‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 194 sur 199 · FACTUM · texte numérisé non relu

FACTUM

tiques grecs, tels que les Pastorales de I/>ngus le sophiste. Le goifvcmement, par une disfaisition vraiment sage, avait ordonné que non-seulement les manuscrits, mais eneore les livres et tous les objets d'art ou de scienec existant dans les bibliothèques des moines su pprimés de la Toscane , fussent recueillis par une eommission créée à cet effet. Par l'cntt de cette précaution, on empêchait qu'une foule de choses rares et d'importance ne fiLsscntou endommagées, ou égarées, ou perdues. Déjà notre bibliothèque, comme toutes les autres bibliothèques publiques, a commencé iUrecueillir les fruits d'une, mesure aussi louable, et le manuscrit dont je vous parle est parmi les acquisitions qui l'ont enrichie. Je ne vous rappellerai pas la valeur d'un tel trésor , ni combien il est estimé et connu des savants; je vous dirai seulement que c'ist l'unique copie qui nous reste des écrits de Xénofdwn l'Éphésien et de Chariton. Le premier, comme vous snver, fut publié par notre illustre Cocchi, le second pard'Orville, àqnl, sans nul souci de sa propre gloire, Cocchi Ht présent d'une copie qu'il avait préparée pour la publier lui-méme. 'Tant U est vrai que nos savants, convaincus que la science est le patrimoine de tous , se sont toujours montrés généreux et empressés dans tout ce qui a la littérature pour objet , et ont dédaigné le monopole des trésors littéraires qu'ils possédaient.

Le père Montfaueon vit cette copie, et dans l'ouvrage qu’il publia sous le titre de flibliotheca bib/iothecaruin, il lit dès 1723 mention spéciale des Pastorales de Longus qui se trouvent dans ce manuscrit. D'Orville aussi en parla, lorsqu'en 1 7A0 il publia le roman de Chariton aphrodisien , et notre Incomparable Salvini, dans la préface qui est en tète de son élégante traduction des Amours d’Abrocomc et d'Antic de Xénophon Éphésien, publiée en 1757, ne manque pas non plus de le citer.

On ne saurait donc trop s’étonner, qu’il me soit permis de le dire, que M. Villoison, qui a donné en 1778 une belle édition de Longus, ait négligé de confronter le texte de la Copie de Florence et se soit contenté de quelques manuscrits incorrects et en petit nombre qui se trouvent à la Bibliothèque royale de Paris, se bornant à reproduire l'édition de Colombani, premier é-diteur de Longus d'après la copie, ainsi que luiméme nous l'apprend, qui se trouve dans la bibliothèque Alamanni.

Villoison aura pensé que le manuscrit de l'obbaye Florentine était le même que celui dont s’était servi Colombani, et en consé^enceil l'aura

jugé inutile à son objet. Sans doute cette idée se sera élevée en lui au degré de certitude absolue en voyant que le manuscrit rappelé par Culombani ne s'était point retrouvé dans la famille Alamanni; mais cette réflexion ne devait pas l'empécher de consulter de nouveau, et sans parler d'autres motifs, il aurait dû penser que les premiers éxliteurs , avec toute l'attention imaginable, eommettent souvent des erreurs, soit à raison de la nouveauté des recherches, soit à cause de la négligence des imprimeurs, soit enfin par toutes autres causes qui ne peuvent manquer de se présenter à l’esprit d’un critique érudit et clairvoyant. S'il se fût livré à ces recherches, il aurait découvert que le manuscrit de i’abbaye Florentine est tout autre chose que celui d'ou on a tiré la première édition de 1534; il y aurait trouvé la fameuse lacune du livre premier entièrement remplie, et le monde savant jouirait depuis longues années du roman de Longus, plus correct et plus complet; un pareil trésor ne serait pas resté enseveli jusqu’à nos jours, pour être découvert, je ne sais s'il faut s’en affliger ou s'en glorifier, de la manière que je vais vous le raconter.

M. Courier, savant officier français , qui cultive avec passion les lettres grecques, vint me trouver vers le commencement de novembre dei^ nier avec M. Benouard , imprimeur fort instruit, de Paris, qu'il avait rencontré à Bologne se dirigeant comme lui vers cette capitale de la Toscane. Je connaissais déjà beaucoup M. Courier pour l'avoir vu autrefois fréquenter lu bibliothèque Laurentienne, et parce qu'il m’avait été adressé , il y a deux ans environ , et recommandé par M. l'abbé Andrès, et par monseigneur Marini , deux noms qui suffisent pour tout éloge. J'avais été prié par ces savants de prêter mon aide ù M. Courier et de lui laisser consulter nos copies de Xénophon, dons le but d'illustrer le Traité de la cavalerie et celui de l'Hipparehique qu'il voulait dès lors publier. Je répondis de tout mon 7.cle a son empressement et aux désirs de mes respectables maîtres et amis, et je le fis avec un véritable plaisir, imaginant voir se renouveler eu lui l'exemple de Xénophon, de Polybe et de Palmer, qui surent au milieu du bruit des armes et des cris des combattants se livrer à l’étude pleine de charmes de la littérature, montrant ainsi que ce n’est pas sans raison que les anciens imaginèrent ia fille de Jupiter en même temps guerrière et souveraine des arts et des sciences. Je le revis avec d'autant plus de joie que le génie tutélaire qui veille sur les hommes

Digitizeo L/y

DU SIGNÜR FURIA.

studieux me le ramenait sain et sauf des bords du Danube, ou l’avaient appelé la voix de l'honneur et le bruit de la guerre. Après les compliments réciproques, il me pria de la plus gracieuse maniéré de conduire son ami é la bibliothèque Laurenticnne, pour admirer tout ce qu’elle renferme de rare et de précieux ; car, ajoutait-il , quel regret n’emporterait-il pas si, ayant traversé l’Athènes de l’Italie, il en était parti sans avoir rendu sa visite et son hommage à un sanctuaire si fameux de la savante antiquité! J’accueillis cette prière avec plaisir, et nous allâmes ensemble à la bibliothèque où tout ce qui mérite d’étre vu fut mis sous les yeux des deux savants voya- -geurs. Entre mille objets de conversation, M. Courier me demanda s’il existait quelque copie manuscrite de Longus , parce que , disait-il , son intention était de publier le roman de liaphnis et Chtoé. 11 désirait voir s’il y avait moyen de remplir la lacune qui se remarque dans le premier livre de cet auteur. A peine m’eut-il fait part de son intention, que , tout transporté, je lui indiquai le manuscrit de l’abbaye Florentine où se trouvent, parmi les autres érotiques , les Pastorales de Longus; je présume , lui dis-je, que la lacune n’existe pas dans cette copie qui est de la plus haute ancienneté, et qui n’a encore, que je sache, été consultée par personne.

Nous jetâmes avec empressement les regards sur l’endroit défectueux, et nous trouvâmes avec joie que rien , dans cette copie , ne manquait au teste de l’auteur. Enchanté de cette découverte que nous venions de faire en commun , M. Courier me pressa de lui accorder la permission de copier le précieux complément et de collationner ensuite tout le texte de Longus. Je cédai trèsvolontiers à cette demande, rien ne m’étant plus agréable que de favoriser par mon zèle et mes conseils les efforts des savants , et de faire honneur à la bibliothèque dont j’ol le bonheur d’étre le chef.

Mol-méme alors, conjointement avec l’abbé Bencini mon sous-bibliothécaire, très-versé dans les études grecques, je dictai le complément , et nous lui évitâmes ainsi une peine très-grande, une longue et ennuyeuse fatigue, en déchiffrant CCS caractères très-lins , presque effacés à force d’ancienneté, et, en beaucoup d’endroits, à peine visibles, capables enûn d’arracher les yeux. Je me servais pour cela de loupes exeellentes, comme on peut le voir par ce que j’en dis dans les Prolégomènes de mon Ésope grec-latin , publié l’anuèe dernière et tiré du même manuscrit où l’on

trouve un plus grand nombre de fables qu’on n’en connaissait, et écrites d’un style un peu différent de celui des fables publiées par le moine Planude.

Quelque étendues que fassent les connaissances de M. Courier dans la langue grecque, il lui manquait l’habitude de lire des caractères difficiles et obscurs, et il avoua lui-mème qu’il lui aurait fallu quarante jours pour venir à bout de lire cette copie. Vous voyez donc bien, mou cher ami , quelle part nous avons eue dans la découverte de ce passage de Longus, et combien M.

Courier répond mal à nos soins et aux secours que nous lui avons donnés, lorsque, dans notre Gazette l/nwerselle, n° 90 , en parlant de ce fait , non-scuicment il ne nous accorde pas l’éloge que nous méritons, mais encore il l’expose de manière à faire entendre qu’on connaît à peine dans notre ville le nom des lettres grcniucs, ainsi que le prix et l’utilité des anciens manuscrits ! Cette injustice doit être attribuée à quel(iue distraction d’esprit ; car il n’ignore pas qu’il y a peu de villes, je ne dis pas en Italie , mais dans quelque pays et à quelque époque que ce soit, où ces études soient plus florissantes qu’elles ne le sont ici. Savoir ensuite si nous apprécions les monuments de l’antiquité savante et les manuscrits que possèdent nos bibliothèques, nous en attestons les auteurs classiques qui sont fréquemment reproduits, ù la demande des savants étrangers ou nationaux , plus corrects ou plus complets, ou plus enrichis de ces ornements solides qui contribuent si fort à améliorer et à accroître les connaissances humaines.

Monsieur Courier ayant donc obtenu , grâce à nos soins, la copie qu'il desirait, et l’ayant plusieurs fois encore collationnée avec le texte, après quelques jours d’un exercice laborieux pour sc mcllrc au fait du manuscrit , sc mit en devoir de collationner le te.xte entier de Longus. Comme il avait pris des arrangements avec M. Kenouard pour eu donner à Paris une édition, et celui-ci devant sous peu de jours retourner à Paris, je permis, afin que M. Courier pùt terminer sa confrontation , et profitât de l’occasion pour envoyer les variantes du manuscrit ainsi que les autres recherches qu'il avait fuites sur Longus, je permis qu’il demeurât depuis neuf heures du matin jusqu’au soir dans la bibliothèque, et cela au grand dérangemcntdes employés. Nous nous associâmes, le sous-bibliothécaire et moi , à ses laborieuses recherches ; et avec notre aide , l’ouvrage avançait rapidement.

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