand détail, et il me la vantait du ton d’un homme qui veut faire valoir sa marchandise. Moi je l’ai fort approuvé de ne point vouloir s’en défaire, et j'ai refusé de voir les appartements qu’il voulait aussi me montrer. C’est l'histoire de Vaslin. 11 s’est mis en tête que je voulais avoir sa maison.
Demain je fais encore une course à Larçay , et puis une autre à Luynes pour mes marchands de bois , qui finalement se moquent de moi. Je m’en vais leur lâcher des huissiers , ce qui ne m’est jamais arrivé, sans compter un procès-verbal que je vais faire faire du dommage causé à mes bois. Je ne veux plus , ma fui , passer pour un benêt , et je vais leur montrer les dents. Je dis comme madame de Pimbêelie : Ces coquins viendront nous manger jusqu’à l'àme, et nous ne dirons mot! ils vont me trouver bien cliangé. Ils t’attribueront ce changement ; tu ne seras pas aimée de (es vassaux. Tu as pourtant une grande réputation dans le pays. Tu passes pour une beauté parfaite. Heureux ceux qui t’ont vue. A propos de beauté , un de nos fermiers a un lils qui passe avec raison pour le plus beau garçon du pays. Il est blond et a dix-liuit ans. Ce ne sont point ces gros traits des Anglais et des .Allemands. Sa tête est toute grecque. Il est loin de s’en douter, et cela lui donne une grâce et un naturel que n’ont point vos messieurs de Paris. Avec sa blouse et scs sabots , il a tout à fait l’air d’Apollon clicz Admète.
Quand je serai revenu de Luynes, il faudra retourner à Larçay pour mes impositions. Tu vois quelle vie. Je me donne an diable, mais j’espère que eela finira. Le pis est que je ne puis m’occuper d'aucune étude, et que j’ai beaucoup de moments où je ne sais que faire. Alors je meurs d’ennui. J’ai trop ou trop peu d’occupations.
Je t’entretiens de mes sottes affaires qui ne peuvent que t’ennuyer. Il vaut mieux répondre i
ÉCRITES DE FRA^'CE ET D’ITALIE. 3:19
tes lettres. Je suis bten aise que tu aies remarqué le monsieur en pantoufles. Rien n’est plus choquant , je t'assure.
Je Teui croire qu’au fond U ne se |»as5e rien ;
Mais enfin ou en cause, et cela n’est pas liien.
Je t'assure que tu fais trop d'avances à ces gens qui n'y répondent pas. Il faut se garder d'étre dupe en amitié, c’est-à-dire, d’y mettre trop du sien. On joue un mauvais personnage.
Tu peins madame S. C’est une pauvre étude et un maigre sujet , mais cela vaut mieux que de ne rien faire. Je ne m'étonne pas que tu aies de la peine à te mettre au travail. J’éprouverais laméme chose. Nous nous prêcherons l’un l’autre. J'ai des projets admirables, et je les exécuterai en dépit de la paume.
A MADAME COURIER
Tours, le I" février isifl.
J’espère qu'enfln tu auras reçu de mes lettres; je t'ai écrit il y a eu hier huit jours, c’est-à-dire j un mercredi, et je vols que le dimanche d’après 1 tu n’avais encore rien reçu. Cela est étrange ; mais j tu t’es trop désolée, tu devrais être accoutumée | aux sottises de la poste. Tu avais raison de m at- * tendre, j’étais à tout moment sur le point de partir, et c’est ce qui m’empêchait de t’écrire.
Tes lettres me font toujours un plaisir infini.
Leur miel clans tons mes sen.s fait couler à longs traits
LTnc suavité qu'on ne goûta jamais.
C’est du Tartufe. Je suis bien aise que tu n’ailles j pas chez les C. ; pour que nous puissions former ’ quelcpic liaison avec eux, il faudrait qu’ils fussent bonnes gens ; et rien n’est si rare. Tous les ; détails sont bien aimables et valent de l’or pour moi. Les la Beraudière ne sont pour rien dans l’usurpation dont je t’ai parlé ; leur gentilhom- ; merie à part , ce sont des gens fort estinuibles ; encore sont-ils sur leur noblesse plus stipporlablcs que les autres. Je voudrais être auprès de toi pour te faire travailler, tu auras de la peine à fy remettre ; mais il faut tenir bon , c’est l’affairede quelques jours ; je te prêcherai d’exemple. | Tu ne m’as jias encore vu travailler tout de bon ; je veux finir mon Ane tout d’un trait. ;
Je gèle et cependant je continue à t’écrire. 11 y ' a ici beaucoup de gens fort mécontents que j’aie j osé acheter cette forêt ; ce sont les gros du pays j et B. à la tête. Il m’avait dit d’abord avant l’acquisition : Cela ne convient qu’aux gens riches | de ce pays-ci. Un M. de Rluxles a eu là-dessus '
une querelle avec sa femme; c’est I histoire de M. et madame de Sottenville. Sa femme lui disait : Comment avez-vous pu ne pas acheter cela? Il s'en justille de son mieux; il dit que c’était trop cher. Moi je trouve qu’il aurait bien pu, lui ou quelque autre Sottenville, faire un petit sacrifice pour empêcher que cette forêt ne tombât en roture. Quel scandale, en effet, n'est-ce pas, qu’un si beau bien soit dans les mains de gens qui ne sont ni maires, ni préfets, ni générau x , ni marquis , ni négociants ! cela crie vengeance I
A MADAME COURIER
Tour», le e I«l«.
Je me lève matin pour t’écrire. Il me faut aujourd’hui voir les gens du domaine jiour réclamer la maison du garde, qui récllcmeut nous appartient comme ayant de tout temps fait partie de la forêt. C'est une raillerie de prétendre avoir vendu le pot et non l’anse. J’aurai encore une course à faire pour revoir cette maison à vendre, et puis je partirai pour Paris; je ne compte me reposer que dans la voiture.
Tu te rappelles ces gens qui ne veulent pas qu’un paysan mange, boive et porte une chemise. J’allai l’autre jour chez M. Précontais de la Renardière, qui est un de nos débiteurs; je le trouvai en famille. Il n’avait point d’argent, me dit-il ; ce sont les paysan.s qui ont tout, et si cela continue, la noblesse mourra de faim ou sera obligée de faire (piclqne chose : qu’il se vende un quartier de pré, c'est un pay san qui l’achète; chacun a maintenant sa gaulée de benace. Ces gens-là mangent du la viande, boivent du vin, ont des souliers : cela se peut-il souffrir ? J’abondai dans son sens , et je le fis frémir en lui racontant une chose dont je venais d’être témoin. Croiriez-vous bien, lui dis-je, que Jean Coudray le vignenm?... Écoutez ceci, je vous prie. Je viens de chez Jean Coudray; il me devait quelque argent qu’il m’a ]«iyé sur-lc-champ. Sa femme m’a voulu donner à déjeuner. Mais elle, que iiensez-vous qu’elle prenne à déjeuner? du café à la crème. Cela leur fit dresser les cheveux à la tête. Du café à la crème! Tout le monde s’écria : Du café à la crème! Nous convînmes tous que les choses ne pouvaient durer ainsi; et je les qviittai en faisant des vœux bien sincères pour le retour du bon temps; car ils me payeront, j’imagine, quand les paysans mourront de faim et seront couverts de haillons.
Je voulais t'en dire plus long , mais Bidaud m’a envoyé chercher dés huit heures du matin.
LErrRES INÉDITES,
Je suis comme Pctit-Jean, Je n’alme pas qu'on m'interrompe. Adieu.
A MADAME COÜIUF.R.
Tour», le? novembre I 810 .
Je ne poursuis point les nmrehands de bois, parce que Doré a un liisqui va, dit-on, faire un niariaitc fort avantageux , et mes poursuilc.s contre le père empêcheraient, dit-on, ce mariage, qui pourra aider au payement de ce qu'on me doit. Je n'en crois rien ; mais pour ne p.as empêclierces gens de coucher ensemble, j'attrnds le lendemain de la noce [KHir lâclicr contre eux les liuissicrs. J'ai la réputation d'un homme qu’on ne pa> c que quand on veut. Cela me fait donner nu diai>Ie.
Je n'ai point vu les la Reraudiére : la mère est malade, ils sc sont fort bien conduits daus une infilme affaire qui a eu lieu dcriiicremcnt à Luynes. Dans ce village, d'environ 1 200 habitants , douze personnes ont été arrêtées pour propos séditieux ou conduite sus[)ccle. C'étaient les ennemis du curé et du maire. Les uns sont restés en prison six mois, les autres y sont encore. Une jeune fdle se meurt des suites de la peur qu’elle a eue en voyant arrêter son père. Or, dans cette affaire, il parait que M. de la Beraudière s'est employé tant qu'il a pu en faveur de ces pauvres dial)les. Cela fait qu'on en dit beaucoup de bien dans le pays. Dans le fait , ce sont des gens fort estimables.
Un curé me disait ti I-uynes qu'il ne voulait
pas mejlriiflirr du plaisir Mets cela avec le
dénaturer du médecin ' .
A MADAME COURIER
Tours, le 10 novembre 1818.
Je cours toujours pour ma chienne de vente; j’ai eu ce matin de bons renseignements ; écouter tout le monde est ma règle. Je ne vendrai pas aujourd’hui. Je crois. Il fait un temps affreux. Je vais être obligé de retourner demain à Luynes; c'est un rude métier que celui de ton intendant.
A èrux hrurea cl demie.
On a porté les enchères à 1 1 ,500 fr. ; c’était un prix raisonnable; car le bois est diminué depuis l’an passé : je n'ai pas voulu vendre. L’adjudieatian est remise à quiiuaiae; mais je crois que je
' Un in^pcin convulU^ par Cmirier lui répondit un jour irravcmrnt:MooAieiir,rf kyniplûnicme rff nature votre nialâ* 4ic; voulant 'lire dmoit.
ferai affaire avant ce temps; iis viendront me tourmenter comme l’an passé. On prétend cependant que j'ai mal fait de remettre la vente. J'cnti'nds monter l'escalier; ee sont de mes gens qui sont sur mon dos. Ils me parlent pendant que j'écris : je fais semblant de ne pas les écouter. Us m'offrent 1 1 ,000 fr. moitié comptant. Je nesaisipii dialdelcuradit que je voulais 1 2 , 000 fr. Les voilà qui m'offrent 1 2 , 000 : je refuse : les voilà partis. Je vais dîner ehez Bidaut.
A 10 heures du soir.
Ma foi c’est fait pour 1 2, 250 fr. à Beaujean nu Bonjean, dont tu dois te souvenir. Les paroles sont données , sans témoins à la vérité ; mais fol de paysan vaut bien foi de gentilhomme ; je no crois pas avoir mal fait. Le marché s'est fait chez Desn(ruds(qui par parenthèse est mort : c’est le gendre qui tient la maison); j’étais là à jouer aux échecs : mon homme entre et me prend à part.
Nos déliats commencèrent à sept heures, et vers les dix heures nous conelûmes. J'ai écoulé pendant trois heures toujours la même antienne : Je suis connu, ce n'est pas pour dire, je vouspayeraibien, demandera M. un tel. Enfin nousavons frappé dans la main; si je suis attrapé, ma foi.... que veux-tu ? Les enchères n’ont été portées qu'4 11,500 fr. Tout le monde me conseillait d'adjuger à ce prix; on prétendait que, l'assemblée une fois rompue, je ne retrouverais plus les mêmes offres. J’ai tenu bon, et j’ai gagné 750 fr. Ai-je bien fait, maître?
Redemande un peu mon Ixmgus à M. Méjean ; il faut absolument ravoir ce livre ; l'exemplaire m’est précieux à cause des notes que j’y ai mises.
Tout est fini , on m’approuve fort. Il est certain que le bois a diminué d'un quart depuis deux ans. Enfin, tout le monde trouve mon affaire bien faite. L’opinion du publie varie sur mon habileté : on me prend tantôt pour un nigaud , tantôt pour un fin inatoi.5.
Adieu : je vais mettre ceci à la poste , et pars pour Luynes.
A MADAME COURIER
13 novembre 1818.
Je suis allé dimanehe à Luynes; j'ai dîné et couché chez les la Beraudière. Ils sont bien fâchés que tu ne sois pas venue. Il y avait chez eux deux émigrés rentrés , liabitants du voisinage, qui sont bien ce qu’on peut voir de plus drôle au monde; deux figures à mettre aux Variétés. Ce ne sont que des révérences, compliments, cérémonies;
ÉCRITES DE FRANCE ET DTTALIE
tout tellement caricature , qu’il y a de quoi crever de rire. Nous en avons bien ri quand ils ont été partis. Bonnes «eus nu demeurant. De Luynesje suis venu avec Odou.x chez ce monsieur qui marchande notre Kilonière , et je crois l uchetera ; mais c'est une affaire qui n'est pas prèle à se conclure. Nous avons diné chez lui. C’est une maison charmante , a Saint-Cyr, sur le chemin de Luy nés ; tu dois te rappeler cet endroit sur la colline a mi-cùtc. On voit Tours et toute la Ia>irc. Tu verras cela quelque Jour. Ils ont grande envie de te voir; tu U une réputation dans tout le pays.
Ton projet de venir passer ici l’hiver ne peut s’exécuter ; d’ailleurs il faut que j'imprime mon Ane cet hiver. Ce n'est point une chose indifférente. Enfin tout s'arrangera. Figure-toi que les propriétaires de terres sont toujours gucu.x , mais jamais ruines.
Ce monsieur qui épouse la vieille ne m'étonne point du tout. Il vient de mourir ici un homme appelé M. A; il n’avait point d'autre état que d’épouser de vieilles femmes, et de les enterrer. Il est mort veuf de la troisième, et riche; car, comme il les traifiiit fort bien pendant leur vie, elles le récompensaient à leur mort. J’avais prédit qu’il finirait par une fille de dix-huit ans qui l’enterrerait ; mais je me suis trompé.
[Courier, selon le projet dont il fait mention dans la lettre précédente , s'occupa , sitôt son retour à Paris , de l'impression de son Ane. En même temps il écrivit la Pétition. Alors seulement il connut son talent, ou plutôt la sympathie du public fram^ais avec ce talent. On sait assez quel effet produisit ce petit écrit de dix pages. Opendant il demeura fidèle h ses études grecques, et ne fut arrête dans la correction de son Ane que par un nouveau crarhenient de sang, qui le prit au mois de février 1817, et le tint longtemps entre la vie et la mort. Obligé d'aller aux eaux pour se rétablir, il ne put reprendre son travail qu’au mois de décembre suivant. La mort deson beau-père, arrivée le 18 novembre de cette année, 1 affecta si vivement, qu’il ne continua qu’avec découragement et de loin à loin les études qui avaient été communes entre eux pendant plusieurs années. Dans quelques lettres qui n’ont pu entrer ici, il parle avec la touchante simplicité qu'on lui connaît, de sa douleur quand il rentra dans le cabinet de son beau-père, qu’il toucha les livres tant de fois feuilletés avec lui, revit sa place et son fauteuil vides, (ha regrets profonds et durables , rximme toutes les impressions de l’âme de Courier, nous ont privés de plusieurs travaux qui, sans cela, eussent été ache-
vés,el que le public ne connaîtra point : perte qu’on ne saurait trop vivement sentir.
En janvier ISIS, (fourier voulut, se voyant des forces, aller seul en Touraine. Il fut repris de son crarhenient de sang, et ramené mourant.
La lettre suivante est une de celles qu’il écrivit pendant sa convalescence â sa femme, qui terminait à Tours les affaires ahamlonnées par lui. Il marque là le peu de souci que lui donne l'Institut, on se trouvaient alors trois places v.icantes. On sait l'histoire des nominations faites à ces places par l’Aradcniie, après six mois employés à préparer scs choix. Les sollicitations de sa femme et de quelques amis avaient déterminé Courier, contre son gré et son caractère, à faire quelques démarches pour reniplaccrson beau-père. Il lesfitel s’en repentit, comme il l’a si plaisamment avoué , tout en se vengeant sur l’Académie du refus auquel il s'était exposé en prenant scs titres de savant pour des droits à une distinction de savant. la lettre qui vient ensuite est adressée à M. Raoul de Ilochctte, après le refus de l’Académie.)
A MADAME COURIEÎI.
Le 0 fév rier 1811.
Tu vois comme je t’écris. Je te parle do moi. C’est comme il faut que tu fasses. Tout ce que tu fais, ce que tu [icnscs, tout ce qui te vient i l’esprit sans e.xamen , il me le faut coucher |wr écrit. VLseonti est mort; je viens de recevoir son billet d’enterremeut. Voilà trois places à l’Institut. En aurai-je une ? Je ne sais. S’ils me reçoivent, j’en serai bien aise; s'ils me refusent , j’en rirai :jenc vaudrai ni plus ni moins, et le public sera pour moi. Je crois que je serai reçu. Mon Ane va p:iraitTO,je crois, la semaine prochaine. Il semble que Bobee ait envie d’en finir.
Adieu. Je m’arrange avec Rosine on ne peut mieux. Elle jouit du bonheur de voir sou fils ne rien faire du tout. J ai voulu hier l'envoyer |xirter quelques livres chez ta mère. Rosine s’en c.st emparé-e, et les a portés elle-mémc. Il ne faut pas qu'un gentilhomme sache rien faire, dit Moliere. Adieu.