‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 183 sur 199 · MÉNÉLAS, APRÈS LA FUITE D’HÉLÈNE · texte numérisé non relu

MÉNÉLAS, APRÈS LA FUITE D’HÉLÈNE

Il était allé en Crète demander à ses oncles l'bcritage de sa mère. A son rrtour, quand on lui apprit que sa femme s'était enfuie avec Pilris, il courut chez Tyndarc, outré de dépit. Rends-moi, lui dit-il, tout ce que je t’ai donné pour avoir ta tiile, et tout ce qu'elle m'emporte avec elle, et reprcnds-la si tu veux, car ta fille est belle, mais elle est trompeuse. Ty ndare lui répondit : Kcoutc ; ton frère Agaracmnon est un puissant seigneur ; allons le trouver, et voyons ce qu'il nous dira. Ils allèrent donc ensemble trouver .\gamemnon, qui régnait à .Mycéne, auquel ils racontèrent le fait;et Tyndarele voyant vivement irrité: Croyezmoi tous deux, leur dit-il, envoyez des hérauts à ces princes et chefs qui ont demandé avec toi ma fille en mariage. Vous savez qu'ils ont tous Juré sur les entrailles des victimesde s’armer et de marcher contre quiconque tenterait de la ravir â son époux. Que nos hérauts les aillent sortimcr de tenir aujourd'hui leur serment, et de se trouver à Argos avant le lever d’Orion. I.orsqu’ils seront assemblés, nous verrons ce qu'il faudra faire.

D’après ce conseil, les hérauts partirent, et marquèrent à tous ces princes .Argos pour le lieu de leur rendez-vous, auquel pas un d'eux ne manqua, de sorte que , l'assemblée se trouvant complète au temps prescrit , Ménélas conta de point en point ce qui s’était passé, comment il avait reçu Paris dans sa maison, comment il l'avait laissé près de sa femme en son absence , et sa conliance trahie, et riiospitalilé violée. Tyndarc rappela les serments faits entre ses mains, et en demanda l'exécution. Agamemnon déclara qu'il emploierait tout ce (|u'il avait de pouvoir et de richesse à venger son frère et à poursuivre le Troyen.

Ces princes, amants d'Hélène, étaient tous jeunes gens de l'ége a jx:u près de Ménélas, qui entrèrent avec chaleur dans son ressentiment, disant que sa plainte était juste, qu’il fallait sans différer assembler ce qu'on avait de vaisseaux , et aller à Troie. Il y en eut pourtant d'un avis contraire, et qui s'opposèrent tant qu’ils purent è ce que voulaient les .Atrides. De ceux-hà étaient Philoctète, Protésilas, marié depuis peu; Ulysse, au-

quel il déplaisait de quitter sa Pénélope , dont il venait d'avoir un flis. Pensez-y bien, disait Ulysse ; l'expé-dition dont vous parlez n’est pas un voyage à Delphes ou une course dans l’Ëubée; vous allez traverser des mers où les débris de naufrages SC rencontrent plus souvent que les nids des alcyons. Kt pourquoi ? pour ravoir Hélène. Celui qui te l'a prise, Ménélas, n’a qu'un seul vaisseau; combien t'en faut-il pour la reprendre? Était-il plus aisé d'enlever Hélène reine à sa famille , au sein de sa ville natale , que de reprendre Hélène fugitive à des étrangers? On nous allègue le serment que nous avons fait chez Tyndare ; nous y étions depuis un an , demandant sa fille en mariage , et nous le pressions de se choisir entre nous un gendre. Chacun se flattait de la préférence, et croyait y avoir des droits; mais suit qu’il ne se lassât pas de recevoir les présents que nous nous lassions de lui faire, soit que, comme il le disait , il craignit que celui de nous auquel il donnerait sa fille n’eût ensuite à la disputer contre tous les autres , il différait de jour en jour l’explication que nous lui demandions. Alors par mon conseil , s'il vous en souvient , pour 6Ier tout prétexte à de nouveaux délais, nous primes devant lui tous les dieux à témoin , que si jamais un de nous enlevait Hélène à celui qui l'aurait obtenue de son père, tous les autres viendraient en armes au secours de l'epoux outragé. Voilà ce que nous promîmes alors. Maintenant, si l’un de nous est le ravisseur d'Hélène, je serai le premier à le paursuivreavec Ménélas; mais si quelque pirate lui a pris sa femme , estce a nous de la lui rendre ? Qui peusait alors qu’Hélènc pût être à un autre qu’à un Grec? et qu'un barbare viendrait d'une terre éloignée enlever une femme à Sparte? Quels engagements avons-nous donc pu prendre pour un événement que personne ne prévoyait?

Mais attelons nos chars, partons : que chacun dise adieu à sa douce patrie, et coure au loin chercher la mort; car le fils d'Atrce a perdu sa femme! Pour une femme qui s'enfuit, croyezvous donc qu’Agamemnon passât les monts et les mers? Non. Mais c’est peu pour lui de se voir honore à .Mycciie.s comme le premier de nos

MÉNÉLVS, APRÈS LA

princes, d'avoir une maison pleine d'or et d'airain, des chars, des troupeaux innombrables, des milliers d'esclaves et cinquante villes qui lui font des présents; il faut que la Grèce marche sous ses ordres , que princes et peuples quittant leurs foyers servent de cortège aux Atrides. Il va faire voir à l'Asie combien de rois lui obéissent, et nous, nous allons mourir inconnus pour la gloire d'Agamemnon. Nous demanderons Hèiene a Troie ; mais y sera-t-elle encore quand nous arriverons? Thésée l'eut avant Ménélas , auquel Pâris l’a dérobée : croyez-vous qu'elle lui demeure , et qu'un adultéré fixera celle que n’ont pu retenir ni le toit paternel ni le lit conjugal ? I)c longtemps nous ne reviendrons , s'il nous la faut suivre partout où l'emporteront scs folles amours. Et que n'attendons-nuus que la même inconstance qui cause sa fuite produise son retour? Un amant l'emmène, un autre la ramènera. Qui sait même si , de main eu main , quelque jour clic ne reviendra pas dans celles de son époux, sans armer pour cela l’Europe et l'Asie 7

Mais tous ces discours touchaient peu ceux qui désiraient la guerre, et qui l’emportaient par le nombre; ils ne manquaient pas non plus de raisons ni de paroles |x>ur soutenir ce parti. C’est de nous, disaient-ils, que triomphe Péris en emportant nos dépouilles; c'était pour ce Phrygien que nous donnions à Ilélène des voiles, des bijoux, des esclaves, sans parler de ce nombre infini de beeufs et d'agneaux que nous avons menés chez son père. Si Us plus puissants de nos rois reçoivent de tels affronts, ù quoi ne doivent pas s’attendre les autres? Ces barbares croiront aisément que la Grèce a plus d'une Hélène ; et qui se flattera de conserver sa femme ou sa fill(^, lorsqu'on aura vu la fille de Ty ndare enlevée impunément au frère d'Agamemnon? Mais tant de nations , tant de rois , faire la guerre pour une femme I Voilà ce que l'on nous dit. Quoi ! un arbre coupé sur des terres contestts^, un sanglier poursuivi, une cavale égarée, mettent deux peuples en armes, et nous n'oserions avouer que nous combattons pour Hélène I Encore, de ces guerres acharnées qu'on se fait ainsi de ville à ville, que rapporte-t-on chez soi? de misérables dépouilles , un bétail expirant , quelques chétives esclaves. A Troie, dieux immortels I quel butin nous attend ! lii se trouvent entassés l'or, l'airain, les étoffes précieuses , et tant d’autres choses que nous ne pouvons même imaginer ; car ils ont l’usage de mille biens inconnus chez nous; mais, pour en juger, que n'avons-nous pas vu sur ce

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vaisseau plus riche à lui tout .seul que la Grèce entière I

Ils parlaient de cette sorte dans les assemblées. Hors de là ce n'était que projets de départ et de débarquement ; un calculait combien de vaisseaux la Grèce pouvait assembler, d’ou et quand il faudrait partir, combien de temps on serait en mer, combien à prendre la ville, et déjà plus d’un pensait en revenir qui ne devait pas même y arriver. Véritablement, disaient quehpjes-uns , il y a loin d'ici à Troie; mais puisqu'un vaisseau y va, mille peuvent y aller. .Ajax disait ; Nos pères l'ont prise sous Hercule. Et Diomède ajoutait : Nous sommes meilleurs guerriers que nos pères.

La plupart se trouvant dans ces dispositions, la guerre eût été bien déclarée; mais Ulysse fit remarquer qu'il était inouï qu'on eût décidé une affaire de cette importance sans consulter les vieillards. Car, après tout, pourquoi tant de précipitation? Nous ne pouvons rien entreprendre avant la saison favorable. S'il s’agissait de quelque chasse, de jeux qu'on voulût célébi'er, nous écouterions nos anciens, nous suivrions les avis de ceux qui ont acquis avec le temps la connaissance de ces choses ; et pour aller si loin , à travers tant de mers , chercher une guerre dout l'issue peut être fatale à toute la Grèce , nous ne prenons aucun conseil I

Maigre la fougue de cette jeunesse qui n'avait de pensée que pour la guerre, Ulysse pourtant fut écouté. On convint que ce qu'il disait était conforme à la raison et à l'usage de tous les temps; il fut résolu d'une commune voix qu'on assemblerait les vieillards le plus tût possible. Philoctète, Ulysse, Eumèle, Antiloque et plusieurs autres, allèrent quérir leurs pères, et partout ou l'on connaissait des hommes que rexpériencc et le don delà parole rendaient propres au conseil , on envoya des hérauts leur dire de venir à Argos. Ceux des lieux voisins tardèrent peu ; il fallut attendre les autres. Mais dès que Nestor et Pelée furent arrivés, on se mit à délibérer : alors on vit dans l'assemblée une grande contrariété de sentiments et de volontés; car les vieux étaient tous d’av is de laisser Ménélas et son frère démêler eux seuls leur querelle avec le Troyen. Les serments faits par des amants dans 1'ivres.se de la passion leur semblaient de faibles motifs pour envoyer de la la mer toutes les forces de la Grèce ; étant d'ailleurs chose assurée que de tels serments ne vont jamais jusqu'aux oreilles des dieux. Mois les jeunes gens ne pouvaient souffrir ee langage,

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