FACTUM
Le 10 novembre , nous touchions an but tant désiré, iorsque prenant moi-mémc le manuscrit des mains de M. Courier pour ie repiacer dans mon bnrcan, ce qui se faisait tous les Jours, j’y remarquai une feuille d'une autre couleur que les autres et plus large, qui m’y parut étrangère; j'ouvris aussitôt ie manuscrit à cet endroit pouren ôter cette fcuiiie inutiie , et dont ie contact pouvait nuire aux pages, déjà si usées par ie temps, de
notre précieuse copie Oh ciel I quel fut mon
effroi , quelle fut ma douleur en voyant que cette feuille était attachée à la page du manuscrit , en remarquant une énorme tachcd’encrc, laquelle , en séchant, avait fortement coiié une feuilie à à l’autre I cette page (apprenez le malheur) était justement celle ou se trouvait le complément si précieux I
A cet horrible spectacle, mon sang sc glaça dans mes veines; et, durant plusieurs instants, voulant crier, voulant parler, ma voix s’arrêta dans mon gosier ; un frisson glacé s’empara de mes membres stupides. Enfin , l'indignation succédant à la douleur ; Qu’avez-vous fait I m’écriaije; quelle est la cause de ce malheur? Il me répondit qu’il ne pouvait pas l’expliquer; que, comme moi, lien était surpris, et qu’il n’en pouvait donner d’autre raison , si ce n’est qu’ayant ce jour-là remué l’encre avec les barhes de sa plume pour la rendre plus fluide, et qu’ayant, par mégarde, jeté cette plume ainsi imprégnée sur la table, où se trouvaient des papiers, un de ceuxci s’était taché par le contact de la plume et avait été ensuite placé comme marque dans le manuscritauquel il avait communiqué cette tache. Dans ce moment de trouble , quoique je ne fusse pas entièrement persuadé, un tel accident me parut possible , et considérant que là où il n’y n plus de remède, toute question est vaine, tout reproche inutile, je demandai aussitôt à M. Courier une copie authentique de ce supplément, ainsi qu'une attestation écrite sur la feuille même que je ne voulus pas déranger, prouvant qu’il était l’auteur de ce malheureux événement ; il ne put et ne sut pas même refuser, tant ma demande était juste; il promit de medonner une copie du supplément, et écrivit au dos de la page tachée le certificat ci-dessous :
Ce morceau de papier posé par mégnrde dans le manuscrit povr servir de marque, s’est trouvé taché d'encre ; la faute en est toute à moi qui ai fait cette étourderie. En foi de quoi,/ ai signé.
Florraoe, le lonoveinbre isus.
COIIBIEB,
Le lundi suivant ( c’était le 11 novembre), Courier revint à la bibliothèque avec son ami Renouard , désirant revoir cette horrible scène. A la première vue il se montra réellement surpris et affligé. Curieux de voir comment la page était lâchée, ce qu’on ne pouvait faire sans enlever la feuille qui était restée collée ainsi que je vous l’ai dit , il se disposait à la détacher en la mouillant avec sa langue ; je m’opposai à cette entreprise ; mais inutilement ; car, d’un mouvement brusque et précipité, il l’enleva, la déchirant en quatre parties , de sorte que la tache alors s’offrit tout entière à nos yeux. Je ramassai les plus petits morceaux de In feuille déchirée parmi lesquels son attestationse trouva intacte pour ma satisfaction et pour ma justüication , encore qu’un tel événement s’étant passé dans un lieu public et en présence d’une foule de personnes, ne pût jamais être l’objet d’un doute.
Voyant que le mal était irréparable, je rappelai aussitôt à M. Courier la promesse qu’il m’avait faite de me donner une copie du passage effacé. Il me dit alors que, distrait par diverses pensées, il avait oublié de me l’apporter, ajoutant qu’il donnerait volontiers non pas une, mais cent copies pour réparer le dommage causé au manuscrit, dommage qu’aucun prix ne pouvait réparer.
M. Renouard entendait tout cela et donnait son assentiment; moi , habitué à agir de bonne foi et persuadé que tout honnête homme agit ainsi, je ne soupçonnai point que M. Courier voulût manquer à sa parole; et loin de là je m’y confiai entièrement , ne pouvant supposer qu’il pût agir d’une manière opposée à son caractère, et que, pou r un si mince sacrifice, il se refusât à réparer le mal qu’il avait fait et pour lequel tous les trésors du monde, disait-il, n’avaient point de compensation. Mais que direz-vous , mou cher ami , quand vous apprendrez que le lendemain même du jour où il me renouvela sa promesse, il y manqua sans aucun égard et se rendit coupable ( jesuis fâché de le dire) d’un manquede foi, non-seulement envers moi , mais envers toute la république des lettres dont il foule aux pieds les droits , et enfin envers foutes les nations civilisées, intéressées à la conservation des monuments qu’il dégrade, et que les souverains de la Toscane ont rassemblés de tout temps , pour le bien commun. Et quelle raison pensez-vous qu’il ait donnée pour excuser un pareil procédé 7 C’est que M. Renouard , qui était parti ce jour même pour la France, le lui avait expressément défendu. Mais de quel droit M. Re-
DU SIGNOR FUUIA.
uouard pouvalt-il l’obliger à manquer à sa parole? Quels ordres si sévères pouvaient l'empêcher de rendre à une bibliothèque publique respectable , au monde entier, ce qui à bon droit lui appartient, et qui demande, par mon organe, que l'auteur du dommage rende au moins l’intégrité à un manuscrit estimé? Et s’il est vrai que Renouard le défende, pourquoi Courier le permet-il ? et pourquoi se montre-t-il si Rdéleù tenir sa promesse à l’égard de son ami , pendant qu'il y manque envers moi ?
Écoutez à présent les raisons que, selon Courier, Renouard a données pour l’empécher de rendre à la Bibliothèque la copie qu’il avait promise I Qu’on veut profiter de la circonstance, qu’on veut pour une spéculation (mercantile, oui , mais non littéraire) être les possesseursuniquesdu supplément et ainsi éviter le danger que d’autres , prolltant de la découverte, ne préviennent leur nouvelle publieationde Longus ; et l’on va jusqu'il dire que mon obstination à exiger cette copiedonnedupoidsàce soupçon. A tout cela je réplique que sur ma parole d’honneur je n’accorderai à qui que ce soit la communication du supplément ( et qui aurait pu envier à M. Courier cette petite gloire?) Je tâche de lui persuader que mon empressement n’a d’autreobjet que de rendre l’intégrité au manuscrit et d’empêcher que ce supplément puisse être de nouveau perdu ; je lui montre en cela les intérêts du monde littéraire et de l’éditeur lui-même, qui pouvait de cette manière citer le document authentique de cette découverte, et necourait pas le risque de voir suspecter comme apocryphe ou comme altéré en quelques parties le texte retrouvé de Longus. Mais ce n’est pas tout , on me refuse , et non content de ce refus on va jusqu’à soupçonner ma bonne fui, et on manque ainsi au gouvernement qui, en meplaçantà la têted’un établLsscmcnt public, m’a donné une marque de sa confiance et a prouvé ainsi que j’étais digne d’estime. Mais , moi , tranquille , et ennemi , comme je suis , de tout ressentiment, mettant de côté les justes reproches que je pouvais faire à la suite d’un pareil refus, je pro- IMsai à M. Courier, puisqu’il manquait de confiance en moi, de déposer au moins la copie reconnue authentique signée de nous deux et munie de nos cachets, soit chez le maire de la ville, soit chez le conservateur des monuments publics , soit enfin entre les mains de toute autre personne jouissao' de l’estime publique, de manière qu’elle y reste pour l'utilité générale jusqu’à ce que l’édition parisienne soit exécutée. Je luidis encore une fois qu’il réfléchisse à quel nouveau danger ce supplément deLonguspcutétreexposés’ilcsIconlIéseulement
P. !.. coenm.
àunefcuille fragile et périssalile, pouvant s’égarer en passant d’un lieu à un autre, sujette enfin , en tant de circonstances faciles à prévoir , à être perdue, malgré les soins les plus minutieux.
Vous croyez à présent , mon cher ami , que M. Courier a cédé a tant de bonnes raisons; vous vous trompez. Opposant a mes paroles , comme il faisait dans les batailles, un courage intrépide , une âme forte et une résolution liardie , il a refuse de rendrea la Bibliothèque la copicsolennellement promise, et sur laquelle elle a toutes sortes de droits ; il a fermé l’oreille aux conseils de ses amis, aux plaintes d’une ville entière, en un mot, aux reproches de toute la république des lettres, qui n’approuvera jamais son étrange et opiniâtre résolution , mais qui ne cessera de gémir sur le dommage Immense fait, par sa faute, au manuscrit de Longus. Plus j’aime et estime le mérite de M. Courier, plus je déplore que cette affaire l’oit exposé au blâme universel des gens de lettres, et lui ait fait oublier ce précepte d’Euripide :
Aï-tpa â’ 4V Z3IWV
1'.^ Tpc'itîu;
tutEOai-vlil.
Ipiiic. is Aer-
Dès que cette perte fut consommée , je me hâtai d’en prévenir M. Thomas Puccini , chamliellande S. A. I. et R. lu grande duchesse de Toscane , conservateur des établissements publics et des monuments des arts et des sciences, et directeur de la galerie de Florence. Il demeura, comme moi , saisi d’horreur, et frémit en apprenant cet horrible événement, et surtout lorsqu’il vit l’état du naanuscrit Mais, pénétré de tout le zèle qui le distingue si éminemment et qui l’enflamme pour l’honneur de la patrie et pour la conservation di>s objets confiés à ses soins, il eut recours à tous les moyens pou rapporter quelque remedeacemalheur inouï. Eu effet il serait trop long de dire tout cc qu’il fit pour engager M. Courier à rendre une copie de la page détruite, et préserver de cette manière Longus d’un nouveau désastre. Qu’il vous suffise de savoir qu’il mit tout en œuvre pour l’obtcnir,et que si le succès ne répondit pas à ses soins infatigables , il faut vraiment dire que le manuscrit de Longus de l’abbaye Florentine était, dans les arrêts de la destinée, réservé a rester inutile pour les lettres , ou a se voir détruit au moment même qu’il passait de son obscurité a un éclat qui devait le préserver de ce malheur.
Après l’entretien qu’il eut avec M. Courier, monsieur le conservateur songea à recourir à des
FACTDM
moyens plus puissants cl plus enicaces, aux ressources que fournit la chimie des encres, si étonnante et si utile depuis les récentes découvertes.
Il invita M. Gaazcvi, un des chimistes les plus dl.stingues donts’honore non-seulement Florence, mais toute l'Italie , eélchre professeur du musée Impérial , à coopérer à une entreprise qui avait pour objet de rendre la pape tachré a son ancien état. 11 s'agissait de voir Si parmi tant d'acides divers qui agissent sur tes couleurs et en détruisent les principes, il ne. s'en trouvermt pas un <pii eût la propriété d'enlever l'encre nouvelle sans attaquer l'ancienne écriture dont on n'apercevait plus de vestiges; l'entreprise était diflicile, le sueci'S douteux ; le savant chimiste n'en fut point arrête, et le 5 décembre , après avoir fait des essais et des analyses sur l'encre dont la tache était faite, ii appliqua un acide préparé exprès à la partie endommagé* du manuscrit. Cette affreuse tache est précisément nu dos de la feuille 23 du manuscrit, précisément à l'endroit ou se trouve le supplément. Elle est de forme irrégulière en partant du haut de la page, et s étend en ligne courbe jusqu'à son extrémité dont elle ne laisse intactes que trois lignes vers la partie inférieure. Outre celte première et tres-grandc tache presque centrale, on en voit de plus petites qui sont comme une. continuation de la tache principale, lesquelles, éparses çàet là sur la surface de la page, ont entièrement détruit l'ancienne rériture. On peut calculerque ces taches couvrent en divers endroits au moins le quart do la page entière , en sorte que le manuscrit étant en lignes tri-s-serrées et d'une écriture très-fine, il y a un grand nombre de vers effaces et des lacunes qui Interrompent entièrement le sens de l'auteur. Il faut remarquer que , parmi ces petites taches , on en rencontre une en tête de tapage et du côté de la marge extérieure , qui est la plus considérable de toutes et qui a une forme particulière et bien différente des autres. Cette tache annonce tant par sa forme ronde que par d'autres signes particuliers, qu'elle n'a pas été faite de la même manière (pie les autres. Elle semble avoir entièrement le caractère d’une tache primitive, formé*, non par le contact accidentel d'un papier taché, mais bien plutAt par une plume ou tout mitre instrument fortement trempé d'encre, agité et secoué sur la page pour en faire tomber une énorme goutte de cette liqueur pernicieuse. On remarque, en outre, que dans cette même place, où (*ommeoee le suppléiiumt de la lacune, on a enlièreraent, soit avec l'ongle, soit avec un grat-
toir, effacé la troisième partie d'un vers, et l’on voit la même chose pratiquée au vers dix-neuvième et ailleurs, en sorte que par ce moyen on a fait disparaître plusieurs mots qui auparavant étaient intacts.
Tel était l'état do la tache et de la page avant qu'on la soumit au procé'dè chimique ; j'al voulu vous en donner une idée, alln que vous puissiez savoir le mieux possible comment a été endommagé un manuscrit si fameux et respecté par tant de siècles.
Je continue maintenant le récit des opérations chimiques. D'aliord, les premières tentatives du célèbre professeur firent concevoir les plus belles espérances de succès, lorsqu on vit (pie I acide préparé par lui attaquait l'encre nouvelle , lui ôtait sa couleur noire et laissait encore paraître l’ancienne écriture qui était restée Intacte dans le reste de la page. On espérait en conséquence venir a bout d’enlever entièrement ce voile épais, et de dé*ouvrir les traces de la première écriture ; mais après vingt essais répétés durant un pareil nombre de jours , dans le cabinet de M. le conservateur, en sa présence, et devant un grand nombre de savants qui faisaient des vœux pour le salut de l’infortuné lÆngus,onn’obllnt rien autre chose que d'anéantir la couleur noircdel'encrc moderne; tandis qucla partie jaunâtre résultant de l'oxyde de fer dont elle était naturellement et même excessivement chargée, ne put point être enlevée. L’ancienne écriture ne s’étant pareillement conservée que par la propriété de l’oxyde de fer, il s’ensuit quelle demeure, malgré tous les efforts, confondue et comme alisorbée par la plus nouvelle, sans aucun espoir de réparation. 'Voilà le récit exact etsincère de ce qui est arrivé à ce malheureux manuscrit. Vous en serez affligé comme moi, en pensant qu’un seul instant a pu détruire ce que cinq siècles avaient conservé intact. Cet exemple prouve que nous sommes injustes quand nous accusons de la perte des monuments de l'an tiquité, plutôt l'injure du temps que la négligence des hommes.
Mais vous demanderez à pKisent quelle impression un tel événement a produit sur l'esprit des gens de lettres! Je vous dirai qu'ici tout le monde en a été indigné an dernier point , et j'imagine que ceux qui sont plus éloignés et qui auront appris ce malheur auront éprouvé le même sentiment. Toutes les personnes auxquelles j’ai fait simplement lcrccit de cet événementont eu grande peine à croiri, (pi'il soit arrivé de la manière (jue je vous l 'ai raconté , de la manière (pie vous l'avez
odgL