I.EITHE
cependant je vois, par votre notice, qu'il en fut question, et sans doute Je la promis encore. Ce ne (iit que le lendemain, quand vous n'étiez plus a Florence, que M. Furia me demanda cette copie avec beaucoup de vivacité. Je lui dis que le temps me manquait pour en faire un doubie, qui me devait rester, mais qu'aussitât achevée la collation du manuscrit , je songerais à le satisfaire. même jour, regardant la tache dans le manuscrit, elle me parut augmentée, et je conçus des soupçons. Le soir, au sortir de la bibliothé(|ue, M. Furia me pressa fort de passer avec loi chez moi, pour lui donner la copie. Il la voulait sur-le-champ, parce que, disait-il, chez moi elle se pouvait perdre. Son empressement iqoiitant aux dcflanccs que j'avais déjà, je lui répondis que, toutes réflexions faites, je serais bien aise de garder par devers moi cette copie qui , étant écrite de trois mains , était la seule aulhcntlque et l'unique preuve que Je pusse donner du texte que je publierais, quant aux endroits effacés. Par cette raison même , me dit-il , c'était la seule qui convint à la bibliothèque, où, d’ailleurs, demeurant dans scs mains, elle ne courait aucun risque. Je ne lui dis pas ce que j'en pensais, mais je le refusai nettement. Il sc fâcha, je m'emportai, et l'envoyai promener en termes qui ne sa peuvent décrire.
>e vous prévins-je pas. Monsieur, quand vous voulûtes enlever ce papier colle au manuscrit? Ne vous criai-je pas ; Prenez garde, ne touchez rien; tvut ne savez pas à guettes gens vous avez affaire? J'employai peut-être d'autres mots, que l’occasion et le mépris que j’avais pour eux me dictaient; mais, en gros, c'était là le sens, et vous vous en souvenez. Ne craignez rien.
Monsieur ; ceci ne peut vous compromettre. Vous ne m'écoutâtes point; vous portâtes la main sur la fatale tache : mal vous en a pris; mais enlin votre conduite prouva que vous pensez toujours bien des gens en ptaee, quelle que soit leur place. Vous pouvez donc convenir, sans vous brouiller avec personne, que je vous avertis de ce qui vous arriverait, et vous en conviendrez, car on aime la vérité quand elle ne peut nous nuire.
Vous voyez, Monsieur, que des lors j’avais deviné leur malin vouloir; j’ignorais encore ce qu’ils méditaient; mais je le savais quand je refusai ma copie à M. Furia.
Pour comprendre l'importance que nous y attachions l’un et l’autre, il faut savoir comment cette copie fût faite. Le caractère du manuscrit m'était tout nouveau : MM. Furia et Bencini
l'ayant tenu assez longtemps pour en avoir quelque habitude, me dictaient d'abord, et j'écrivais; et, en écrivant, je laissais aux endroits qu'ils n'avaient pu lire dans l'original, parce que les traits en étaient ou effaces ou confus, des espaces en blanc. Quand j’eus ainsi achevé d'ecrire tout ce qui manquait dans l’imprimé, je pris à mon tour le manuscrit, et guidé par le sens, que j’entendais mieux qu'eux, je lus ou devinai partout les mots que ces messieurs n'avaient pu déchiffrer; et eux, qui tenaient alors la plume, écrivant ce que je leur dictais, remplissaient dans ma copie les blancs que j 'avais laisses. De plus, dans ce que j’avais écrit sous Icnr dictée, il sc trouvait des fautes que je leur fis corriger d’après le manuscrit; ce qui produisit beaucoup de ratures. Ainsi , dans chaque page, et presque à chaque ligne, parmi les mots écritsde ma xnain, se trouvent des mots écrits par l’un d'eux, et c’est là ce qui constate l’authenticité du tout; aussi voyez-vous que M. Furiii, dans sa diatribe contre moi, atteste rcxaclitude de cette copie, qu'il ne i>ourraitniersausse faire tortàlui-tnéine.
Plusieurs pi'rsotmes à Florence, me parlant alors de la tache faite au manuscrit, me parurent persuadées tpie c'était de ma part une invention pour pi)Uvoir altérer le texte dans quelque passage obscur et en éluder ainsi les dilllicultés. Ces bruits étaient semés par M. l-'uria, qui, à toute force, voulait discréditer l’édition que vous aviez annoncée, et sur laquelle il ijcnsait que nous fondions , vous et moi , une spéculation des plus lucratives ; car il ne pouvait ni croire ni comprendre que je lissé tout cela gratuitement ; et forcé de le croire à présent , il ne le comprend pas davantage.
En ce temps-là même, vous avez pu lire dans la Gazette de .ViYoziunnrticlefaitparquelqu'un de la calxde de M. Furia, où l’on avertissait le pulilicde n'ajouter aucune fui à un supplément de Longus gui allait paraître à Paris, attendu ta destruction du manuscrit original, etc. Vous concevez , Monsieur, que , dans cet état de chos<‘s , M. F uria était le dernier à qui j’eusse confié le dépût (lu’il exigeait. Comment pouvais-je reparer le mal fait au manuscrit, si ce n’est en donnant au public le texte imprime d'après une copie authentique? et cette preuve unique du texte que j'allais publier, pouvais-je la remettre à l'homme qui m'accusait de vouloir falsifier ce texte ?
Notez que cette pièce, à moi si nécessaire, est, pour la bibliothèque, parfaitement inutile; elle ne peut avoir, aux yeux des savants , l’autorité du
hv C^oogle
A M. RENOUARB.
mamisorit, ni par conséquent en tenir lieu. S'il y a quelque erreur dans mon édition , c'est que j'ai mal lu l'original , et ma copie ne saurait servir à In corriger. Elle est inutile àceuxqui pourraient douter de la fidélité du te.xte imprimé , dont elle n’est pas 1a source ; mais clic m'est utile à moi contre l'intidélité et la mauvaise foi du seigneur Furia, qui , s'il l'avait dans les mains, en altérant un seul mot, rendrait tout le reste suspect, au lieu que sa propre écriture le contraint maintenant d’avouer l’authenticité de ce texte, qu'il nierait assurément s’il y avait moyen.
Si M. Furia eût eu cette copie en son pouvoir, il aurait d'abord publié de longues dissertations sur les ratures dont clic est pleiuc. Sa conclusion se devine assez , et la sottise de scs raisonnements n’eût été connue que des habiles , qui sont toujouis en petit nombre et ne décident de rien ; aussi, loin de la lui eotillcr, j’ai refusé même de la lui montrer; car s'il eût pu seulement savoir quels étaient les mots écrits de sa main, cela lui aurait sufti pour remplir les gazettes de nouvelles impertinences. En un mot, toute demande de sa part devait être suspecte , et son empressement fut le premier motif de mon refus.
Certes, la rage de ces messieurs se manifistait trop publiquement pour que je pusse me méprendre sur leure intentions. Peu de jours après votre départ, les directeurs, inspecteurs, conservateurs du sieur Furia s'assemblèrent avec lui eliez le sieur Puzzini , chambellan , garde du Musée : on y transporta en cérémonie le saint manuscrit,. ««<!•((/« ÿ««fre/neu/fcs. Là, les chimistes, eonvwjués pour opiner sur le pâté, déclarèrent tout d’une voix qu'ils n’y coimaissnicnt rien : que cette tache était d'une encre toute extraordinaire, dont la com|)osition , imaginée i>ar mol exprès pour ce grand dessein , passait leur capaeité, résistait à toute analyse, et ne se pouvait détruire par aucun des moyens connus. Procès-verbal fut fait du tout , et publié dans les journaux. M. Furia a écrit au long tout ce qui se passa dans cette mémorable séance : c'est le plus l>el épisode de sa grande histoire du pâté d’encre, et une pièce achevée dans le style de Diufuirus ou de Chiampot la Perruque. Pour moi, je ne puis m’empécher de le dire , dussé-je m'attirer de nouveaux ennemis : cela prouve seulement que les professeurs de Florence ne sont pas plus habiles en chimie qu'en littérature, car le premier relieur de Paris leur eût montré que c’était de l'encre il* la petite vertu, et l'eût enlevée a leurs yeux par les |
procédés qu’on emploie , comme vous savez , tous les jours.
Mais que vous semble, Monsieur, de cette dévotion aux bouquins? .\ voir l'importance que ces messieurs attachent â leurs manuscrits, ne dirait-on pas qu’ils les lisent ? Vous penserez qu’étant payfe pour diriger, inspecter, conserver â Florence les lettres et les arts, ils soignent, sans trnpsavoir ce quec'est, ledépAt qui leur est confié, et se font de leur soin un mérite, le seul qu'ils puissent avoir. Mais ce zèle de la maison du Seigneur est ,je vous assure , bien nouveau chez eux ; il n’a jamais pu s’émouvoir dans une occasion toute récente , et bien plus importante , comme vous allez voir.
L’abbaye de Florence , d’où vient dans l'origine ce texte de Longus , était connue dans toute l’Europe comme contenant les manuscrits les plus précieux qui existassent. Peu do gens les avaient vus; car, pendant plusieurs siècles, cette bibliothèque resta inaccessible ; il n’y pouvait entrer que des moines, c’est-à-dire, qu’il n’y entrait personne. La collection qu’elle renfermait, d’autant plus intéressante qu'on la connaixsait moins , était une mine toute neuve a exploiter pour les savants ; c'était la qu’on eût pu trouver, non pas seniement un Longus, mais un Plutarque, un Diodorc, un Polybe plus complets que nous ne les avons. J'y pénétrai enlin , comme je vous l’ai dit , avec M . .\kerblad , quand le gouvernement français prit possession de la Toscane ; et en une heure nous y vîmes de quoi ravir en extase tous les helléni.ites du monde , pour me servir de vos termes , quatre-vingts mamiscrits des neuvième et dixième siècles. Nous y remarquâmes surtout ce Plutarque dont je \ ous ai si souvent parlé. Ce que nous en pûmes lire parut appartenir à la vit d’EpaminondiLS, qui manque dans les imprimés. Quelques mois après, ce livre disparut, et avec lui tout ce qu’il y avait de meilleur et de plus beau dans la bibliothèque , excepté le Ig>ngus , trop connu par la notice récente de M. Furia , pour qu'on eût osé le vendre. Sur les plaintes que nous fimes , M. Akcrblad et moi , la junte donna des ordres pour recouvrer ces manuscrits. On savait ou ils étaient , qui tes avait vendus , qui les avait achetés; rien n’était plus facile que de les retrouver : c’était matière à exercer le zèle des conservateurs, et nous pressâmes fort ces messieurs d'agir pour cela ; mais ils ne voulaient, nous dirent-ils, /dire de la peine à personne. La chose en demeura la. J’ai gardé la minute d’une lettre
; i.v Cîoogle
que j'écrivis à ce sujet à M. Cbaban , membre de la junte.
Livourne Je M septembre 1007.
» MojiSIElB ,
• Les ordres que j'ai reçus m'ont obligé de
• partir si précipitamment, que j'eus à peine le > temps de porter chez vous ma carte à une
• heure où je |MUvals espérer de vous parler ; ma-
- niérc de prendre congé de vous bien contraire
• à mes projets; car après les marques de bonté
• que vous m'avez données, Monsieur, j'avais
• dessein de vous faire ma cour, et de profiter
• des dispositions favorables où je vous voyais
■ pour rassembler et sauver ce qui se peut encore
• trouver de précieux dans vos bibliotbéques de
■ moines. Mais puisque mon service m'empêche
• de partager cette bonne œuvre, je veux au moins
• y contribuer par mes prières. Je vous conjure
■ donc de vouloir bien ordonner que tous les ma-
• nuscrits de l'abbaye soient transportés ù ta bi-
• bliothèque de Saint-Laurent,et qu’on cherche
■ ceux lpt1 manquent d’après le catalogue exis-
- tant. J’ai reconnu dernièrement que déjà quel-
• ques-uns des plus importants ont disparu ; mais
■ il sera facile d'en trouver des traces, et d'em- « pécher que ces monuments ne passent à l'é-
• tranger, qnien est avide, oumémene périssent
• dans les mains de ceux qui les recèlent , comme
■ il est arrivé souvent, etc. »
On donna de nouveaux ordres pour la recherche des manuscrits. Je fùs même nommé par ta junte, avec M. Akerblad, commissaire à cet effet; honneur que nous refusâmes, lui comme étranger, moi comme occupé ailleurs. Ce soin demeura donc confié à MM. Puzzini et Furia, que rien ne put engager ày penser le moins du monde; ils ne voulaient alors faire de la peine à personne. Ceux qui avaient les manuscrits les gardèrent , et les ont encore.
Or, ces gens, si indifférents à la perte d’une collection de tous les auteurs classiques , croiroitun que ce sont eux qui aqjourd'hui , pour quatre mots d'une page d'un roman, quatre mots que, sans moi, ils n'eussent jamais déchiffrés, quatre mots qui sont imprimés, et qu’ils liraient s'ils savaient lire, travaillcut avec tant d'ardeur à soulever contre moi le public et le gouvernement , remplissent les gazettes d'injures et de calomnies ridicules, et, par des circulaires, promettent à lacanaille littéraire d’Italie le plaisir de me voir bientôt traité en criminel d'État. M. Puzzini en
répond ; il sait sansdoute ce qu'il dit, et, ma foi, je commence à te croire un petit, comme dit Sosie.
Ce qui voussurprendra. Monsieur, c'est qu'aucun d'eux ne me connaît. Jamais aucun d’eux , excepté le seigneur Furia, n'a eu avec moi ni liaison , ni querelle , ni rapport d’aucune espèce. J'ai parlé un quart d’heure à.M. Puleini ' , et ne me rappelle pas même sa figure ; ainsi leur haine contre moi ne peut être personnelle. Pour me faire une guerre si cruelle , et sur si peu de chose , eux qui naturellement ne veulent faire de mal à personne, leur motif est tout autre qu'une animosité, si cela se peut dire, individuelle. L’offense que j'ai faite très-involontairement au seigneur Furia lui est particulière ; la rage de toute sa clique a une cause plus générale.
Vous vous rappelez le mot des Espagnols :
iVoit comme Français, mais comme hérétiques ’. Ces messieurs disent bien ici quelque chose d'approchant; mais je vous assure qu'ils déguisent fort peu les vrais motifs de leur haine; tout le monde en est instruit. Mon premier crime a été de découvrir leur ignorance; mais cela seul n’eùt été rien, cor s'ils persécutaient tous ceux qui en savent plus qu'eux , à qui pourraient-ils pardonner? \e second, qui me rend indigne de toute grâce, c’est que je ne prononce p.is comme eux le mot ciceri C'est là une Sorte de péché originel que rien ne peut effacer.
Si j'avais le moindre crédit, le moindre petit emploi , quelque gain à leur promettre , quelques bribes à leur jeter, ils seraient tous à mes pieds , et imagineraient autant de bassesses pour me faire la cour, qu’ils inventent aujourd’hui de calomnies pour me nuire. Soyez assuré. Monsieur, qu'avant de se décider à m'entreprendre, comme on dit, ils se sont bien informés sije n’avais point quelque appui, et comme ils ont appris que je ne tenais à rien , que je vivais seul avec quelques amis aussi obscurs que moi , que je me tenais loin des grands , et qu’aucun homme en
> CmI M>n nom encore estropié, mois d'une antre fa^n. Puteini veut dire poussin, pelll poutet, m italien : on eu a fait Pulcinetla , polichinelle chea nous. Cou Utzxi , qui ne demandaient pas assurément beaucoup d’esprit , chagrinèrent plus que tout le rcsle le pauvre chambellan.
’ 1^ Espagnols, dans la Floride, Srenl pendre et brdler les Fram;aia proleslants, avec cet écriteau : tion comme Fronçai,, mai, comme Hérétique, : à quoi les dibusUers , depuis , répon dirent en massacrant les Espagnols : Non comme Eepagnot , , mais coome assassriis.
t CecJ rail allusion aux Vêpres Siciliennes, m'i, pour connaître les Français , on les obligeait dé dire ce mot. Ceux qui ne le prononçaient |>a$ bien étaient massacrés.
Digilizod by .Goo^Ic
A M. RENOUARD
place ne s’intéressait à moi , ils m'ont déclaré la guerre. Avouez que ce sont d'habiles gens; car que ces bons Espagnols fissent una«/o-(/a-/édes Français dans la Floride, c'était quelque chose assurément ; il y avait là de quoi louer Dieu ; mais si on pouvait faire brûler un Français par les Français mêmes , quel triomphe ! quelle allégresse I Je vois ici des gens qui lisent cette triste rapsodie de Furia contre moi : Son style est mauvais, disent-ils, son intention est bonne.
La découverte que j'ai faite dans le manuscrit n’est rien , au dire de ces messieurs ; c’est la plus petite chose qu’on pût jamais trouver ; mais le mal quej'ai fuitest immense. Entendez bien ceci. Monsieur; le fragment tout entier n’est rien ; mais queli[ues mots de ce fragment, effacés par malheur, font une perte immense,. même alors que tout est imprimé. M. Furia a étendu cette perte le plus qu’il a pu, puisque la tache est aujourd’hui double au moins de celle quej’ai faite, si le dessin qu’en a publié M. Furia est exact. Il l’a augmentée à ce point, afin de pouvoir dire qu’elle était Immense; car il accommode non l'épithète à la chose, mais la chose à l'épithète qu’il veut employer. .\vec tout cela, il s’en faut que le dommage soit immense; et quand j'aurais noyé dans l’encre tous ses vieux bouquins et lui , le mal serait encore petit.
Cependant cette découverte, toute méprisable qu’elle est, M. Furia entend qu’elle nous soit commune, ou, pour mieux dire, il y consent; car on voit bien d'ailleurs qu’elle lui appartient toute , puisque c’est lui , dit-ll , qui m’a fiiit connaître, montré, déchiffre ec manuscrit, que sans lui apparemment je n’aurais pu ni trouver ni lire. C'est là, au vrai, le but principal de son libelle, et à quoi tendent tous les détails par lui inventés, dont son récit est rempli. Sans y mettre beaucoup d’art , il a trouvé scs lecteurs disposés à le croire et à lui adjuger la moitié de cet honneur ; car tout pour un seul, ce serait trop.
Que de haines accompagnent la renommée!
qu'il est difficile d’échapper à l’oubli et à l’envie I De tous les chemins qui mènent au temple de Mémoire, j’ai suivi le plus obscur : huit pages de grec font toute ma gloire, et voilà qu’on me les dispute! M. Furia en veut sa part; il crie dans les gazettes, il arrange, il imprime un tissu de mensonges pour arriver à ce mot .• l\'otre commune découverte. Vous, Monsieur, vous voyez la fourbe, et, bien loin de la découvrir, vous tâchez d’en profiter pour vous glisser entre nous deux. Vous gemblez dire à chacun de nous : Souffre qu’au i
moins je sois ton ombre. Furia y consentirait; mais moi, je suis intraitable : je veux aller tout seul à la postérité.
La gloire aqjourd hui est très-rare ; on ne le croirait jamais; dans ce siècle de lumières et de triomphes, il n’y a pas deux hommes assurés de laisser un nom. Quant à mol, si j’ai complété le texte de Longus, tant qu’on lira du grec, il y aura toujours quatre ou cinq hellénistes qui sauront que j’ai existé. Dans mille ans d'ici , quelque savant prouvera , par une dissertation , que je m’appelais Paul-Louis , né en tel lieu , telle année ,
mort tel jour de l’an de grâce sans qu’on en
ait jamais rien su, et, pour cette belle découverte , il sera de l’Académie. Tâchons donc di; montrer que je suis le vrai , le seul lestaurateur du livre mutilé de Longus : la chose en vaut la peine; il n’y va de rien moins que de l'immortalité.
Vous savez. Monsieur, ce qui en est, quoique vous n’en disiez rien , et M. Clavier le sait aussi , à qui j’écrivis de Milan ces propres paroles :
Milan , le I8 oetobre IN09.
" Envoyez-moi vite. Monsieur, vos comniis- - slons grecques; je serai à Florence un mois, à a Rome tout l'hiver, et je vous rendrai bon compte '< des manuscrits de Pausonias. Il n’y a houi|uln
• en Italie où je ne veuille perdre la vue pour l’a-
• mour de vousetdu grec. Je fouillerai aussi imur e mon compte dans les manuscrits de l’abbaye de " h'Iorence. Il y avait là du bon pour vous et pour « moi , dans une centaine de volumes du neuvième
• et du dixième siècle ; il en reste ce qui n’a pas
• été vendu par les moines : peut-être y trouve-
• rai-jc votre affaire. Avec le Chariton de Dor-
• ville est un loingus que je crois entier ; du moins
■ n’y al-je point vu de lacune quand je l’exami-
• nai ; mais , en vérité , il faut être sorcier pour le « lire. J’espère pourtant en venir à bout , à grand n renfort de besicles , comme dit maître François. « C’est vraiment dommage que ce petit roman a d’une jolie invention , qui , traduit dans toutes
• les langues , plaît à toutes les nations, soit dans
• l’état où nous le voyons. SI je pouvais vous l'of-
• frir complet, je croirais mes courses bien esn-
• ployées, et mon nom assez recommandé aux > Grecs présents et futurs. Il me faut peu de n gloire; c’est assez pour moi qu'on sache quel-
■ que jour que j'ai partagé vos études et votre « amitié..,.. »
M. Lambert! lut cette lettre, où il était question
de lui , et me promit des lors de traduire le supplément, comme il pouvait foire mieux que personue. Il se rappelle trés-bicn toutes ces circonstances, et voici ce qu’il m'cn écrit :
Delta spemnza che avevate di scoprire net codice Fiorcnlinu il frum men lo di Longo Sujista , wi mi partaste sino dai primi momenli delvostro arriva in Milano. Qursta casa fu in quel tempo ancor delta ad alcitni amiei, che non possono averne la rimenbrunza. Si parlà nneora delta traduzione itatiana che sarebbe sluto bene di farne , quandu non fosscro riuscite vane te speranzedella scoperia ;ed io, péri' infmita amieizia che vi professa , mi vi obligai con sotenne promessa per un taie lavoro. ,1 gran ragione adunque mi dovettero sorprendere le eiancie det signor l'aria, che ttel suo scrilto si voteva far rredere corne couperatore e partecipe di quello sroprimcnio...
Klnfin, voici une lettre de M. Akerblod, qui montre assez en quel temps je vis ce manuscrit pour la première fois :
* Je me rap|)clle effeetivement qu’il y a
• trois ans nous nllümcs ensemble voir la biblio-
• thèquede l’abbaye de Elorence ,ou , entre autres
- manuscrits, on nous montra celui (|ui contient " le roman de Longus , avec plusieurs autres ero-
• tiques grecs. Je me souviens très-bien aussi que ,
■ pendant que j’étais occupé à parcourir le cata-
• logue de ces manuscrits, dont les plus beaux
- ont disparu depuis, vous vous arrêtâtes assez
■ longtemps à feuilleter celui de Ia>ngus, le même i
• qui vous a fourni rintcres.sant fragment que vons
• venez de publier. ■
Ainsi, bien avant que ce manuscrit passât dans la bibliothèque de Saint-Laurent de Florence , je l’avais vu à l’abbaye ; je savais(iu’ll était complet, je l’avais dit ou écrit à tous ceux que tout cela pouvait intéresser. Depuis, dans la bibliothèque, M. Furia me montra ce livre qucjc lui demandais , et que je connaissais mieux que lui, sans l’avoir tenu si longtemps; et moi je lui monimi dans ce livre ce qu’il n’avait pas vu en six ansqu’il a passés â le décrire et en extraire des sottises. On voit
• Cnt-iHlircea franraU:* L'espoir que tous aviez dr trouver
« dans 1rs maniiscrlls de Florence im texte complet de Lon-
V gus , me fut annonce par vous dés tes premiers moments
• de votre arrivée ici, et J’en pariai a quelques amis qui n'en •> peuvent avoir pt'rdu ie souvenir. Nous parlâmes aussi de " traduire le supplément en italien ; à quoi Je m’obligeai en-
V ven TOUS par une promesse tondée sur l'amilié qui nous
« unit tous deux. Ainsi, ce ne fut pas sans beaucoup d'éton- ’’ J' folie et le bavardage de
• "'.JH. ’ lirochure, prétendait avoir part à
« cette découverte. V
par la clairement que tout le récit de M. Furia et les petites circonstances dont il l'a chargé pour montrer que le hasard nous lit faire a tous deux ensemble celte découverte, qu’il appelle commune, sont autant de fausseti's. Ur, si dans un fait si notoire M. Furia en impose avec celte effronterie, qu’onjuge de sa bonne foi dans les choses qu’il affirme comme unique témoin ; car à ce mensonge , assez indifférent en lui-même, il jointd’autres impostures dont ossurétnentla plus innocente mériterait cent coups de bâton. C'était bien sur quoi il comptait pour être un peu à son aise, comme l’huissier des Plaideurs. J'aurais pu donner dans ce piège il y a vingt ans; mais aujourd'hui je coiiuais ces ruses, et je lui conseille de s’adresser ailleurs. J'ai très-bien pu, par distraction, faire choir sur le bouquin la bouteille â l’encre ; mais frappjmt sur le pédant , je n’aurais pas la même excuse , et je sais ce qu’il m’en coûterait.
Depuis l'article inséré dans la gazette de Florence , par lequel vous annonciez une édition du supplément et de l’ouvrage entier, j’étaisen pleine possession de ma découverte , et plus intéressé que personne à sa conservation. Tout le monde savait que j’avais trouvé ce fragment de Longus, que j’allais le traduire et l’imprimer; ainsi mon privilège, mon droit de découverte étaient assurés : on ne saurait imaginer que j’aie fait exprès la lacbe au manuscrit , pour m’approprier ce morceau inédit qui était à moi. C’est néanmoins ce que prétend ,M. Furia : cette tache fut faite, ditil, pour le priver de sa part a la petite trouvaille (vous voyez, par ce qui précédé, à quoi cette part se ré'duit), et afin de l’empécher, lui ou quelque autre aussi capable, d’en donner une édition. Cela est prouvé, selon lui, par le refus de la copie.
Ce discours ne peut trouver de créance qu’auprès de ceux qui n’ont nulle idée d’mi pareil travail; car qui eût pu l’entreprendre à F’Iorence, quand même votre annonce n’eût pas appris au public et la découverte et à qui elle appartenait? Ne m’cn croyez pas. Monsieur; consultez les savants de votre connaissance, et tous vous diront qu’il n’y avait personne à Florence en état de donner une édition supportable de ce texte d’après un seul manuscrit. Il faut pour cela une connaissance de la langue grecque, non pas fort extraordinaire, mais fort supérieure à ce qu’eu savent les professeurs florentins.
En effet, concevez. Monsieur, huit pages sans jioints ni virgules, partout des mots estropiés, transposés, omis, ajoutés, les gloses eonfondm's
A .U IlENOUARD.
avec le texte, des phrases entitres altérées par l'ignorance, et plus souvent par les impertinentes corrections du copiste. Pour débrouiller ce chaos, Schrevelius donne peu de lumière à qui ne eonnalt <iuc les Fables d'Ésope. Je ne puis me (lutter d'y avoir complètement réussi , manquant de tous les secours nécessaires; mais hors un ou deux endroits, que ceux qui ont des livres corrigeront aisément, j’ai mis le tout au point que M. Kurin Ini-méme, avec ma traduction et son Sehrevelius, suivrait maintenant sans peine le sens de l'auteur d'un bout à l'autre. Tout cela se pouvait faire par d'autres que moi, et mieux, à Venise ou a Milan, mais non à Klorence.
Les Florentins ont de l’esprit, mais ils savent peu de grec : et je crois qu’ils ne s’en soucient guère : il y a parmi eux beaucoup de gens de mérite, fort instruits et fort aimables; ils parlent admirablement la plus bclledes langues v ivantes ; avec cela on se passer aisément du grec.
Quelle préface aurait pu, je vous prie, mettre à ce fragment M. Furia, s’il en eût été l’exiiteurî il aurait fallu qu'il dit ; Dans le long travail que j'ai fait sur ce manuscrit, dont j'ai extrait des choses si peu iutéressîuitcs, j’ai oublié de dire que l’ouvTagc de l.ongus s’y trouvait complet; on vient de in'en faire apercevoir. Ht la-dessus, il aurait cité votre article de la gazelle. Vous voyez, Monsieur, par combien de raisons j'avais peu à craindre que ni lui ni iiersoune songciit à me troubler dans la possession du bienheureux fragment. J’en ai refusé à M. Furia , non une copie quelconque, qui lui était utile comme bibliothécaire, mais une certaine copie dont il voulait abuser comme mon ennemi déclaré ; et l’abus qu'il en voulait faire n'était pas de la publier, car il ne le pouvait en aucune façon, mais de l’altirer, pour jeter du doute sur ce que j'allais publier. Tout cela est, je pense, assez clair.
Mais si l'on veut absolument que, contre mon intérêt visible, j'aie mutilé ce morceau, que je venais de déterrer et dont j'étais maître, pour consoler apparemment .M. Furia du petitchagrinque lui causait cette découverte, encore faudrait-il avouer que les adorateurs de Longus me doivent bien moins de reproches que de remercimeuts.
Si ce texte est si sacré , pour l’avoir complété je mérite des statues. La tache qui eu détruit quelc|ucs mots dans le manuscrit ne salirait être un crime d’Ktat, que la restauration du tout dans les imprimés ne suit un bienfait public : mais si tout l’ouvrage, comme le pensent des gens bien sensés, n’est en soi (in’iine fadaise, qii'est-ce donc
que ce pété dont on fait tant de bruit? Eu bonne foi, le procès de Figaro, qui roulait aussi sur un pâté d'encre, et la cause de l'intimé, sont, au prix de ceci, des affaires graves.
Kl quami il .serait l rai , que par pure folie
J’aurais exprès gàlé le tout nu bien partie
Dudit fragment, qu’on mette en compenaatron
Ce que nous avons fait depuis cette action ,
et l'édition du supplément qui se distribue, gratis , et celle du livre entier donnée aux savants, et enfin cette traduction dont vous rendez compte , qui certes éclaircit plus le texte que la tache ne l’obscurcit. On ne vous soupçonnera pas. Monsieur, de partialité pour moi. Vous trouvez que I j'ai complété la version d’.\myot si habilement , dites-vous, qu'on n'aperçoit point trop de di.tpnraie Atre ce qui est de lui et ce que j'y ai ajouté , et vous avouez que cette tâche était difficile. Je ne suis pas ici eu termes de pouvoir faire le modeste : un accusé sur la sellette, qui voit que son affaire va mal, se recommande par où il peut, et tire parti de tout. Cette traduction d'Amyut est généralement admirés!, et passe pour un des plus beaux ouvrages qu’il y ait en notre langue. On ferait un volume des louanges qui lui ont été données seulement depuis trois ou quatre ans, tant dans les journaux que dans les différents livres. L'un la regarde comme le chef-d'ocucre du genre nui/; l'autre appelle .-\myol le créateur d'un stijte qui n’a pu être imité; un troisième drélare aussi cette traduction fni«ii'/a6/c, et va jusqu’à lui attribuer la grande réputation du roman de Longus. Or, ce chef-d’œuvre inimitable, ce modèle que personne n'a pn suivre dans le plus diflieile de tous les genres , je l’ai non-seulement imité , selon vous, a.ssez habilement, mais je l'ai corrigé partout; et vous n'osez dire. Monsieur, qu’il y ait rien de perdu. L'entreprise était telle qu’avant l’exécution, tout le monde s’en serait moqué, parce qu'en effet il y avait très-peu de personnes caixiblcs de l’exécuter. Les gens qui savent le grec sont cinq ou six en Europe ; ceux qui savent le français sont en bien plus petit nombre. Mais ce n'est i>as seulement le grec et le français qui m'ont servià terminer cette belle copie, apresavoir si liciircuscment rétabli l'original ;cesoiitencore plus les bons auteurs italiens, d'où j’ai tiré plus que des nôtres , et qui sont la vraie source des beautés d’.\myot; car il fallait, |)our retoucher et tinir le travail d'.\myot , la réunion assez rare des trois langues qu’il possédait et (|iii ont formé son style. Ainsi eeltc bagalrlle, toute bagatelle
LErrRE
qu'elle est, et des plus petites assurément, peu de gens la pouvaient faire.
Je comprends. Monsieur , que Votre jugement n'est pas celui de tout le monde, et que ce qui vous a plu semblera ridicule à d’autres; mais l'ouvrage n'étant connu que par votre rapport, la prévention du public doit, pour le moment, m'étre favorable ; et si cette prévention en faveur de ma traduction peut me faire absoudre du crime de lèse-manuscrit. Je me moque fort qu’après cela on la trouve bonne ou mauvaise.
Qu'on examine donc si le mérite d'avoir complété ^ corrigé, perfectionné cette version que tout le monde lit avec délices, et donné aux savants un texte qui sera bientét traduit dans toutes les langues, peut compenser le crime d'avoir effacé involontairement quelques mots d^ un bouquin que personne avant moi n’a iu , R que jamais personne ne lira. Si J'avais l’éloquence de M. Kuria, J’évoquerais ici l’ombre de Longus, et, lui contant l’aventure. Je gage qu’il en rirait, et qu’il m’embrasserait pour avoir enfin remis en lumière son œuvre amoureuse. Vous pouvez penser la mine qu’il ferait à M. Furia, qui le laissait
manger aux vers dans le vénérable bouquin.
J'ai l’honneur d'étre , Monsieur, etc.
Tivoli, le ao lepienibre 1810 .
P. s. Est -ce la peine de vous dire , Monsieur, pourquoi Je ne vous envoyai ni ie texte, ni la traduction que Je vous avais promise? Accusé de spéculer avec vous sur ce fragment , dont Je vous faisais présent , comme vous en convenez , ie seul parti que J’eusse à prendre, n'était-ce pas de le donne rmol-méme au public ? Je vous avoue aussi que votre ambition m’alarmait. Si , pour m’avoir accompagné dans une bibiiothèque , vous disiez et vous imprimiez à Milan : Nous avons trouvé, et nous allons donner un Longus complet, n’était-il pas clair qu’une fois maître et éditeur de ce texte , vous auriez dit , comme Archimède : Je Cai trouvé ! Vous et M. Furia vous alliez vous parer de mes pius belles plumes , et Je restais avec ma tache d'encre que personne ne me contestait. J'avais pensé faire deux parts; le profit pour vous, l'honneur pour moi : vous vouliez avoir l'un et l'autre, et ne me laisser que ie pété. Une pareille prétoition rompait tous nos arrangements.
A MESSIEUR.S