‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 167 sur 199 · A. MESSIEURS DE L’ACADÉMIE · texte numérisé non relu

A. MESSIEURS DE L’ACADÉMIE

mn<t à {tre de l’Académie ; je m'abasais. Le bonhomme sans doute avait dit , et rarement il se trompa : Tu ne seras jamais rien , c’est-à-dire, tu ne seras ni gendarme, ni rat de cave, ni espion, ni duc, ni laquais, ni académicien. Tu seras Paul- Louis pour tout potage, Ul est, rien. Terrible mot!

C’est folie de lutter contre sa destinée. Il y avait trois places vacantes à l’Académie , quand je me présentai pour en obtenir une. J’avais le mérite re<|uis ; on me l’assurait , et je le croyais , Je vous l’avoue. Trois places vacantes. Messieurs ! et notez ceci, je vous prie, personne pour les remplir.

Vous aviez rebuté tous ceux qui en eussent été capables. Coral , Thurot , Haase , repoussés une fois , ne se présentaient plus. Le pauvre Chardon de la Rochette qui, toute sa vie, ftitsl simple de croire obtenir par la science une place de savant , à peine désabusé , mourut. J’étais donc sans rivaux que je dusse redouter. Lescandidats manquant , vous paraissiez en peine , et aviez ajourné déjà deux élections, fa ute (te sujets recevables.les uns vous semblaient trop habiies, les autres trop ignorants; car sans doute vous n’avez pas cru qu’il n’y eût en France personne dignede s’asseoir auprès dcGail. Vous cherchiez cette médiocrité justement vantée par les sages. Que vous dirai-je enfin? Tout me favorisait, tout m’appelait au fauteuil. Visconti me poussait, Millin m’encourageait , Letronne me tendait la main ; chacun semblait me dire : Dignus es inlrare. Je n'avais qu’à me présenter ; je me présentai donc, et n’eus pas une voix.

Non, Messieurs, non, je le sais, ce ne fut point votre faute. Vous me vouliez du bien , j’en sois sàr. 11 y parut dans les visites que j’eus l'honneur de vous faire alors. Vous m’accueillîtes d’une façon qui ne pouvait être trompeuse; car pourquoi m’aurlez-vous flatté? Vous me reconnûtes des droits. La plupart même d’entre vous se moquèrent un peu avec moi de mes nobles concurrents; car, tout en les nommant de préférence à moi, vous les savez bien apprécier, et n’étes pas assez peu instruits pour me confondre avec messieurs de rOEiWc-bœuf. Enfin, vous me rendîtes justice, en convenant que j’étais ce qu’il fallait pour une des trois places à remplir dans l’Académie. Mais quoi I mon sort est de n’étre rien. Vous eûtes beau vouloir faire de moi quelque chose, mon étoile l’emporta toujours, et vos suffrages, détournés par cet ascendant , tombèrent , Dieu sans doute le voulant, sur le gentilhomme ordinaire.

LuHoblesse, Messieurs, n’est pas uneeltimère.

mais quelque chose de très- réel, très-solide, trèsbon, dont on sait tout le prix. Chacun en veut tâter; et ceux qui autrefois firent les dégoûtés, ont bien changé d’avis depuis un certain temps. Il n’est vilain qui, pour se faire un peu décrasser, n’aille du roi à l’usurpateur et de l’usurpateur au roi, ou qui, faute de mieux, ne mette du moins un à son nom, avec grande raison vraiment.

Car voyez ce que c’est, et la différence qu’on fait du gentilhomme au roturier, dans le pays même de l'égalité, dans la république des lettres. Chardou de la Rochette ( vous l’avez tous connu ), paysan comme moi, malgré ce nom pompeux, n'ayant que du savoir, de la probité, des mœurs, enfin un homme de rien, abîmé dans l'étude, dépense son patrimoine en livres, en voyages, visite les monuments de la Grèce et de Rome, les bibliothèques, les savants, et devenu lui-même un des hommes les plus savants de l’Europe , connu pour tel par ses ouvrages, se présente à l’Académie , qui tout d’une voix le refuse. Non , c'est mal dire ; on ne lit nulle attention à lui , on ne l’éeouta pas. Il en mourut, grande sottise. Le vicomte Prévost passe sa vie dans scs terres, où foulant le parfum de ses plantes fleuries, il compose un couplet , afin d'entretenir ses douces rêveries. L’Académie, qui apprend cela ( non pas l’Académie française, où deux vers se comptent pour un ouvrage, mais la vôtre. Messieurs, l’Académie en us, celle des Barthélemy, des Dacier, desSaumaise ) , offre timidementà M. le vicomte une place dans son sein ; il fait signe qu’il acceptera , et le voilà nommé tout d’une voix. Rien n’est plus simple que cela : un gentilhomme de nom et d'armes , un homme comme M. le vicomte est militaire sans faire la guerre, de l’Académie sans savoir lire. La coutume de France ne veut pas, dit Molière, qu'un gentilhomme sache rien faire, et la même coutume veut que toute place lui suit dévolue, même celle de l’Académie.

Napoléon , génie, dieu tutélaire des races antiques et nouvelles, restaurateur des titres, sauveur des parchemins, sans toi la France perdait l’étl-

quette et le blason, sans toi Oui, Messieurs,

ce grand homme aimait comme vous la noblesse, prenait des gentilshommes pour en faire ses soldats, ou bien de ses soldats faisait des gentilshommes. Sans lui, les vicomtes que seraient-ils? pas méme-académiciens.

Vous voyez bien , Messieurs , que je ne vous en veux point. Je cause avec vous; et défait, si j’avais à me plaindre , ce serait de moi , non pas de vous. Qui diantre me poussait à vouloir être du

l'Académie , et qu'avois-jc bcsoiu d'une patente d'érudit, mot qui, sachant du grec autant gu’komme de France, étais connu et célébré par tous les doctes de rAllemafmc sous les noms de Correrius, Courierus, Hemcrodromus, Cursor, avec les épithètes de vir ingeniosus , rir ncutissinius, vir prwstantissimus, c'est-à-dire, homme d’érudition, homme de capacité, comme le docteur Pancrace? J'avais étudié jiour savoir, et j'y étais parvenu , au jugement des experts. Que me fallait-il davantage? Quelle bizarre fantaisieàmoi, qui m'étais moqué quarante ans des coteries littéraires, et vivais en repos loin de toute cabale, de m'aller jeter au milieu de ees méprisables Intrigues?

A vous parler franebement. Messieurs, c'i’st là le point embarrassant de mou apologie ; c'est là Vendrait que je sens faible et que je me voudrais cacher. De raisons, je n'en ai point pour plâtrer cette sottise, ni même d'excusc valable. Alléguer des exemples, ce n'est pas se laver, c'est montrer les taches des autres. Assez de gens, pourrais-je dire, plus sages que moi, plus habiles, plus philosophes (Messieurs , ne vous effrayez pas) ont fait la même faute et bronché en même chemin aussi lourdement. Que prouve cela? quel avantageen puis-je tirer, sinon de donner à |>eiiser que par là seulement je leur ressemble ! .Mais , pourtant , Corai , Klessieurs... parmi ceux qui ont pris pour objet de leur étude les monuments écrits de l'antiquité grecque. Corai tient le premier rang; nul ne s'est rendu plus célébré; ses ouvrages nombreux, sans être exempts de fautes, font l'admiration de tous ceux qui sont capables d'en juger; Corai, beureux et tranquille à la tête des hellénistes , patriarche , en un mot , de la Grèce savante, et partout révéré de tout ec qui sait lire alpha et oméga ; Corui une fois a voulu être de l'.Acadêmie. ?jc me dites point, mon cher maître, ce que je sais eotnme tout le monde, que vous l'avez bien peu voulu, et que jamais cette pensée no vous fut venue sans les instances de quelques amis moins zélés pour vous, peut-être, que pour l' Académie, et qui croyaient de son honneur que votre nom parut sur la liste , que vous cédâtes avec peine, et ne fûtes prompt qu'a vous retirer. Tout cela est vrai et vous est eomraun avec moi , aussi bien que le succès. Vous avez voulu comme moi, votre indigne disciple, être de l'Académie. C’était sans contredit aspirer à descendre. Il vous en a pris comme à mol. C'esta-dire, qu'on se moque de nous deux. Kt plus que moi, vous avez, pour faire cette demande, écrit

à l’Académie, qui a votre lettre, et la garde. Rendez-la lui, .Messieurs, de grâce, ou ne la montrez pas du moins, line coquette montre les billets de l'amant rebuté , mais elle ne va pas sc prostituer a Jomard.

Jomard à la place de Viseonti ! M. Prévost d'Irai succéalant à Clavier 1 voilà de furieux arguments contre le progrès des lumières ; et les frères ignorantius, s'ils ne vous ont eux-mêmes dicté ees nominations, vous en doivent savoir bon gré.

Jomard dans le fauteuil de Viseonti ! je crois bien qu’a prf-siml. Messieurs, vous y êtes accoutumés; on SC fait a tout, et les plus bizarres contrastes, avec le temps, ci'ssent d'amuser. Mais avouez que la première fois cette bouffonnerie vousa réjouis. Ce fut une chose à voir, je m'imagine, que sa réception. Il n'y eût rien manque de celle de Diafoirus, si le récipiendaire eût su autant de latin. Maintenant, i-ssayez (nature .Tf />/«!? en diversité ') de mettre à la place d'un due un savant, un helléniste. .A la première vacance, peutêtre, vous en auriez le pa.sse-tetn[is; nommez un de ceux que vous avez refusés jusqu'à préseul.

Mais ce M. Jomard, dessinateur, graveur, ou quelque chose d'approchant, (|ue je ne connais isiiut d'ailleurs, et que peu de gens, je crois, eonnaissent, i>our .se placer ainsi entre deux gentilshommes, le chevalier et le vicomte, quel homme wt-ce donc , je vous prie ? Hst-ce un gentilhomme qui déroge en faisant quelipie chose, ou bien un artiste anobli comme le marquis de (ianova? ou serait-ce seulement un vilain qui pense bien? les vilains bien pensants fréquentent la noblesse , ils ne parlent jamais de leur père , mais on leur eu parle souvent.

M. Jomard, toutefois, sait quelque chose; il sait graver, diriger au mdins des graveurs, et les planches d'un livre font fol qu'il est bon protc en taille-douce. Mais le vicomte, que sait-il? sa généalogie; et (|ucls tltresa-t-il ’des titresde noblesse pour remplacer Clavier dans une académie !

Chose admirable que parmi quarante que vous l'tiez, Mi’ssieurs, savants ou censés tels, assemblés pour nommer à une place de savant , d'érudit, d'helléniste, pas un ne s’avise de proposer un helléniste, un érudit, un savant ; pas un seul ne songe à Coraï, nul 11 e pense à Thurot, à M. Haase, à moi, qui en valaisunautrepourvotre Académie; tous d'un commun accord , parmi tant de héros , vontchoisirChitdebrand, tous veulent le vicomte. Les compagnies, en général, on le sait, ne rougissent point, et les académies!... ah! Messieurs,

* Mut (le Loui» \1

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