‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 185 sur 199 · APRÈS LA FUITE D’HÉLÈNE · texte numérisé non relu

APRÈS LA FUITE D’HÉLÈNE

suasive, et on sait que Minerve ruime. Nous en avons vu des preuves en miile ueeosions : quand nous étions tous dans le paiais de Tyndare prétendant à la main de sa fille , si nous ne mîmes pas vingt fois 1 epéeà la main , si tant de guerriers rivaux se séparèrent sans qu’il y eût du sang répandu, la prudence d'Ulysse en fut cause. .\vcc lui je ne connais pas d'entreprise qui ne puisse réussir, point d'obstaeles insurmontables, ni de malheurs sans remède.

Cette demande parut juste, et tout d'une voix on nomma Ulysse pour accompagner Ménélas , quoiqu’il ne fût pas présent j car étant allé à Ithaque chercher son pere, il y était resté, laissant partir ensemble Laërte et Mentor. Kux à leur retour lui apprirent ce que l'assemblée avait décidé; nouvelle qui le mit fort en peine, enr il ne pouvait sc résoudre à quitter Itliaque, où trop de choses lui tenaient nu cœur. Alors il se repentit d'avoir empéché les Grecs de déclarer tout d’un coup la guerre. Car il eût fallu , sc disait-il , bien du temps pour se préparer à une si grande expédition ; et qui sait, dans cet intervalle, ce qui aurait pu arriver? au lieu que maintenant il faut partir ! J'ai hâté moi-méme ce que je voulais éloigner.

L’esprit plein de ces pensées, il alla hors de la ville, à un endroit où il y avait mi autel de Minerve avec un petit bois de peupliers qu'il avait plantés autour de cet autel. Là, levant les yeux au ciel avec un soupir ; Trompeuse déesse , dit-il , tu me promis, quand j’épousai la fille d’lcarius,que je serais riche et heureux entre toqs les Grecs , et tu m'envoies par delà les mers à présent que ma maison est à peine finie , et ma femme si jeune encore avec un fils au berceau. Adieu mes champs , ma femme , mon fils I adieu mes vignes nouvelles et mes troupeaux de Zacynthcl Cruelle I arrache mes plants , fois mourir tout mon bétail , et que ma maison s’écroule, si tu ne veux que je jouis.se de mes travaux ! Minerve lui répondit : Insensé I tu n’es pas digne des desseins que j'ai sur toi : cette gloire que je t'ai promise, tu l'attendrais auprès de ta femme! tu passerais ici ta vie à compter tes agneaux et A serrer tes moissons! Crains, malheureux, que je ne t’abandonne comme j'ai abandonné Tydée, qui me fut aussi cher que toi ! Je veux que tu ailIcsàTroic, et je te prépare bien d'autres travaux. Tu parcourras la terre et les mers. Les peupicst'admireront. Les rois te feront des présents. 'Fuseras semblable aux dieux, et tu auras plus de biens que jamais n'en amassèrent, par la faveur de Mercure, ni ton aïeul Autolycus,

ni l'industrieux Sisyphe. Ulysse repartit : Déesse, je t'ohéirai; mais que deviendra ma femme? Je vois ce qu’il en coûte à Ménélas pour avoir voulu voyager. Hélène et Pénélope sont de même pays, de même âge , de même famille ; quand l'une s’est mariée, l'autre en a fait autant; lorsque Hélène a été mère, Pénélope n'a pas tardé à le devenir. On sait ce qu'Hélèiic a fait en i'absenee de son mari, et voilà celui de Pénélope qui part pour un long voyage. Seraient-elles destinées a sc ressembler en tout? Peuvent-elles, dit Minerve, se rissemblcr moins en effet ? L’une a été cnievee avant son mariage, l’autre a quitté sa mère pour la première fuis quand elle a suivi son époux ; l’une est fille de Léda, l’autre est née dans une maison où , depuis qu'elle ouvrit les yeux , elle n'a vu autour d'elle que sagesse et modestie. L'une est protégée, par Vénus, l’autre par Minerve. Que te faut-il de plus ? Suis ta destinée ; tu éprouveras partout les effets de ma bienveillance.

Il répliqua quelques mots; mais la déesse était déjà dans les demeures de l'Oiympe.

Le lendemain, ayant pris congé de sa femme et de son père , il partit avec Eurybatc, et vint u Argos,où Ménélas l’attendait. Agamemnon et Nestor l'attendaient aussi; les autres princes étaient retournés chez eux. Lâ on fit des sacrifices dans la maison de Diomède. On immola des boeufs, des porcs, des chèvres et des agneaux à Jupiter, a Junon , déesse tutélaire de la ville ; à Neptune, et a Mercure, sans oublier les antres dieux. On tint table dix jours entiers, pendant lesquels toutes choses furent concertées et prévues, autant que possible, pour le succès de l’ambassade, chacun tâcliant de deviner ce qui arriverait et ce ((u’il faudrait faire ou dire. Nestor donna aux députés force conseils et instructions sur la conduite qu'i Is devaient tenir, leur racontant de quelle manière il s'étoit conduit lui-même en une infinité de rencontres, où ilavait été comme eux chargéde porter la parole , soit dans la paix , soit dans la guerre. On consulta les devins, on observa les oi.seaux, et tout annonçant les dieux favorables, Ménélas et Ulysse partirent sur le vaisseau d'Idoménéc qui retournait âCnossc, accompagnés, l’und'Eurybate, l’autre d’Étéonée. .Ayant doublé le cap de Malée, ils voguaient à pleines voiles, et voyaient déjàdans le lointain les montagnesde Crète, quand le vent changea tout à coup , et les repoussa vers les eûtes de la Laconie , en grand danger d'y périr. Mais l’Ile de Cranaé leur offrit un port où ils abordèrent, non sans l'aide de quelque dieu , car autrement ils ne pouvaient éviter de faire nau-

MENELAS

fra(^ L’embouchure d’une rivière y formait un abri commode, ou, se trouvant en sOreté, ils descendirent à terre, saluant les dieux du pays , et firent des libations à Jupiter sauveur et au fleuve qui leur avait donné un asile. Après quoi , comme iis voyaient bien qu’il leur faudrait attendre, là, le temps et le vent favorables, ils se mirent à chasser pour éparpner leurs provisions, et se dispersèrent dans l’ilc. Ulysse et Ménélas ne se séparèrent point , et chassèrent tout le jour ensemble. Sur le soir, comme ils revenaient fatigués du chemin , de la chaleur et du gibier qu’ils portaient, se trouvant au bord du fleuve, non loin du vaisseau, il leur prit enviede se baigner : l’endroit paraissait fait exprès, défendu du vent par les montagnes environnantes, et du soleil par des arbres dont les lierres et la vigne sauvage rendaient le couvert plus sombre. La même verdure tapissait le rocher au pied duquel l'eau du fleuve entretenait une fraîcheur continuelle. Là on n’entendait guère que quelque léger souffle qui agitait les feuilles, on ne voyait que le ciel, et il semblait qu’on fût loin de tout le reste du monde. Ce fut là qu’L'lyssc et son compagnon, voulant ôter la poussière et la sueur qui les couvraient, se Jetèrent dans le fleuve. Ménélas, en s’.ipproehant de la rive opposée, vit quelque chose qui avait l’air d’une bande d’étoffe, que le courant de l’eau aurait emportée si elle n’eût été retenue par des roseaux. Comme II y portait une main, une voix se tu entendre du milieu du fleuve, et lui dit : Étranger, qui que tu sois, ne m’ôte pas ce souvenir de la beauté la plus parfaite qui ait paru sur ces bords. J’ai vu les nymphes Orcades et celles de Ja suite de tUane : entre les Néréides j’ai admiré Galatéc, et je ne croyais jamais voir rien de plus beau que Dorls ; mais ni Doris, ni Galatée, ni 'Éhétis elle-même, ne peuvent se comparer à Hélène. Nous l’avons vue ici avec ce beau Troyeu que Vénus lui donne pour époux , et , un soir comme à présent , sous cet antre que tu vois, ees gazons leur ont servi de lit nuptial. Ce qu'ils dirent, Écho, si tu veux, te le redira, car elle a tout répété : ce qu’ils firent, deinande-leaux saty resde ce bois, qui les épiaient entre les broussailles. Zi'phyre enleva en se jouant la ceinture d’ilélcne de|x>sée sur un buisson, et la flt tomber dans mon onde ; ils ne s’en aperçurent pas, trop occupés d’autres choses. Moi je la cachai dans mes roseaux, ne voulant pas faire à la mer un don si précieux. Avant de partir, elle, bientôt se levant, chercha sa ceinture et ne la trouva plus , et lui , l’aidant à la chercher, disait : Belle 1 ta ceinture est perdue.

Amour l’aura prise pour celle de sa mère. Ainsi folâtrant, ils s’en retournèrent le long de mes bords , non sans s’arrêter en plus d’un endroit -, et crois-moi qu’il n’est en amour ni passereaux ni tourterelles qui ne soient paresseux au prix d’eux. Vénus elle-même, du haut de ce rocher, prenait plaisir à voir leurs jeux, et souriait en les regardant.... Mais de grâce, si je t’ai fait quelque bien, si j'ai reçu ton vaisseau battu par la tempête, si tout à l’heure j’ai rafraîchi ton corps fatigué , pour tout salaire, je t’en conjure, laisse-moi une dépouille si chère, que je la serre dans ma grotte , et personne plus ne la verra. Toi , si jamais tu vois Hélène , parle-lui de Cranué , et dis-lui (pic le fleuve .Amissus garde sa ceinture.

A ce discours, Ménélas demeura (piclque temps sans pouvoir parler. Le dépit et la colère étouffaient sa voix. .A la lin, il éclata en reproches contre Vénus. Ingrate dées.se, dit-il, je t’ai préférée à toutes les divinités; j’ai prodigué sur tes autels et l’encens et les vietimes : aucun mortel sur la terre ne t’a honorée comme moi ; et voilà ma ix!eompcnse. Me traiterais-tu plus cruellement si j’eusse profane ton temple et méprisé tes mystères? Ah ! puissé-je périr si jamais je te sncrille, et si je n'abhorre ton culte autant que je l’ai chéri 1

Ulysse à ces mots lui mit la main sur la bouche : Malheureux! que fais-tu? lui dit-il; veuxtu donc te perdre, et nous avec toi? .AhI que je crains que la déesse ne t’ait entendu , et ne dise à Neptune de nous faire tous périr ! Tu ne sais pas ce que c’est que la colère de Vénus , toi qu’elle a toujours aimé, et tu crois qu’elle pardonne tout à ses favoris. Mais, voyons, de quoi te plainstu? Tu parles de tes sacrifices! Mais qui t’adonné Hélène! Quelle autre (pte Vénus t’a fliit préférer à tant de rois qui la demandaient comme toi? Une seule nuit d’Hélène eût payé tes hécatombes, et tu l’as gardée deux ans. Peut-être te reviendra-t-elle ; peut-être, si Vénus le veut , sera-t-elle encore à quelque autre; mais, quoi qu’il arrive, enfin, peu comme toi i>ourront se vanter d’avoir eu part à la couehe de la fille de Jupiter. La posséder sans partage eût été trop pour un mortel ; tant de beauté n’était pas faite pour un seul liomme. Le dernier de ses amants sera encore égal aux dieux; et tu uses te plaindre, toi qui crois être le premier! Tu appelles Vénus ingrate après tant de bienfaits! Hàte-toi de l'apaiser, et, pour lui faire oublier ces téméraires paroles, proniets-lui à ton retour un sacrifice des cent premiers-nes de tes agneaux.

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Cela dit, il prit la peinture, et faisant signe & Ménélos de détourner la vue , il la jeta loin derrière lui. Elle tomba au milieu du fleuve , et disparut aussitôt. Ayant achevé de se baigner, ils reprirent leurs habits , et regagnèrent le vaisseau où, trouvant de retour tous leurs compagnons, ils se mirent à préparer le repas. Ou bnila en l'honneur des dieux les prémices du gibier, sur lesquelles Ménélas répandit du vin pur avec une coupe d’or destinée à cet usage, et se souvenant des conseils d'Ulysse, promit à Vénus de lui sacrifier, aussitôt son retour à Sparte , les cent premiers-nés des agneaux.

Le repas fait, ils s’endormirent, quelques-uns sur le vaisseau, les autres sur le rivage même, et dès le matin , comme le vent se trouva favorable, on mit à la voile. Ce Jour et la nuit leur suffirent pour aller en Crète, ou ils laissè'rcnt Idoménée; et de là le même vent les conduisit à l.emnos. Le roi Kuméc, fils de Jason, les traita magnifiquement; et ayant appris le sujet de leur voyage, il voulut que son fils Onétor les accompagnât. Sa présence, leur dit-il, vous épargnera les questions dont la curiosité du peuple fatigue les etrangers. Il vous eonduira chez un ancien hôte et ami de notre maison, Anténor, homme riche et considéré , qui vous accuciliera et vous protégera à tout événement. Ainsi vous ne serez pas obligés d’aller en suppliants demander l’hospitalité a des inconnus. Car, que Priam veuille vous recevoir chez lui, il y a peu d’apparence. Étant donc partis avec Onétor, ils vinrent en peu de temps à Sigée,qui était le port le plus proche de Troie. Méuélaset Ulysse sc rendirent à la ville accompagnés d’Onétor et des deux hérauts. Le premier édifice qui s'offrit à eux en entrant, était un temple achevé depuis peu, à ce qu’il paraiss<nt. Pendant qu’ils s’arrêtaient à le considérer, quelqu’un qui se trouvait là leur dit : Ce temple vient d’être bâti par Péris à la manière grecque, pour une divinité qui préféré cette ville à son ancien s«ÿour. Nous adorions Vénus sous un nom différent, et dans la citadelle comme tous les dieux du pays; mais Hélène... qui que vous soyez, vous avez entendu parler d’Hélène.... Izrrsqu’elle partit de Lacédémone, Vénus lui dit en songe d’emporter à Troie son image, révérée de tous les tein|)s dans la Grèce. Elle le fit, et vint ici avec la déesse qu’elle jKjrta dans scs bras

depuis le port jusqu’à la place où ce temple est aujourd’hui. Là , l’image lui étant échappée des mains, il n’y eut force au monde qui piitsenlement la remuer de l’endroit où elle était tombée. Les devins, consultés, déclarèrent que ce lieu plaisait à Vénus, et qu’il fallait qu’elle demeurât où elle-même s’était fixée, venant de si loin. On lui éleva ce temple , dont Hélène est la prêtresse , et où elle enseigne au.x femmes du pays le culte de la déesse. Elle y est en ce moment même.

Ces mots furent à peine prononcés, que Ménélas courut à la porte du temple; Ulysse le suivit; d’abord pour le retenir, ensuite pour ne pas le laisser seul, .ôprès Ulysse vinrent Onétor et les deux hérauts. Parvenus au seuil de l’enceinte , ils s’arrêtèrent ; Ménélas sc tint a l'entrée ayant les autres derrière lui, la tête avancée, le corps en dehors, caché par la porte; de sorte qu’il voyait, sans être aperçu, ce qui se passait dans l’intérieur. Hélène était auprès de l’autel entourée de ses femmes, qui tenaient un grand voile déployé devant la déesse. Elle levmt les mains au ciel : Vénus, je t’offre ce voile que j’ai tissu et orné de tout ce que la pourpre et l’or ont de plus précieux. Depuis que j’ai commencé cet ouvrage, mes mains n’en ont plus touché d’autre. Hélas I quand je commençai , ce fut le jour même que Pârls partit en me disant adieu. Je ne croyais pas le finir avant son retour, et passer toute seule ces longues nuits ayant deu x maris dans le monde. Déesse, que veux-tu que je devienne? Pour t’obéir, j’avais quitté mon premier époux ; le second me quitte à son tour; faudra-t-il bientôt que j’en suive un troisième ? On ne sait ou Pâris est allé, personne depuis son départ n’en a eu de nouvelles. Cependant les chefs de la ville et les princes troyens me font la cour. Chaque jour Érastc et Sarpédon m’apportent do nouveaux présents.

Déesse , fais de moi ce que tu voudras ; traltie-moi comme une esclave par les villes de l’Asie ; livremoi tour à tour à tous tes favoris ; je ne trouverai pas un autre Pâris ! Ah 1 plutôt ramène-le-moi , nous te sacrifierons des hréatombes parfaites. Ne sépare plus deux eœurs qui nu te servent jamais mieux que lorsqu’ils sont unis. Si tu ne veux pas me laisser fidèle , du moins rends-le-moi quel- ([Uefois, et que je ne suis plus à d’autres i{u’à lui

\ la Véronique*» 1c SA acpUnihre ifM.

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