‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 168 sur 199 · A MESSIEURS DE L’ACADÉMIE · texte numérisé non relu

A MESSIEURS DE L’ACADÉMIE

s'il y avait une académie de danse, et que les grands en voulussent être , nous verrions quelque Jour, à la place de Veslris, M. de Talleyrand , que l’Aeadémie en corps complimenterait , louerait , et dès le lendemain rayerait de sa liste , pour peu qu'il parût se brouiller avec les puissances.

Vous faites de ces ehoses-là. M. Prévost d’Iral n’est pas si grand si-igneur, mais il est propre a vos études comme l'autre ft danser la gavotte. Kt qnedeChildebrands, bons dieux! choisis par vous et proclamés unanimement, à l'exclusion de toute espèce d'instruction! Prévost d'Irai, Jomard, Dureau de la Malle, Saint-.Mnrtin, non pas tous gentilshommes. Aux vicomtes, aux chevaliers, vous mêlez de la roture. L'égalité académique n'en souffre point , pourvu que l'un ne soit pas plus savant que l'autre , et la noblesse n'est pas f/e riÿ«eMr|X)urentrcrà r.Académie;riguorancc, bien prouvée, sufllt.

Cela est naturel, quoi qu'on en puisse dire.

Dans une compagnie de gens faisant profession d'esprit ou de savoir, nul ne veut près de soi un plus habile que soi, mais bien un plus noble, un plus riche; et généralement, dans les corps à talent , nulle distinction ne fait ombrage, si ce n'est celle du talent. Un due et pair honore l'.Acndéniie française, qui ne veut point de Boileau , refuse la Bruyère, fait attendre Voltaire, mais reçoit tout d'abord Chapelain et Conrart. De même nous voyons à l’.Académic grecque le vicomte invité, Coral repoussé , lorsque Jomard y entre comme dans un moulin.

Mais ce qu'il y a de plus merveilleux, c'est cette prudence de l'Académie , qui , après la mort de Clavier et celle de Viscontl, arrivée presqu'en même temps, songe à réparer de telles pertes, et d'abord, afln de mieux choisir, différé ses élections , prend du temps , remet le tout à six mois ; précaution remarquable et infiniment sage. Ce n'était pas une chose à faire sans réflexion, que de nommer des successeurs à deux hommes aussi savants, aussi célèbres que ceux-là. Il y fallait regarder, élire entre les doctes, sans faire tort aux autres, les deux plus doctes; il fallait contenter le public, montrer aux étrangers que tout savoir n’est pas mort ehez nous avec Clavier et Visconli, maisque legoùtdes arts antiques, l'étude de l'histoire et des langues, des monuments de l'esprit humain, vivent en France comme en Allemagne et en -Angleterre. Tout cela demandait qu'on y liensêt mûrement. Vous y pensâtes six mois.

Messieurs, et au bout de six mois, ayant sufllsamment considéré , pesé le mérite, les droits de

chacun des prétendants , à la fin vous nommez.... Si je le redisais, nulle gravité n'y tiendrait, et je n'éeris pas pour faire rire. Vous savez bien qui vous nommâtes a la place de Visconti. Ce ne fut ni Corai, ni moi , ni aucun de ceux qu'on connait pour avoir cultivé quelque genre de littérature. Ce fut un noble, un vicomte, un gentilhomme de la chambre. Celui-là pourra dire qui l'emporte en basses.se, de la cour ou de l’Académie, étant de l’une et de l’autre; question curieuse qui a paru , dans ces derniers temps, décidée en votre faveur. Messieurs, quand vous ne faisiez réellement (|ue maintenir vos privilégia et conserver les avantages acquis par vos prédécesseurs. Les académiciens sont en possession de tout tem|>s de remporter le prix de toute sorte de ba.sse.sscs , et jamais cour ne proscrivit un abbé de Saint- Pierre, pour avoir parlé sous Louis XV un peu librement de Ix)uis .XIV, ni ne s'avisa d'examiner laquelle des vertus du roi méritait les plus fades éloges.

Enfin voilà les hellénistes exclus de cette Académie dont ils ont fait toute la gloire, et ou ils tenaient le premier rang; Corai, la Rochette, moi, Haase, Thurot, nous voila cinq, si je compte bien, qui ne laissions guère d'espoir à d'autres que des gens de cour ou suivant la cour. Ce n'est pas là. Messieurs, ce que craignit votre fondateur, le ministre Colbert. Il n'attacha point de traitement aux places de votre Académie , de peur, disent les mémoires du temps, que les courtisans n’y voulussent mettre leurs vaiets. Hélas! ilsfimt bien pis , ils s'y mettent eux-mêmes , et après eux y mettent encore leurs protégés, valets sans gages; de sorte que tout le monde bientét sera de r.Académie, excepté les savants : comme on conte d’un grand d'autrefois , que tous les gens de sa maison avaient des bénétlces, excepté l'aumûnier.

Mais avant de proscrire le grec , y avez-vous pensé. Messieurs 7 Car enfin que ferez-vous sans grec? voulez-vous, avec du chinois, une bible cophte ou syriaque , vous passer d'Homère et de Platon ? Quitterez- vous le Parthénon pour la pagode de Jagarnaut, la Vénus de Praxitèle pour les magots de Fo-lii-Can? et que deviendront vos mémoires, quand au lieu de l'histoire des arts chez ce peuple ingénieux, ils ne présenteront plus que les incarnations de Visnou, la légende des faquirs, le rituel du lamLsmc , ou l'ennuyeux bulletin des conquérants tartares? Non, je vois votre pensée; l'érudition, les recherches sur les mœurs et les lois des peuples, l'étude des chefs-d'œuvre antiques et de eette chaîne de monuments qui remon-

tent aux premiers âges, tout cela vous détournait du but de votre institution. Colbert fonda l'Académie des inscriptions et belles-lettres pour faire des devises aux tapisseries du roi, et en un besoin, je m'imagine, aux bonbons de la reine. C’est là votre destination, à laquelle vous voulez reveniret vous consacrer uniquement; c'est pour cela que vous renoncez au grec ; pour cela, il faut l’avouer, le vicomte vaut mieux que Corai.

D'ailleurs,à le bien prcndre,Messieurs, vous ne faites point tant de tort aux savants. Les savants voudraient être seuls de rAcadémic, et n'y souffrir que ceux qui enteudent un peu te latin d’A- Kempis. Cela chagrine, inquiète d'bonnétes gens parmi vous, qui ne se piquent pas d’avoir su autrefois leur rudiment par cœur ; que ceux-ci excluent ceux qui veulent les exclure, ou est le mal, où sera l'injustice? Si on les écoutait, ils prétendraient encore à être seuls professeurs, sous prétexte qu’il faut savoir pour enseigner; proposition au moins téméraire, malsonnante, en ce qu'elle Ate au clergé l’éducation publique ; et sait-on où cela s’arrêterait? Bientôt ceux qui prêchent l’Évangile seraient obligésde l’entendre. Enfln si les savants veulent être quelque chose, veulent avoir des places, qu’ils fassent comme on fait ; c’est une marche réglée : les moyens pour cela sont connus et â la portée d’un chacun. Des visites, des révérences, un habit d’une certaine façon, des recommandations de quelques gens considérés. On sait, par exemple, que pour être de votre Académie, il ne faut que plaire A deux hommes, M. Saey et M. Quatremère dcQuincy, et je crois encore à un troisième dont le nom me reviendra; mais ordinairement le suffrage d’un des trois suffit, parce qu’ils s’accommodent entre eux. Pourvu qu’on soit ami d’un de ces trois messieurs, et cela est aisé, car ils sont bonnes gens, vous voilà dispensé de toute espèce de mérite, de science, de talents; y a-t-il rien de plus commode, et saurait-on en être quitte à meilleur marché? (juc serait-ce, au prix de cela, s’il fallait gagner tout le public, se faire un nom, une réputation? Puis une fols de l’Académie, à votre aise vous pouvez marcher en suivant le même chemin ; les places et les honneurs vous plcuvcnt. Tous vos devoirs sont renfermés dans deux préceptes d’une pratiipie également facile et sûre, que les moines, premiers auteurs do toute discipline réglementaire, exprimaient ainsi en leur latin : liene dicere de Priore,facere officium suum taliter qualiter; le reste s’ensuit nécessairement ; Sinere mundum ire guomodo vadit.

Oh! l'heureuse pensée qu’eut le grand Napoléon d'enrégimenter les beaux-arts, d’organiser les sciences, comme les droits réunis ;peiMée vraiment royale, disait M. de Fontanes, de changer en appointements ce que promettent les muses, un nom el des lauriers. Par là, tout s’aplanit dans la littérature; par là, cette carrière autrefois si pénible est devenue facile et unie. Un jeune homme, dans les lettres, avance, fait son chemin comme dans les sels ou les tabacs. Avec de la conduite, un caractère doux, une mise décente, il est sûr de parvenir et d'avoir à son tour des places, des traitements , des pensions , des logements, pourvu qu'il n'aille pas faire autrement que tout le monde, se distinguer, étudier. Les jeunes gens quelquefois se passionnent pour l’étude; c'est la perte assurée de quiconque aspire aux emplois de la littérature ; c’est la mort à tout avancement. L’étude rend paresseux : on s’enterre dans ses livres; on devient rêveur, distrait , on oublie ses devoirs, visites, assemblées, repas, cérémonies; mais ce qu’il y a de pis, l'étude rend orgueilleux ; celui qui étudie s'imagine bientôt en savoir plus qu’un autre , prétend à des succès, méprise ses égaux, manque à scs supérieurs , néglige ses protecteurs , et ne fera jamais rien dans la partie des lettres.

Si Gail eût étudié, s’il eût appris le grec, serait-il aujourd’hui professeur de la langue grecque, académicien de l’Académie grecque, enfin le mieux renté de tous les érudits? Haase a fait cette sottise. Il s’est rendu savant, et le voilà capable de remplir toutes les places destinées aux savants, mais non pas de les obtenir. Bien plus avisé fut M. Raoul Rochette, ce galant défenseur de l’Église, ce jeune champion du temps pa.ssé. Il pouvait, comme un autre, apprendre eu étudiant , mais bien il vit que cela ne 1e menait u rien, et il aima mieux se produire que s'instruire, avoir dix emplois de savant , que d'être en état d’en remplir un qu’il n'eût pas eu s'il se fût mis dans l'esprit de le mériter, comme a fait ce pauvre Haase, homme, à mon jugement, docte, mois non habile, qui s’en va pâlir sur les livres, perd son temps et son grec, ayant devant les yeux cc qui l’eût dû préserver d'une semblable faute , Gail , modèle de conduite, littérateur parfait. Gail, ne sait aucune science, n’entend aucune langue : Mais s’il est par la brigue un rang à (iispi,ter,

Sur te plus savant homme ou le voit l'emporter.

L'emploi de garde des manuscrits, d habiles gens le demandaient ; on le donne à Gail qui ne lit pas même la lettre moulée. Une chaire de grec

A MESSIEURS DE L’ACADE>nE.

vient a vaquer, la sculequ’il y eût alors en France, on y nomme Gail, dont l’ignorance en grec est devenue proverbe un fauteuil à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, on place Gail, qui se trouve ainsi, sans se douter seulement du grec, avoir remporté tous les prix de l’érudition grecque, réunir a lui seul toutes les récompenses avant lui partagées aux plus excellents hommes en ce genre. Haase n'oserait prétendre à rien de tout cela , parce qu'il étudie le grec , parce qu’il déchiffre, explique, imprime les manuscrits grecs, parce qu’il fait des livres pour ceux qui lisent le grec, parce qu’cnûn il sait tout, hors ce qu’il faut savoir pour être savant patenté du gouvernement. üh 1 que Gail l’entend bien mieux ! il ne s’est jamais trompé, jamais fourvoyé de la sorte, jamais n’eut la pensée d’apprendre ce qu’il est chargé d’enseigner. Certes un homme comme Gail doit rire dans sa barbe , quand il touche cinq ou six traitements de savants , et voit les savants se morfondre. •

Messieurs, voilà ce que c’est que l’esprit de conduite. Aussi , avoir donné le fouet jadis à un duc et pair, il faut en convenir, cela aide bien un homme, cela vous pousse furieusement, et comme dit le poète.

Ce chemin aux honneurs a conduit de tout temps.

Le pédant de Charles-Quint devint pape, celui de Charles I.X fut grand auménier de France; mais tous deux savaient lire; au lieu que Gail ne sait rien , et même est connu de tout le monde pour ne rien savoir, d’autant plus admirable dans les succès qu’il a obtenus comme savant.

Vous n’ignorez pas combien sont désintéressés les éloges que je lui donne. Je n’ai nulle raison de le natter, et suis tout à fait étranger à ce doux commerce de louanges que vous pratiquez entre vous. .M. Gail ne m’est rien , ni ami , ni ennemi , ne me sera jamais rien, et ne peut de sa vie me servir ni me nuire. Ainsi /« pur amour du grec m’engage à célébrer en lui le premier de nos hellénistes, j'entends le plus considérable par ses grades littéraires. Le public, je le sais, lui rend assez de justice ; mais on ne le connaît pas encore. Moi, je le juge sans prévention , et y'e ms peu de gens qui soient de son mérite, même parmi vous , Messieurs. En Allemagne , où vous savez que tout genre d’érudition fleurit, je ne vois rien de pareil, rien même d’approchant. Là, les places académiques sont toutes données à des hommes qui ont fait preuve de savoir. Là, Coral

* Th Cjf entends comme Gail an grec, proverbe d'éooUcr.

serait président de l'Académie des inscriptions , Haase garde des manuscrits, quelque autre aurait la chaire de grec, et Gail... qu’en ferait-on? Je ne sais, tant l’industrie qui le distingue est peu prisée en ce pays-là. Ces gens, à ce qu’il parait, grossiers, ne reconnaissent qu’un droit aux emplois littéraires, la capacité de les remplir, qui ebez nous est une exclusion.

Ce que j’en dis toutefois ne se rapporte qu'à votre Academie, Messieurs, celle des Inscriptions et belles-lettres. Les autres peuvent avoir des maximes différentes. Etje n’ai garde d’assurer qu’à l’Académie des sciences un candidat fût refusé , uniquement parce qu'il serait bon naturaliste ou mathématicien profond. J’entends dire qu’on y est peu sévère sur les billets de confession , et un de mes amis y fut reçu l’an passé , sans même qu’on lui demandât s’il avait fait ses Pâques ; scandales qui n’ont point lieu chez vous.

Mais , Messieurs , me voilà bien loin du sujet de ma lettre. J'oublie , en vous parlant, ce que je viens vous dire , et le plaisir de vous entretenir me détourne de mon objet. Je voulais répondre aux méchantes plaisanteries de ce journal qui dit que je me suis présenté, que je me présente actuellement, et que je meprésenterai encore pour être reçu parmi vous. Dans ces trois assertions il y a une vérité, c’est que je me suis présenté, mois une fois sans pius , Messieurs. Je n’ai fait , pour être des vôtres, que quarante visites seulement, et quatre-vingts révérences, à raison de deux par visite. Ce n’est rien pour un aspirant aux emplois académiques; mais c’est beaucoup pour moi, naturellement peu souple, et neuf à cet exercice. Je n’en suis pas encore bien remis. Mais je suis guéri de l’ambition , et je vous proteste, Messieurs, que, même assuré de réussir, je ne recommencerais pas.

Quant à ce qu’il ajoute touchant les principes de ceux que vous avez élus , principes qu’il dit être connus, cette phrase tendant à insinuer que les miens ne sont pas connus , me cause de l'inquiétude. Si jamais vous réussissez à établir en France la sainte inquisition , comme on dit que vous y pensez , je ne voudrais pas que l’on pût me reprocher quelque jour d’avoir laissé sans réponse un propos de cette nature. Sur cela donc j’ai à vous dire que mes principes sont connus de ceux qui me connaissent, et j’en pourrais demeurer là. Mais, afin qu’on ne m’en parle plus , Je vais les exposer en peu de mots.

Mes principes sont , qu’entre deux points la ligne droite est lap/uscourte ;queletoutest plus

DU COIVLMANDEMENT

grand que sa partie ; que deuxguantités, égales chacune à une troisième, sont égales entre elles.

Jetions nussi que deux et deux font quatre; mais je n’cn suis pas sûr.

Voilà mes prineipes, Messieurs, dans lesquels j’ai été élevé , grâce à Dieu , et dans lesquels je veux vivre et mourir. Si vous me demandez d’autres éclaircissements { car on peut dire qu’il y a différents principes en différentes matières, comme principes de grammaire; il ne s’agit pas de ceux-là, ces Messieurs ne sachant, dit-on, ni grec, ni latin; principes de religion, de morale, de politique ) , je vous satisferai là-dessus avec la même sincérité.

Mes principes religieux sont ceux de ma nourrice, morte chrétienne et catholique, sans aucun soupçon d’hérésie. I.a foi du centenicr, la foi du charbonnier sont pæisées en proverbe. Je suis soldat et bûcheron, c’est comme charbonnier. Si quelqu'un me chicane sur mon orthodoxie, j’en appelle au futur concile.

Mes principes de murale sont tous renfermés dans cette régie : \e point faire à autrui ce que je ne voudrais pus qui me fût fait.

Quant à mes principes politiques, c’est un symbole dont les articles sont sujets à controverse. Si j’entreprenais de les déduire. Je pourrais mal m’en acquitter, et vous donner lieu de me confondre avec des gens qui ne sont pas dans mes sentiments. J’aime mieux vous dire en un root ce qui me distingue, me sépare de tous les partis, et fait de moi un homme rare dans le siècle ou nous sommes; c’est que je ne veux point être roi , et que j'évite soigneusement tout ce qui pourrait me mener là.

Ces explications sont tardives et peuvent pârattre superflues, puisque je renonce à l’honneur d'étre admis parmi vous , Messieurs , et que sans doute vous n’avez pas plus d’envie de me recevoir que je n’en ai d’étre reçu dans aucun corps littéraire. Cependant je ne suis pas fâché de désabuser quelques personnes qui auraient pu croire, sur la foi de ce journaliste, que je m’obstinais, comme tant d'autres , à vouloir vaincre vos refus par mes im^rtunités. Il u’eu est rien , je vous assure. Je reconnais ingénument que Dieu ne m'a point fait pour être de l'Académie , et que je fus mal conseille de m'y présenter une fois.

Paris, le 30 man tsio. A

Fia UES PAMPHLETS LITTEBAIBES.

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