AVERTISSEMENT
Pour l'iatelligence Je ce qui suit, il faut premièresnent savoir que Paul-Louis, auteur de cette lettre, ayant découvert à Florence, chez les moines du mont Cassio,un manuscrit complet des Pastorales de Longus , jusque-là mutilées dans tous les imprimés , se préparait à publier le teste grec et une traduction de ce joli ouvrage , quand il reçut la permission de dédier le tout à la princesse ; ainsi appelait-on en Toscane la sœur de Bonaparte, Klisa. Cette permission, annoncée par le préfet iiiéuic de Florence, et devant beaucoup de gens, à Paul-Louis, le surprit. Il ne s'attendait à rien moins , et refusa d'en profiter, disant pour raison que le public se moquait toujours de ces dédicaces ; mais l'eicuse parut frivole : le public , en ce temps-là , n'était rien , et Paul-Louis passa pour un homme peu dévoué à la dynastie qui devait remplir tous les trônes. Le voilà noté philosophe, iodépendant, ou pis encore, et mis hors de la protection du gouvernement. Aussitôt on l'attaque; les gazettes le dénoncent comme philosophe d'abord , puis comme voleur de grec. Un ttgnor PuccM, chambellan italien de l'auguste Elisa, quelque peu clerc, écrit en France , en Allemagne ; cette vertueuse princesse elle-même mande à Paris qu'un homme, ayant trouvé parl»sard, déterré un morceau de grec précieux, s'en était emparé pour le vendre aux Anglais. Cela voulait dire qu'il fallait fusiller l'homme et confisquer son grec, s'il y eût eu moyen; car déjà les savants étaient en possession du morceau déterré qui complétait Longus , de ce nouveau fragment en effet très-précieux, imprimé, distribué gratis avec la version de Paul-Ix>uis.
Un autre Florentin , un professeur de grec appelé Furia , fort ignorant en grec et en toute langue , fâché de l'espèce de bruit que faisait cette découverte parmi les lettrés d'Italie , met la main à la plume , comme feu Janotus . et compose une bro-
chure '. Les brochures étaient rares sous le grand Napoléon : celle-ci fut lue delà les monts , et même parvint à Paris. M. Renouard, libraire , accusé dans ce pamphlet de s'entendre avec Paul-Louis pour dérober du grec aux moines , répondit seul ; Paul- Louis pensait à autre chose.
Il parut aussi des estampes , dont une le représentait dans une bibliothèque , versant toute l'encre de son cornet sur un livre ouvert ; et ce livre , c'était le manuscrit de Longus. Car il y avait fait, en le copiant , comme il est expliqué dans l'écrit qu'on va lire , une tache , unique prétexte de la persécution et de tant de clameurs élevées contre lui. On criait qu'il avait voulu détruire le texte original , afin de posséder seul Longus. Une excellence à portefeuille trouve ce raisonnement admirable , et, sans en demander davantage , ordonne de saisir le grec et le français publiés par Paul-Louis à Rome et à Florence; et ce fut une chose plaisante; car, de peur qu'il n'edt seul ce qu'il donnait à tout le monde , le vizir de la librairie , ne Sachant ce que c'était que grec ni manuscrits, connaissant aussi peu Longus que son traducteur, d'abord avait écrit de suspendre la vente de l'œuvre, quelle qu'elle fût; puis, apprenant qu'on ne vendait pas, mais qu'on donnait ce grec et ce français au petit nombre d'érudits amateurs de ces antiquités, il fit séquestrer tout, pour empêcher Paul-Louis de se l'approprier. Celui-ci ne s'en émut guère, et laissait sa Chloé dans les mains de la police , fort résolu à ne jamais faire nulle démarche pour l'en tirer; mais à la fin, il eut avis qu'on allait lo saisir lui-même et l'arrêter. Cela le rendit attentif, et il commençait à rêver aux moyens de sortir d'affaire, quand il fut mandé chez le préfet de Rome, où il était alors , pour donner des éclaircissements sur sa conduite , ses liaisons , son état , son bien , sa naissance et son pâté d'encre , le tout par ordre
* Ifoos doonont ane tr»daction dé edte brocburé à U fin de M ToluiBe , avec le fœ-timHt de la tache d'csere.
LErrRE
fupérieur. Il écrivit à ce préfet, non sans humeur; voici sa lettre :
• Monsieur, j'ai négligé de répondre aux calom- « nies dirigées contre moi depuis environ un an,
• croyant que ces sottises feraient peu d'inipres-
• siou sur les esprits sensés ; mais puisque le mi-
• nistre y met de l'iniportance, et qu'enfin il faut
■ m'expliquer sur ce pitoyable sujet, je vais donner
• au public , devant lequel on m'accuse, ma justiQ-
• cation aussi claire et précise qu'il me sera possi-
• ble. Vous recevrez. Monsieur, le premier exem- « plaire de ce mémoire très-suecinct, où Son
• Excellence trouvera les renseignements qu'elle
■ désire. •
Le préfet répondit : « Monsieur , gardez-vous bien « de rien publier sur l'affaire dont il est question;
- vous vous exposeriez beaucoup, et l'imprimeur qui « vous prêterait son ministère ne serait pas moins
- compromis. •
Il s'agissait d'un pété d'encre , et remarquez , car il y a en toute histoire moralité, tout est matière d'instruction à qui veut réfléchir; admirez en ceci la doctrine du pouvoir : les calomnies s'impriment , mais la réponse, non. Chacun peut bien dire au public, dans les pamphlets, dans les journaux, Paul- Louis est un voleur; mais il ne faut pas que celuici puisse parler au même public et montrer qu'il est honnête homme. I-e ministre évoque l'affaire a son cabinet, où lui seul en décidera, et fera Paul-Louis honnête homme ou fri|)on, selon qu'il croira convenir au service de Sa Majesté, selon le bon plaisir de Son Altesse impériale madame Bacciocchi.
Paul-I-ouis , bien empêché , récrivit au préfet :
• Monsieur, j'ignorais qu'il fallût votre permission
• |)Our imprimer mon petit mémoire justificatif;
• mais puisqu'elle m'est nécessaire, je vous supplie " de me l'envoyer. » Il n'eut point de répon.se , et l'avait bien prévu. Heureusement il se souvint d'un pauvre diable d'imprimeur nommé Lino Contadini, qui demeurait près de la Sapience , n'imprimait que des almanachs , et devait être |>eu en règle avec la nouvelle censure. Il va le trouver, et lui dit ; Or, sù, presto, sbrtghiamola e si slampi questa rosaprri'eceeUeiilissimosignorpre/etlodi pitlizia; c'est-à-dire : Vite, qu'on imprime ceci pour monseigneur excellentissime préfet de |iolice (ou de propreté, car c’est le même mot en italien). .A quoi le lionhomme répondit : Potiron mio riverlio, corne faràf Non capisco parola (Il francese ; che vuoi rUa ch'io passa raccapezzar mai in questo bene- Hetto siraccio pieno di cassa litre? Mon cher Monsieur, comment ferai-je? n’entendant pas un mot de français, que puis-je comprendre à ce chiffon
toutpieinde ratures? Eh bien! repartit Paul-Louis, nous y travaillerons ensemble ; mais dépêchons , le préfet attend. Les voilà donc à la besogne, et Paul- Louis , compositeur, correcteur, imprimeur, et le reste. Ce fut un merveilleux ouvrage que cette impression : il y avait dix fautes |>ar ligne; mais à toute force on pouvait lire. La chose achevée, vient un scrupule à ce bonhomme d’imprimeur. IX'e nous faudrait-il pas , dit-il , pour faire ce que nous faisons, une |>ermission, unpermessof Non, dit Paul-Louis. Si fait, dit l’autre. Et quoi! pour le préfet; Attendez, dit Lino;jereviens tout à l’heure. Il s’en va chez le préfet, et cependant Paul-Louis fait un paquet d’une centaine d’exemplaires, qu’il emporte. Un quart d’heure après, l'imprimerie était pleine de sbires. Ce sont les gendarmes du pays.
Ayant ce qu’il voulait à peu près , Paul-Louis écrivit encore au préfet une dernière lettre : « Mon-
• sieur, j'ai trompé l'imprimeur Lino. Je lui ai fait
accroire qu’il travaillait pour vous; je lui ai parlé
« en votre nom et comme chargé de vos ordres. Je « l'ai Inlté en l'assurant que vous attendiez impa- ■ tiemment le résultat de .son travail ; enfin tous
• les moyens que j’ai pu imaginer, je les ai mis en " o uvre pour abuser cet homme, qui, pensant vous « servir, ignorait ce qu'il faisait. Après une telle « déclar.ation, je vous crois. Monsieur, trop rai- A sonnable pour vous en prendre à lui , et non pas A à moi seul , de la publication de mon factum lit- A téraire. Je ne vous prie plus que de vouloir bien A l'adresser avec cette lettre au ministre, curieux A de savoir à quoi je m’occupe et qui je suis. »
Le pauvre Lino futarrêlé, interrogé, réprimandé et renvoyé. Le préfet n’adressa au ministre ni lettre ni brochure; mais bientôt après, il reçut une verte semonce de ses maîtres. Laisser imprimer, publier la plainte d'un homme maltraité, quelle Itévue pour un préfet! L'espèce de supercherie dont il avait été la dupe ne l'excusait pas aux yeux d'un gouvernement fort. Il était responsable; la plainte avait paru; c’était sa faute à lui , gagé précisément pour empéclier cela. Il en faillit perdre sa place, et c’eût été dommage vraiment; il ne serait pas ce qu’il est (conseiller d’fctat) aujourd'hui , s'il eût cessé alors de servir les dynasties.
Paul-Louis , depuis ce temps , vécut à Borne tranquille, n'entendant plus parler de préfet ni de ministre. Sa lettre fit du bruit, en Italie surtout. Les fjimbards se réjouirent de voir Florence moquée et traitée d'ignorante. Quelques écrits parurent en faveur dePaul-Lniiis: on voulut y répondre; mais le gouvernement l'empêcha, et imposa silence à tous. On redoutait alors la moindre discussion
A M. RENOUARD
dont le public edt i\é juge. Celle-ci , d’aliord sotte et ridicule seulement, eut des suites sérieuses, fielleuses , même tragiques. Furia en fut malade , Puccini en mourut, car étant à dîner un jour chez la comtesse d' Albani, veuve du prétendant d' A ngleterre , il se prit de querelle avec un des convivesqui défendait Paul-I.ouis, et s'emporta au point que, de retour che.z lui le soir, il écrivit une lettre d'excuses à madame d'Albani , se mit au lit , et mourut, regretté d'un chacun, car il était bon homme, à la colère près. Paul-Louis n’en fut pas cause, comme on le lui a reproché; mais s'il eût pu prévoir cette catastrophe, la crainte de tuer un chambellan ne l’edt pas empêché apparemment d’écrire, quand ilcrut le devoir faire, pour sa propre défense.
Ce qui , dans cette brochure , déplut , ce fut un tou libre, un air de mécontentement fort extraordinaire alors, la façon peu respectueuse dont on parlait des employés du gouvernement; mais plus que tout, ru fut qu’on y faisait connaître la haine de l'Italie pour ce gouvernement et jiour le nom français. Bonaparte croyait être adoré partout, sa police le lui assurait chaque matin ; une voix qui disait le contraire embarrassait fort la |)olicc, et pouvait attirer l’atteution de Bonaparte, comme il arriva; car un jour il en parla, voulut savoir ce que c'était qu’un officier retiré à Borne qui faisait imprimer du grec. Sur ce qu’on lui en dit, il le laissa en repos.
J’ai vu , Monsieur, votre notice d’un fragment de Longus nouvellement découvert , c’est-à-dire, votre apologie au sujet de cette découverte , dans laquelle on vous accusait d’avoir trempé pour quelque chose. Il me semble que vous voilà pleinement justifié , et je m’en réjouirais avec vous, si je pouvais me réjouir. Mais cette affaire , dont vous sortez si heureusement , prend pour moi une autre tournure, et tandis que vous échappez à nos communs ennemis , je ne sais en vérité ce que je vais devenir.
On me mande de Florence que cette pauvre traduction dont vous avez appris l’existence au public vient d'être saisie chez le libraire, qu'on cherche le traducteur, et qu’en attendant qu'il se trouve , on lui fait toujours son procès. On parle de poursuite, d'information, de témoins, et l'on se tait du reste '.
Voyez, Monsieur, la belle affaire où vous m'avez engagé; car ce fut vous, s'il vous en souvient,
* UémUUchc de Corneille: allusion hardie à riaterveiiUon de l'auguste princesse, au refus de la dtidlcacu, ci autre* fait* ooonua alon de tout te inonde a noreoee, et peul'^tfc rntme dans le* faubourgs.
qui eûtes la première pensée de donner au poblte ce malheureux fragment. Moi , qui le connaissais depuis deux ans, quand je vous en parlais à Bologne, je n'avais pas songé seulement à le lire.
Sans ce fragment fiital an repos de ma rie.
Mes jours dans le loisir ooulôaieot sans covia;
je n’aurais eu rien à démêler avec les savants Florentins, jamais on ne se serait douté qu'ils sussent si peu leur métier, et l'ignorance de ces messieurs, ne paraissant que dans leurs ouvrages, n’eût été connue de personne.
Car vous savez bien que c'est là tout le mal , et que cette tache dont on fait tant de bruit, personne ne s’en soucie. Vous n’avez pas voulu le dire , parce que vous êtes sage. Vous vous renfermez d.ans les bornes strictes de votre justlHcation, et, par une modération dont il y a peu d'exemples, en répondant aux mensonges qu'on a publiés contre vous, vous taisez les vérités qui auraient pu faire quelque peine à vus calomniateurs. \ quoi vous servait en effet, assuré de vous disculper, d'irriter des gens qui , tout méprisables qu'il sont, ont une patente, des gages, une livrée ; qui , sans être grand'chose , tiennent à quelque chose, et dont la haine peut nuire? Et puis, ce que vous taisiez , vous saviez bien que je serais obligé de le dire, que vous seriez ainsi vengé sans coup férir, et que le diable , comme on dit, n’y perdrait rien.
Pour moi , tant que tout s'est borné à quelques articles insérés dans les journaux italiens , à quelques libelles obscurs signés par des pédants, j’en ai ri avec mes amis , sachant que , comme vous le dites très-bien , peu de gens s’intéressent à ces choses, et que ceux-là ne se méprendraient pas aux motifs de tant de rage et de si grossières calomnies. Depuis huit mois que ces messieurs nous honorent de leurs injures , vous savez en quels termes je vous en ai écrit ; c'était, vous disals-je , une canaille' qu'il fallait laisser aboyer. J’avais raison de les mépriser ; mais j’avais tort de ne pas les cral nd re, et à présent que je voudrais me mettre en garde contre eux , il n’est peut-être plus temps.
Je fois cependant quelquefois une réflexion qui me rassure un peu : Colomb découvrit l’Amérique , et on ne le mit qu’au cachot ; Galilée trouva le vrai système du monde , il en fut quitte pour la prison. Moi , j’ai trouvé cinq ou six pages dans lesquelles il s’agit de savoir qui baisera Cbioé; me fera-t-on pis qu’à eux ? Je devrais être tout au
' Oiuille , dn chambellans ! Ceci parnt ao peu fort , et quelque* personne* foulaient que l'auteur le aupprimit
LEITRE
plus blâmé par la cour. Mais la peine n'est pas | toujours proportionnée au délit, et c’est là ce qui m’inquiète.
Vous dites que ies faits sont notoires; votre récit et celui de M. Kuriu s'accordent peu néanmoins. Il y a dans le sien beaucoup de faussetés, beaucoup d'omissions dans le vôtre. Vous ne dites pas tout ce que vous savez, et peut-être aussi ne savez-vous pas tout : moi, qui suis moins circonspect , mieux instruit et d'aussi bonne foi , je vais suppléer à votre silence.
Passant à Florence, il y a environ trois ans, j’allai avec un de mes amis, M. Akcrblad , membre de l’Institut, voir la bibliothèque de l’abbaye de cette ville, I.à, entre autres manuscrits d’une haute antiquité , on nous en montra un de Longue. Je le feuilletai quelque temps, et le premier livre , que tout le monde sait être mutilé dans les éditions, me parut tout entier dans ce manuscrit. Je le rendis et n’y pensai plus. J'étais alors occupé d'objets fort différents de ceux-là. Depuis, ayant parcouru la France, l’Allemagne et la Suisse, je revins en Italie, et avec vous à Florence , où , me trouvant de loisir, je copiai de ce manuscrit ce qui manquait dans les imprimés. Je me Ils aider dans ce travail par messieurs Furia et Bcncini, employés tous deux à la bibliothèque de Saint-I-aurent, où le manuscrit sc trouvait alors. En travaillant avec eux , j’y Ils, par étourderie, une tache d’encre qui couvrait une vingtaine de mots dans i’endroit inédit déjà transcrit par moi. Pour réparer en quelque sorte ce petit malheur, j’offris, sans qu’on me le demandit, ma copie, c’est-à-dire celle que nous avious faite ensenîble, moi, M. Furia et son aide, laquelle étant de trois mois , faite sur l'original même , et revue par trois personnes avant l’accident, avait une exactitude et une authenticité qui eût manqué à toute autre. On la dédaigna d’abord, comme ne pouvant tenir lieu de l'original , et ensuite on l’exigea ; mais alors j’avais des raisons pour la refuser. Je payai ces messieurs, et m’en vins de FlorcaceàHume,où ayant trouvé, comme je l’espérais, d’autres manuscrits de Longue, je lis imprimer à mes frais le texte de cet auteur, avec les variantes de Romeet de Florence. Cette ^tion ne se vend point ; je la donne à qui bon me semble; mais le fragment de Florence, imprimé séparément, se donne gratis à qui veut l’avoir.
Dans tout ceci. Monsieur, je n’invoquerai point votre témoignage, dont heureusement je puis me passer. Je vois votre prudence; j’entre dans tous
vos ménagements, et ne veux point vous commettre avec les puisswees en vous contraignant à vous expliquer sur d’aussi grands intérêts. Si on vous en parle, haussez les épaules, levez les yeux au ciel , faites un soupir ou un sourire, et dites que le temps est au beau.
Mab, avant d’aller plus loin, souffrez, Monsieur, que je me plaigne de la manière dont vous me faites connaître au public. Vous m’annoncez comme auteur d'une traduction de Longus parfaitement Inconnue, brochure anonyme dont il n’y a que très-peu d’exemplaires dans les mains de quelques amis; et comme on ne me connaît pas plus que ma traduction , vous apprenez à vos lecteurs que je suis un helléniste , fort habile, dites-vous. On ne pouvait plus mal rencontrer. Si je suis habile, ce n'est pas dans cette occasion que j’en ni fait preuve. Ayant découvert celte bagatelle, qui complète un joli ouvrage mutilé depuis tant de siècles, vous voyez le parti que j’en ni su ti rer. J’en fais cadeau au public, et je passe pour l’avoir non-seulement volée, mais anéantie. Vous-même, Monsieur, vous en déplorez la perte. Les journaux italiens me dénoncent comme destructeur d’un des plus beaux monuments de l’antiquité ; M. Furia en prend le deuil ; sa cabale crie vengeance , et , tandis que ce supplément est , par mes soins et à mes frais, dans les mains de ceux qui peuvent Iclire, on répand partout contre moi un libelle ' avec ce titre : Histoire de la découverte et de la perte subite d'un fragment de Longus. Voilà mon habileté. Où tout autre aurait trouvé du moinsqucique honneur, j’en suis pour mon argent et ma réputation ; et je me tiendrai heureux s'il ne m'arrive pas pis. Croyez-moi, Monsieur, les habiles en littérature sont ceuxqui, comme les jésuites de Pascal , ne lisent point, écrivent peu et intriguent beaucoup.
Je ne suis point non plus helléniste, ou je ne me connais guère. Si j’entends bien ce mot , qui , je vous l’avoue, m’est nouveau, vousdites un helléniste, comme on dit un dentiste, un droguiste, un ébéniste ; et, suivant cette analogie, un helléniste serait un homme qui étale du grec , qui en vit, et qui en vend au public, aux libraires, au gouvernement. 11 y a loin de là à ce que je fais. Vous n’ignorez pas. Monsieur, que Je m’occupe de ces études uniquement par goût, ou pour mieux dire , par boutades, et quand je n’ai point d'autre fantaisie; que je n'y attache nulle Importance, et n’en tire nul profit ; que jamais onn’a vu mon
' Voir rrllr pU« k U Un df cr roiume , «tm mfae-titniU de la loche d'mcrv-
A M. RENOUAUD.
nom en télé d'aucun livre ; qoe je ne veux aucnne des places où l’on parvient par ce moyen; et que, sans les basa rds qui m’ont engagé adonner au public un texte de quelques pages , jamais on n'aurait eu cette preuve démon habileté; qu'enfln même, après cela, si vous ne m'eussiez démasqué, contre toute bienséance et sans nulle nécessité, cette habileté qu’il vous plaît de me supposer, ou ne m’eût point été attribuée , on serait encore un secret entre quelques personnes capables d'en juger.
Qu'est-ce, s’il vous plaît. Monsieur, qu'une notice d’un livre qui ne se vend point, qu’on donne à peu de personnes , et que même on ne peut plus donner? et qu’importe à qui vous lit que ce livre suit bon ou mauvais, si on ne saurait l'avoir ? Que vous vous défendiez du mal qu’on vous impute en nommant celui qui l'a fait , cela est tout simple; mais personne ne vous accusait d’avoir fait cette traduction. Je ne veux point trop vous pousser l.i-dessus, ni paraître plus féché que je ne le suis en effet. Vous avez cru la chose de peu de conséquence , et pensé fort sagement qu’un tel ouvrage ne me pouvait faire ni grand honneur ni grand tort. Mais enfln vous eussiez pu vous dispenser de me nommer, du moins comme traducteur, Pt en y pensant mieux , vous n'eussiez pas dit que j’étais ni habile, ni helléniste.
Vous n’étes pas plus exact en parlant de M.
Fnria. Sans autre explication, vous le désignez seulement comme bibliothécaire, gardien d’un dépôt littéraire célèbre dans toute l’Europe. Y pensez-vous. Monsieur? Vous écrivez à Paris, vous parlez à des Français , qui , voyant dans ces emplois des gens d’un mérite reconnu , dont quelques-uns même sont Italiens ' , ne manqueront pas de croire que le seigneur Furia est un homme considérable par son savoiret par sa place. Je comprendsquecette erreur peut vous être indifférente, et qu’ayant apparemment plus de raison de le ménager qoe de vous plaindre de lui, vous lui I aissez volontiers la considération attachée A son titre dans le paysoù vous êtes. Mais moi qu'il attaque, soutenu d'unecabalede pédants, il m'importe qu’on l'apprécie A sa juste valeur, et je ne puis souffrir non plus qu'on le confonde avec des gens dont l'érudition et le goût font honneur à l’Italie.
Si vous eussiez voulu , Monsieur, donner une juste idée des personnages pen connus dont vous aviez A parler, après avoir dit que j’étais ancien militaire, helléniste, puisque vous le voulez,
' Vbcouti, Mtriol et d'autm.
fort habile. Il fallait iqouter : M. Furia est un cuistre, ancien cordonnier comme son père, garde d’une bibliothèque qu’il devrait encore balayer, qui fait aujourd'hui de mauvais livres n'ayant pu faire de bons souliers, helléniste fort peu habile, à huit centsfrancs d'appointements ; copiant du grec pour ceux qui le payent ; élève et successeur du seigneur Bandini, dont l’ignorance est célèbre. Et il ne fallait pas dire seulement, comme vous faites, que cet homme cherche des torts dans les accidents tes plus simples, mais qu’il est intéressé A en trouver, parce qu’il est cuistre en colère , dont la rage et la vanité cruellement blessée servent d'instrument A des haines ' qui n’osent éclater d'une autre manière. Ce sont IA de ces choses sur lesquelles vous gardez un silence prudent. Fonlenelle, dit quelque part Voltaire , était tout plein de ces ménagements. U n'edt voulu pour rien au monde dire seulement à t’oreilte que F... est un polisson. Voltaire cachait moins sa pensée. Mais il est plus sûr d'imiter Fontenelle. Malheureusement le choix n’est pas en mon pouvoir, et je suis obligé de tout dire.
Pour commencer par les raisons que peut avoir le seigneur Furia de n'être pas aussi désintéressé qu’on le croirait dans cette affaire , il faut savoir que la decouverte du précieux fragment de Longus s’est faite dans un manuscrit sur lequel , lui Furia, a travaillé longues années, et qu’il regardait en quelque sorte comme sa propriété ; qu’on y a fait cette trouvaille au moment précisément où le seigneur Furia venait de donner au public une notice très-ample et très-exacte, selon lui, de ce même manuscrit, dans laquelle est indiqué, page par page, et fort au long, tout ce que le sieur Furia y a pu remarquer; que son travail sur ce petit volume, annoncé longtemps d'avance, a duré six ans, pendant lesquels U n'a cessé de le feuilleter et de le décrire avec une patience peu commune; qu'il en a même, A ce qu'il dit, extrait beaucoup de variantes des prétendues fables d’Ésope, par lui réimprimées A la fin de sa notice; car c‘3 sottises dcquelque moine, par où l’on commence nu collège l'étude de la langue grecque , sc trouvent dans ce manuscrit à la suite du roman de Longus, et le sieur Furia n’a pas manqué d'en faire son profit ; qu’enfln , A peine
• Ln Français alm delà In monta ètaknt déintéa comioa le sont maintenant les Allemands. Le gouvernement n'en savait rien et ne voulait en rien savoir. Ce pasaaite et d'autres paretla d-dmous, tirent en lUtie une trê»*vive WQMtk>nç et déplorent à VaultrriUt qui redoute Hirtout qu’on baprlinc ce que cbacua pente.
LtmiF.
achevé son ouvrage qu’il vendait lui-mème, et où il pensait avoir épuisé tout ce qu’on pouvait dire ÿu divin manuscrit , arrive par hasard quelqu’un qui , tout au premier coup d’œil , voit et désigne au public la seule chose qui fût vraiment intéressante dans ce manuscrit , et la seule aussi que le sieur Furia n’y eût pas aperçue.
On écrit aujourd'hui assez ordinairement sur les ehoses qu’on entend le moins. Il n'y a si petit écolier qui ne s'érige en docteur. A voir ce qui s'imprime tous les jours, on dirait que chacun se croit obligé de faire preuve d'ignorance. Mais des preuves de cette foree ne sont pas communes , et le seigneur Bandini lul-méme , maître et prédécesseur du seigneur Furia , fameux par des bévues de ce genre, n’a rien fait qui approche de cela.
Nous avons des relations de voyage dont les auteurs sont soupçonnés de n’étre jamais sortis de leur cabinet ; et dans un autre genre.
Combien de gens ont fsil des récits de batailles Dont ils s’étalent tenn.i loin ?
mais une notice d’un livre par quelqu'un qui ne l’a point lu est une bouffonnerie toute neuve, et dont le publie doit savoir gré au seigneur Furia.
Je ne prétends pas dire par là qu'il ne l'ait examiné avec beaucoup d'attention. J'admire au contraire qu'il ait pu entrer dans tous ces détails et en faire deux volumes. Son ouvrage, que je n’al point lu (car j'en parle à peu près comme lui du manuscrit), sera quelque jour utile au relieur pour éviter toute erreur dans la position des feuillets. En un mot, dans le compte qu’il rend de ce livre, selon lui, si intéressant, qui l'a occupé six années, il a pensé à tout, excepté à le lire.
Il est fâcheux pour vous, Monsieur, de n’avoir pas été témoin de l’effet que produisit sur lui la première vue de cette lacune dans le livre imprimé, et do morceau inédit qui la remplissait dans le manuscrit. Sa surprise fut extrême j et quand il eut reconnu que ce morceau n’était pas seulement de quelques lignes, mais de plusieurs pages, il me fit pitié, je vous assure. D’abord U demeura stupide : vous en auriez peut-être ri ; mais bientôt vous auriez eu peur, car en un instant il devint furieux. Je n'avais jamais vu un pédant enragé ; vous ne sauriez croire ce que c'est.
Le quadni[ié<le écume et son mil éUacelle.
Si des regards il eût pu mordre, j'aurais mal passé mon temps.
Dès lors le seigneur Furia se crut un homme déshonoré. Vous savez que Vatcl se tna parce que
le rôt manquait au sou|icr de son maître. 1 1 avait , comme dit le roi quand on lui apprit cette mort, de riionneur à sa manière. M. Furia ne se tua point, parce que bientôt après il conçut l'espérance de rétablir un peu sa réputation aux dépens de la mienne; car ce fut, je crois, le surlendemain que je fis ou manuscrit cette tache, dont il me sait, dans son âme, stbon gré, quoiqu'il s'en plaigne si haut. Après avoir copié tout la morceau inédit, j'achevai la collation du reste avec ces messieurs. Pour marquer dans le volume l'endroit du supplément, j’y mis une feuille de papier, sans m'apercevoir qu'elle était barbouillée d'encre eu dessous. Ce papier s'étant collé au feuillet, y fit une tache qui couvrait quelques mots de ((uelques lignes. M. Furia a écrit en prose poétique l'histoire de cet événement. C'est, à ce qu’on dit, son meilleur ouvrage ; c’est du moins le seul qu'on ait lu. Il y a rais beaucoup du sien, tant dans les choses que dans le style; mais le fond en est pris de la Pharsale et des tragédies de Séné<iuc.
J'avoue que ce malheur me parut fort petit.
Je ne savais pas que ce livre fût le Palladium de Florence, que le destin de cette ville fût attaché aux mots que je venais d’effacer : j’aurais dû cependant me douter que ces objets étaient sacrés pour les Florentins, car ils n’y touchent jamais. Mais enfin , je ne sentis point mon sang scgiaccr, ni mes cheveux se hérisser sur mon front; je ne demeurai pas un instant sans voix, sans pouls et sans haleine. M. Furia prétend que tout cela lui arriva : mais moi je le regardai bien , et je ne vis en lui, je vous jure, aucun de ces signes alarmants d'une défaillance prochaine, si ce n'est quand je lui mis, comme on dit , le nez sur ce morceau de grec qu’il n'avait pu voir sans moi.
Les expressions de M. Furia pour peindre son saisissement à la vue de cette tache , qui couvrait, comme je vous ai dit, une vingtaine de mots, sont du plus haut style et d'un pathétique rare, même en Italie. Vous en avez été frappé. Monsieur, et vous les avez citées, mais sans oser les traduire. Peut-être avez-vous pensé que la faiblesse de notre langue ne pourrait atteindre à cette liautcur : je suis plus hardi , et je crois , quoi qu'en dise Horace , qu'on peut essayer de traduire Pindare et M. Furia ; c'est tout un. Voici ma version littérale :
A un si horrible spectacle ( il parle de ce pâté que je fis sur son bouquin ) , mon sang se gela dans mes veines; et, durant plusieurs instants.
A M. RENOUARD
voulant crier, voulant parler, ma voix s’arrêta flans mon gosier; un frisson glacé s’empara de tous mes membres stupides.... Voyez- vous, Monsieur? ce pâté, c'est pour lui la tète de Méduse. Le voilà stupide; il l’assure, et c'est la seule assertion qui soit prouvée par son livre. Métis il y a dans cet aveu autant de malice que d'ingénuité : cor il veut faire croire que c'est mot qui l'ai rendu tel, au grand détriment de la littérature. Moi je soutiens que longtemps avant que d’avoir vu cette affreuse tache , dont le seul souvenir le remplit d’horreur et d’indignation. Il était déjà stupide, ou certes bien peu s'en fallait , puisqu'il a tenu, feuilleté, examiné, décrit et noté par le menu chaque page de ce petit volume, sans se douter seulement de ce qu’il contenait.
Lorstpie son directeur, ou son conservateur, comme il l'appelle quelquefois, le seigneur Thomas Puzzini ‘, apprit cet étrange accident parla trompette sonore de la renommée, qui, toifours
infatigable fit à son oreille bref, quand
od lui conta l'aventure du pâté, il fut saisi d'horreur; il frémit au récit d’une action si atroce. En effet, il y a de plus grands crimes, mais il n’y en a point de plus noirs. Ailleurs , M. Kuria représente Florence désolée ; toute une ville en pleurs, les cilogens'constemés : pour lui , dans ce deuil public, quand tout le monde pleurait, vous imaginez bien qu'il ne s'épargnait pas. Depuis que sa voix s'était arrêtée dans son gosier, il ne disait mot, et sans doute il n'en pensait pas davantage, car il était devenu stupide. Mais la nuit, dans ses songes, celte image cruelle (il n’a osé dire sanglante ) s’offrait à ses geux. Et il déclare dans son début que l'obligation ou il est de raconter ce fait lui pèse , est pour lui un fardeau exee.ssivement à charge , parce qu’elle lui rappelle ( cette obligation ) la mémoire plus vive de i’ acerbité d’un événement qui, bien qu’aucun temps ne puisse pour lui le couvrir d'oubli, ce nonobstant, il ne peut y repenser sans se sentir compris tout entier d’horreur. Je traduis mot a mot. Ici, c’est Virgile amplifié à proportion du snjet ; car ce que le poète avait dit du massacre de tout un peuple, a paru trop faible a M. Furia pour un pâté d'encre.
N’admirez-vous point. Monsieur, qu'un homme écrivant de ce style, attache tant d'importance
' $00 vrai Dom était Puccini. L'auteur, se votUant divertir, en a fait Puzzini, sobrkniet italien qui signlUe puloi», pvamt, pvantini , et s'appliquait an pmonnage ; car, comme dit He. lUiler, U ientait bien ptiu fort , mais non p<is miVMx qur rote. Ijs nom lui demeura. 11 u'y a si mauvaise plaisanterie qui ne réussisse contre la cour, les ehambellans, la (carde*mt>e.
P. L. cocaica.
au texte de Longue , qui est la simplicité même? c'est le zèle des bouquins qui enflamme M. Furia et le fait parler comme un prophète. Au reste, l'hyperbole lui est familière , et c’est où il réussit le mieux. En voulez-vous un bel exemple? Quelqu'un de ses protecteurs (car il en a beaucoup, tous brûlant du même zèle et acharnés contre moi ) se charge , au refus des libraires , de l’impression d’un de ses livres : aussitAt M. Furia le proclame dans sa dédicace le premier homme du siècle , et l'assure qu'aucun âge à venir ne se taira sur ses louanges. Cicéron en disait autant jadisauxeonquérantsdu monde ' . Or, si un homme qui dépense cinquante écus pour imprimer les sottises du seigneur Furia mérite des autels, il est clair que celui qui fait, quoique involontairement, voir et palper à chacun l’ignorance dudit seigneur, est digne de tous les supplices : c’est la substance du libelle qu'il a publié contre moi.
Nous sommes d’accord sur les faits , et les circonstances qu’il raconte , la plupart de son invention , sont Indifférentes au fond. Qu'importe, en effet , qu’il se soit le premier aperçu de cette tache , ainsi qu’il le dit , ou que je la lui aie montrée dès que je la vis moi-mème , conune c'est la vérité? que ce soit lui qui m’ait indiqué ce manuscrit de Longus , ou que je le connusse longtemps auparavant, comme vous. Monsieur, le savez, et tant d’antres personnes a qui j'en avals écrit et parlé? que j’aie copié, selon ce qu’il dit , tout le supplément sous sa dictée, ou que je lui aie déchiffré et expliqué les endroits qu'il n'avait pu lire, faute d’entendre le sens, comme le prouve cette copie même; tout cela ne fait rien a l'affaire.
J’ai fait la tache, l’horrible tache, et j’en ni donné à M. Furia ma déclaration , sans qu’il songeât , quoi qu’il en dise , à me la demander. Après lui avoir offert ma copie, qu’il me demandait tout aussi peu , je la lui ai depuis refusée. Je suis loin de m’en repentir, et vous allez voir pourquoi.
J’offris d'abord, comme jel’ai dit, de mon propre mouvement , cette copie à M. Furia , et il accepta mon offre sans paraître en faire l^ucoup de cas , observant très-judicieusement qu’aucune copie ne pourrait réparer le mal fait au manuscrit. Je continuai mon travail ; vous arrivâtes deux jours après, et vous vîtes le désastre, comme l’appelle M. Furia. Ce jour-là, autant qu’il m’en souvient, il pensait encore fort peu à In copie promise ;
• yulfa <rlos de tttis laudibu conftcesrrt. (Cicéron.)