‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 33 sur 199 · ADRESSÉES A PAUI.-I.OUIS COURIER · texte numérisé non relu

ADRESSÉES A PAUI.-I.OUIS COURIER

confidemment avec ces objets de leur amour ; si enfin ce n'est pas assez de cette monstrueuse enmbinaison pour rendre les uns forcenés, les autres , je ne dis pas coupables, cor les vrais coupables sont ceux qui , étant magistrats , souffrent que de jeunes hommes confessent de jeunes filles, mais criminels, et tous extrêmement malheureux. Je sais là-dessus leur secret.

J’ai connu à Livourne le chanoine Fortini , qui peut-être vit encore, un des savants hommes d'Italie, et des plus honnêtes du monde. Lie avec lui d'abord par nos études communes , puis par une mutuelle affection, je le voyais souvent, et ne sais comme un jour je vins à lui demander s'il avait observé son vmu de chasteté. Il me l'assura, et je pense qu'il disait vrai en cela comme en toute autre chose. Mais, ajouta-t-il, pour passer par les mêmes épreuves, je ne voudrais pas revenir à l’âge de vingt ans. lien avait soixante et dix. J’ai souffert. Dieu le sait, et m'en tiendra compte, j'espère; mais je ne recommencerais pas. Voilà ce qu'il me dit, et je notai ce discours si bien dans ma mémoire , que je me rappelle ses propres mots.

A Rocca di Papa, je logeais chez le vicaire, où je tombai malade. Il eut grand soin de moi , et prit cette occasion pour me parler de Dieu , auquel je pensais plus que lui et plus souvent , mais autrement. Il voulait me convertir, me sauver, disait-il. Je l’écoutais volontiers ; cor il parlait toscan, et s'exprimait des mieux dans ce divin langage. A la fin , je guéris ; nous devînmes amis ; et comme il me prêchait toujours , je lui dis ; Cher abbé , demain je me confesse , si tu veux te marier et vivre heureux. Tu ne peux l'être qu'avec une femme, et je sais celle qu’il te faut. Tu la vois chaque jour, tu l'aimes, tu péris. Il me mit la main sur la bouche , et je vis que ses yeux se remplissaient de pleurs. J'ai oui eonter de lui, depuis, des choses fort étranges, et qui me rappelèrent ce qu’on lit d’Origènes.

Voilà où les réduit le malheur de leur état.

Mais pourquoi , me direz- vous , quand on est susceptible de telles impressions, se faire prêtre? •Hé ! Monsieur, sc font-ils ce qu’ils sont? Des l'cnfancc, élevés par la milice papale, séduits, on les enrôle; ils prononcent ce vœu abominable, impie , de n’avoir jamais femme, famille, ni maison ; à peine sachant ce que c’est, novices, adolescents, excusables par là; car un vœu de la sorte, celui qui le ferait avec une pleine connaissance, il le faudrait saisir, séquestrer en prison, ou reléguer au loin dans quelque Ile déserte. Ce vœu

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i fait, ils sont oints, et nes'en ;>euvent dédire; que si l'engagement était a ternie, certes [icu le renouvelleraient. .Aussitôt on leur donne tille», I femmes à gouverner. On appniche du feu le I soufre et le bitume; car ce feu a promis, dit-on, J de ne iioint brt'iler. Quarante mille jeunes gens ! ont le don de continence pris avec la soutane, I et sont des lors comme n'ayant plus ni sexe ni I corps. Le croyez- vous? De sages, il en est, si sage I se (icut dire qui combat la nature. Quelques-uns en triomphent ; mais combien, au prix de ceux que la grâce abandonne dans ces tentations ? I.x ' grâce est pour luni d'hommes , et manque même I an plus juste. Comment auraient-ils, eux , ce don de eonlinenee,jeums, dans l'ardeur de l'âge, quand les vieux ne l'ont pas?

Ce curé de Paris, que Vautrin , tapissier, le tixiuvant avec sa femme, tua et jeta [lar la fenêtre , il y a |K’U d'années ( l'aventure est (xmnue dans le quartier du Temple; on n'en lit point de bruit, à cause du clergél ; ce curé avait soixante ans , et celui de Pezai en a soixante-huit , qui ne l'ont pas empêché, dernièrement encore, de prendre dans les boues une fille mendiante et tombant du haut mal. Il en fit sa maîtresse : autre affaire étouffée par le crédit des oints, car le perc se plaignit , voyant sa fille grosse ; mais l'Eglise intervint. Celui qui ne peut à cet .âge s'alistenir d'un objet horrible et dégoûtant , que pensez-vous qu'il ait fait a vingt ou vingt-cinq ans, gouverneur d'innocentes et belles créatures? Si vous avez une fille, envnycz-la. Monsieur, au soldat, nu hussard, qui pourra l’épouser, plutôt qu'à l'homme qui a fait vœu de chasteté, plutôt qu'à ces séminaristes. Combien d'affairesà étouffer, si tout ce qui se passe en secret avait des suites évidentes, ou s'il y avait beaucoup d« maires comme relui deSaint-Quentin ! Qued’horrciii's laissent entrevoir ces faits, tjui transpirent malgré la connivence des magistrats, les mesures prises pour arrêter toute publicité, le silence imposé sur dételles matières! Et sans même parler des crimes, quelles sources d'impuretés, de désordres , de corruption , que ces deux inventions du pape , le célibat des prêtres et la confession nommée auriculaire ! que de mal elles font I que de bien clics empêchent! Il le faut voir et admirer là nu la famille du prêtre est le modèle de toutes les autres, ou le pasteur n'enseigne rien qu'il ne puisse montrer en lui, et, parlant aux pères, aux époux , donne l’exemple avec le précepte. Là, les femmcsn’ont point l'impudence de dire à un homme leurs péchés; le clergé n'est

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point hors du temple , liore de l'Ktiit , lioi-s de la l(>G tous abu.s établis chez nous dans les temps de la plus stupide barbarie, delà plus crédule

ignorance, difficiles à maintenir, aujourd'hui que le monde raisonne , que chacun sait compter ses doigts.

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Ce journal n'est ni littéraire , ni scientifique , mais nistique. A ce titre, il doit intéresser tous ceux que la terre fait vivre, ceux qui mangent du pain, soit avec un peu d'ail, soit avec d'autres mets moins simples. Les rédacteurs sont gens connus, demeurant la plupart entre le pont Clouet et le Chêne Fendu, lalmurcurs, vignerons, bilcherons , siMcurs de long et bottelcurs de foin , dont les opinions, les priucip<-s, n’ont jamais varié, incapables de feindre ou d'avoir d'autres vues (jue leur propre intérêt, qui, comme chacun sait, est celui de l'Ktat; tramiuillcs sur le reste, et croyantqu'cux repus, tout le monde a diné. Paul- Ia)uis , quelque peu clerc , écoute leurs récits , recueille leurs propos, sentences, dits notables , qu'il couche par écrit, et en fait ces articles , sans y rien sous-enlendre. Il ne faut point chercher ici tant de l'messe. Nous nommons par leur nom les choses et les gens. Quand nous disons un chou, des citrouilles, un concombre, ce n’est point de la cour ni des grands que nous parlons. Si gros Hem bal sa femme, nous n'irons pas écrire : Le bruit eourail hier que M. de G... P....-, ou dans certains salons, on se dit à t’oreitle... Sous contons bonnement , comme on conte chez nous, et plaignons l'embarras de nos pauvres confrères , ayant à satisfaire à la fois les lecteurs qui demandent du vrai , le gouvernement qui prétend que nulle vérité n’est bonne à dire.

— Monsieur le maire a entendu la messe dans sa tribune. Après le service divin, monsieur le maire a travaillé dans son cabinet avec monsieur le brigadier de la gendarmerie ; en suite de quoi, ces messieurs ont expédié leur messager, dit le Bossu, avec un paquet pour monsieur le préfet en main propre. Aous savons cela de bonne part, et le porteur doit revenir avec lu réponse ou le reçu :

même on l’a vu passer près de la Ville aux Dames, où il a bu un coup. Quant au contenu de la dépêche, rien n’a transpiré. On soupçonne qu’il s’agit de quelques mauvais sujets qui veulent danser le dimanche et travailler le jour de Saint- Gilles.

Madame, femme de monsieur le maire, est accouchée d’un gentilhomme, au son des cloches de la paroisse.

— Les rossignols chantent, et l’hirondelle arrive; voilà la nouvelle deschorops. .Après un rude hiver et trois mois de fâcheu.v temps, pendant lesquels on n’a pu faire charrois ni labours, l'année s'ouvre enfin, les travaux reprennent leur cours.

— Charles A venet est en prison pour avoir parle aux soldats. Kevenant hier de Sainte-Maure, il rencontra quelques soldats et les mena au cabaret. Ils furent bientôt bons amis; .A venet a servi longtemps; il est membre, non chevalier de la Légion d'honneur. En buvant bouteille : Camarades , leur dit-il , qu’il ne vous déplaise , où allez-vous le sac nu dos? A l'armée, dirent ces jeunes gens. Fort bien. Et demandant une seconde bouteille ; Qu’allcz-vousfaire ? Hé 1 mais , la guerre apparemment. Fort bien, répond .A venet. A la troisième bouteille : Çà, dites-moi, pour qui allez-vous faire la guerre? Ils sc mirent à rire. On parla des affaires. Deux gendarmes étaient la, qui, connaissant. A venet, rappellent et lui disent: Va-t’en, Avenet ; va-t'en. Il les crut, s’en alla, les gendarmes aussi. Mais il revint bientôt, rejoignit scs convives, et reprit son propos. Alors on l'arrêta. C'étaient d'autres gendarmes. On l’a mis au cachot. Le cas est grave : il a dit ce qui sc dit entre soldats après trois bouteilles bues.

— Les vaches ne se vendent point. Les filles étaient ciières à l’assemblée de Véretz, les gar-

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cons hors de pris. On n'en saurait avoir. Tous et toutes se marient à cause de la conscription. Deux cents francs un parçoni sans le denier à Dieu , sabots , biouse et chapeau pour la première année. Une flilc, vingt-cinq écus. Iji petite .Madelon les refuse de Jean Bedout ; encore ne sait-elle boulanger ni traire.

— On voit dans nos campagnes des gens qui , ne gagnant rien , dépensent gros, étrangers , inconnus. L’un , marchand d'allumettes, l'autre, venu pour vendre unchcvalqui vaut vingt francs, s'établissent à l'auberge , et mangent dix francs par jour. Ils font des connaissances, jouent et payent à boire les dimanches, les jours de fête ou d'asseml)lée. Ils parlent des Bourbons, de la guerre d'Espagne ; causent et font causer. C’est leur état. Pour cela , ils vont par les villages, non pour aucun négoce. On appelle ces gens , à la ville, des mouchards; à l’armée , des espions; à la cour, des agents secrets; aux champs, ils n'ont point de nom encore, n'étant connus que depuis peu. Ils s'étendent, sc répandent à mesure que la morale publique s'organise.

— M. le maire est le télégraphe de notre commune ; en le voyant, on sait tous les événements. Lorsqu'il nous salue , c'est que l'armée de la Foi a reçu quelque échec ; bonjour de lui veut dire une défaite la-bas. Passe-t-il droit et lier ? la bataille est gagnée ; il marche sur Madrid , enfonce son chapeau pour entrer dans la ville capitale des Espagnes. Que demain on l'en cba.sse, il nous embrassera , touchera dans la main , amis comme devant. D'un jour à l'autre il change , et du soir au matin est affable ou brutal. Cela ne peut durer ; on attend des nouvelles, et, selon la tournure que prendront les affaires, on élargira la prison ou les prisonniers.

— Pierre Moreau et sa femme sont morts Agés de vingt-cinq ans. Trop de travail les a tués, ainsi que beaucoup d'autres. On dit travailler comme on nègre, comme un forçat ; il faudrait : Travailler comme un homme libre.

— Milon fut quatre ans en prison pour son opinion, au temps de 1 8 1 fi ; sa femme, cependant, et sa fille moururent ; il en sortit ruine, corrigé, non ; son opinion est la même qu'auparavant, ou pire. C.e qu’il n'aimait pas, il l'abhorre à présent. Ils sont dans la commune dix mal pensants, que le maire fit arrêter un jour , et qui souffrirent longtemps; en mémoire de quoi, tous les ans, le 2 mai, ils font ensemble un repas. On n'y boit point à la santé du maire ni du gouvernement. Le 2 mal , cette année iis étaient chez Bourdon, A

l’auberge du Cygne, et leur banquet fini, déjà sc levaient de table, quand le maire passant, Milon, qui l'aperçut, le montra aux autres; chacun se mord le bout du doigt. Quelques moments après, soit hasard ou dessein , survint le garde champétn^ Milon, sans dire gare, tombe sur lui, le chasse à coups de pied , de poing, et le poursuit dehors, l'appelant espion, mouchard. Celui-là s'en allait mal mené du combat; arrive Métayer ou monsieur Métayer , car il a terre et vigne. Milon va droit à lui ; Êtes-vous royaliste? Oui, répond Métayer. L'autre, d'un revers de main, le jette contre la porte, et voulait redoubler ; mais l’hôte le retint. Voilà une grosse affaire. Milon se cache et fait bien. Les battus cependant n'ont point porté de plainte; l’un garde son soufflet, l’autre scs horions. Le maire ne dit mot. Qu'en sera-t-il? on ne sait. Il faut voir ce que fera notre armée en Espagne pour les révérends pères jésuites.

— Le curé d'.\zai, jeune homme qui empêche de danser et de travailler le dimanche, est bien avec l'autorité, mais mal avec ses paroissiens. Il perd deux cents francs de la commune, que le conseil assemblé lui retire cette année ; résolution hardie, presque séditieuse. Ceux qui l'ont proposée , soutenue et votée, imurront nes'en pas hifsi trouvcr.,\ Véretz, au contraire, on donne unsupplémcnt nu curé, qui laisse danser, brouillé avec l'autorité. Les deux communes pensent de même. Rien ne fait tant de tort aux prêtres que l'appui du gouvernement : rien ne les recommande comme la haine du gouvernement.

— Simon Gabelin , ne voulant point aller A l’armée, a vendu tout son bien poiu- acbeterun homme, et se fait remplacer. Il avait trois bons quartiers de vigne et un demi-arpe-nt de terre joignant sa maison. Il a fait de tout dix-huit cents francs et emprunte le reste (car il lui faut cent louis ), espérant regagner cela par son trav ail de maréchal ferrant. On a eu beau lui remontrer qu'il travaillerait A l’armée , gagnerait plus qu’ici , et reviendrait un jour ayant , outre son bien , bonne somme de deniers ; il ne veut point , dit- il , faire la guerre à Malmort. .Malmort est en Espagne, avec trois cent mille hommes, cent mille pièces de canon et son flis.

— A AmboLse, on plantait la croix dimanche passé, en grande pompe. Monseigneur y était, non pas notre archevêque, mais le coadjuteur, tous les curés des environs et un concours de spectateurs. La fête fut belle. Dans cette foule, trois carabiniers se trouvaient en sale veste d’é curie, bonnet de police sur la tête. Un mission-

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uaire les voit , leur crie : Bas le bonnet. Eu.\ font In sourde oreille. Miime cri , méiue conteuanee. Carabiniers ne s'cineuvent non plus que si on eut parlé à d'autres. Le prélat en colère arrête sa procession ; le clcrRé , les dévots cessent leurs litanies. Le peuple regardait. Les gendarmes enfin, car toute scène eu France Unit par les gendarmes , empoignent mes mutins, les mènent en prison. Ils gardèrent leur bonnet. Le soldat est du peuple et n'a point de dévotion.

— Paul- Louis, sur les hauts de Véretz, fait des choses admirables. C’est le premier homme du monde pour terrasser un arpent de vigne. Il amène, d'un bois non fort voisin de lè, cinq cents charges de gazon ou terre de bruyère. Il la laisse mûrir à l'air, de temps en temps la vire, la remue avec cent à cent cinquante charges de fumier qu’il entremêle parmi. Puis, ouvrant une fosse entre deux rangs de ceps, il y place ce terreau; sa vigne, au liout de deux ans, jeune d'ailleurs, et n’ayant besoin que d’aliments, se trouve en pleine valeur. Ainsi amendé, un arpent, pourvu qu’on l'entretienne avec soin, diligence, patience, peine et travail, produit au vigneron cent cinquante francs par an , et de plus treize cents francs aux fainéants de la cour. Le compte en est aisé.

Cet arpent donne quelquefois vingt-quatre pièces ou poinçons de vin aux bonnes année.s, quelquefois rien : produit moyen, douze poinçons, (|ui se vendent chacun soixante frîmes; somme, sauf erreur, sept cent vingt. Déduisez les façons, l'imiiêt, le coulage, l'entretien, la garde, le coût de ce terreau, qu’il faut renouveler tous les cinq ans, vous trouverez net eent cinquante francs pour le bonhomme.

Mais pour la cour, c'est autre chose. Ces douze poinçons vont a Paris, où l'on en fait du vin de Bourgogne. Ils payent à l'entrée suixanteetquinzc francs chacun ; plus six francs de remuage , taxe de l’usurpateur devenue légitime; autant pour droit de patente, et quatre fois autant d'avanies, qu'on apiielle réunies, sans les autres faites par la police au marchand détaillant; plus trente francs d’impôt sur le fonds, dont la valeur en outre, |iar droit de mutation, passe entière dans les mains du fisc tous les vingt ans. Comptez et n'en oubliez rien ; droit d’eniree, droit de remuage, droit de patente, droit de police, droit direct, droit indirect, droits réunis plusieurs ensemble , droit de mutation , c’est tout ; faisant bien eliaquc année treize cents francs pour les courtisans, ou douze cent nouante et six , que je ne mente.

Paul-Louis a dix arpents qu'il cultive et façoiinr de la sorte avec sa famille. Ces bonnes gens en tirent tous les ans , comme on voit , quinze eents francs, dont ils vivent, et treize mille francs pour la splendeur du trône. Ce sont les appointements du procureur du roi qui a mis en prison Paul- Louis, et l’y remettra iwur avoir fait ce calcul.

— On nous mande d’.\zai ; Le préfet a cassé l'arrêté de la commune qui ôtait au curé son traitement de deux eents francs. Ordre de s’assembler une seconde fois, de voler le traitement. On s’assemble , on se regarde; les plus hardis tremblaient. Quelqu'un prend la parole ; « Je vote le traitement à monsieur le curé, cor c'est un homme de bien. > Tout le monde aussitôt : « C'est un homme de bien , il lui faut un traitement. ■ L’affaire allait passer ii l’unaninaité. Louis Boumegal se lève : ■ Ce que j’ai dit est dit, je ne m’en dédia pas. Le curé se mêle de tout, il veut tout gouverner ; il nous fait enrager ; juirtant point de traitement. ■ De tous côtes : • Point de traitement. • On va aux voix; refusé. Il tonne fort d’en haut sur la pauvre commune.

— Vendredi dernier les gendarmes, en passant, mirent pied a terre a l’auberge chez Jean Ricaul. \os déserteurs, cachés dans différentes maisons, car on les plaint, le monde les recueille volontiers, prirent peur et s'enfuirent, les uns gagnant le bois , les autres traversant la rivière à la nage. Tous SC sauvèrent, excepté Urbain Chevrier. Urbain , depuis peu revenu , ayant fait son temps de conscrit, quand il sévit rappelé par In nouvelle loi , en eut tant de chagrin , qu’il semblait ne connaitre plus parents ni amis, toujours seul et pensif.

la rumeur que Ht rarrivré des gendarmes, lui, comme hors de sens et déjà se croy ant pris , s’en va tête baissée se jeter dans son puits , d’ou on l'a retiré mort. Six semaines auparavant il s'était marié avec Rose Deschamiw. Jamais noce ne fut si joyeuse, jamais gens si heureux, de longleini» s'entr'aimant, s’étant promis d’enfance. Leur aise a duré peu. La pauvre veuve est grosse et fait pitié à voir.

— Nous sommes douze pay.sans qui aciiet.lmes, il y a deux ans , les terres de la Borderic , vendues par messieurs de In Ivande noire. F.llcs nous coûtèrent deux cents francs l'arpent, que pas un de nous ne donnerait à moins de huit cents francs maintenant, et produisent bien quatre fois ce qu'en [layait le fermier, quand il payait. Car, mourant de faim, il a mis la clef sous la |H>rte. et s'en est allé, comme on sait. Cinq familles ont trouvé logis

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loi

dans les bdtiincDts délabrés de cette Borderie; chacun s'y est accommodé ; chacun iion-sculemcnt a réparé le vicu.\ toit, mais héti à neuf quelque grange ou quelque pressoir avec jm-din , cheneviére, saulaie autour de su demeure. Voila un village naissant ([ui va s'étendre et prospérer, jusqu'à ce que le gouvernement y fasse attention.

— Brissun ne pouvait payer scs dettes; il s'est jeté dans l'eau et noyé. La femme Praut, d'Azaisur-Cher, et ù Mont-lmuis un tonnelier, en ont fait autant cette semaine , lui sans raison connue , elle parccqu'on l'accusait d’avoir volé de l'herbe aux champs. L’an passé , Jean (Uioinart , fermier de la commune de Toucigny , approchant l'aoùt , va voir ses blés , trouve sa récolte trop belle { il avait spéculé sur la hausse des grains ) , rentre chez lui, et se défait. Beaucoup de gens embarrassés dans leurs affaires prennent ce parti, le seul qui ne soit pas sujet au repentir. On aime mieux maintenant être mort que ruiné. Nos aieux ne SC tutdent point. Naissant pour la misère, ils la savaient souffrir. Us n'amhitionnaicnt point un champ, une maison, s'en passaient comme de pain , n'espérant rien en ce monde et ayant peur de l'autre.

•— Nous voilà saufs de Saint-.Anicet , temps critique [tour nos bourgeons. Si la vigne peut passer fleur et ne point couler, on ne saura ou mettre tout le vin cette année. Jamais tant de lame ne s’est vue au cep , ui si bien préparée. Les champs aussi promettent du blé à pleine faucille. Laboureur et vigneron sont contents jusqu'ici , chose rare ; tous deux se louent du ciel et du temps. Mais combien de hasards encore avant que l'un ou l’autre puisse faire argent de son labeur, payer su quotc et vivre! Sécheresse, pluie, orages, ordonnances royales, arrêtés du préfet, du maire, mille chances, mille fléaux, et rien d'assuré que l’impêt. Il y a des gens dont la récolte ne craint ni temps ni grêle , et ce ne sont pas cenxqui, versant, labourant, font le meilleur guéret , mais qui, ayant une place, ne font rien ou font la cour. Sans autre avance ni embarras, ils moissonnenten toute stnson. Quand le bonhomme a dit : Travidllez, prenez de la peine, il sommeillait un peu, ce semble. Pour bien parler, il fallait dire : Présentez des respects , faites des révérences, c’est le fonds rpii manque le moins.

— Personne muintenantne veut être soldat. Ce métier sous les nobles , sans espoir d'avancement , est une galère, un supplice a <|ui ne s’en peut exempter ; ou aime encore mieux être prêtre. De

jeunes paysans n'ayant rien se mettent volontiers au séminaire ; mais avant de prendre les ordres , ceux qui trouvent quelque ressource jettent la soutane et s'en vont, comme lit naguère Berthelot Sylvain, le second fils de Berthelot de Ponceau. Agé de vingt-deux ans, il avait étudié pour se faire d'église. Une veuve l’épouse, le sauve et du service militaire, car elle paye un homme pour lui , et du service divin, qui n’est guère meilleur. Us vont vivre heureux dans leur ferme entre Pernay et Embillon.

— La bande noire achète encore le château dta Ormes, le château de Chanteloup et le château de Lciigny , voulant dépecer tous ces châteaux au très-grand profit du pays, et tous les biens qui en dépendent. On vendra la des matériaux a bon marché, des terres fort cher. Plus de cinq cents maisons vont se refaire du débris de ces vieux donjons depuis longtemps inhabités ou inhabitables. Plus de six mille arpents vont être cultivés par des propriétaires, au lieu de nonchalants fermiers. La bande noire fait beaucoup de bien. C'est une société infiniment utile, charitable, pieuse , qui divise la terre et veut que chacun en ait, selon l’ordre de Dieu. Mais une autre bande vraiment noire , ennemie du partage, prétend que toute terre lui appartient, proprietaire universelle de droit divin; acquiert tous les jours, ne vend point; luinde la pire qui soit et la plus malfaisante, si on ne la connaissait.

— Quand Bonaparte reviendra , ou son fils que voila tantôt grand, il ôtera les droits réunis, et ne lèvera d'argent que ce qu’il en faudra pour les dépenses publiques. 11 mariera les prêtres, car enfin ces gens-là ne se peuvent passer de femmes et ne s’en passent pas; cela fait du désordre. Il avancera les soldats , nos enfants seront officiers. Nous élirons nos maires, nos juges de paix ; ce sera le bon temps qu’on attend depuis longtemps.

Le maire de Véretz a battu le curé qui laisse

danser, et en le battant lui a dit qu’il était mauvais prêtre , que sa messe ne valait rien , que chaque fois qu'il la disait il commettait un sacrilège et recrucifiait Jésus-Christ. Le curé est un vieillard de quatre-vingt-deux ans. Instruit et sage; la maire , un jeune homme de trente ans , beaucoup plus occupé des filles que du sacrifice de la messe. Le soufflet qu’il a donné dans cette occasion parut tel aux témoins , qu'aucun prêtre , disent-ils, n’en a reçu de pareil depuis Boniface Vlll. Le i maire de Véretz n’a pas mis un gant de fer, comme

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fU l'amba.ssadeur pour souffleter ce pape au nom du rui sou maître, mais du coup a jeté pur terre le bonbomme, qui ne s’est pas relevé , f;arde eueorc le lit. Les appareiiees sont que Véretz ne dansera plus.

— On a volé au Polonais deux mille francsqu'il amassait depuis qu'il est ici. Chacun le plaint. C'est un homme doux, simple, bon, serviable comme tous ces déserteurs des armées étrangères. Il v en a plusieurs établis dans nos environs, mariés, vivant bien, sans aucun regret du pays ou le seigneur leur donnait la schlague et leur vendait te brandevin au prix (|u’il voulait. Mauvais laboureurs la plupart, pour gouverner leschevaux ils n'ont point de pareils.

— Iji veuve Raillard, qui vend du vin aux bateliers, a une cave secrète que nous connaissons tous,maisque les commis ignorent. Elle en venait hier, sa clef dans une main, dans l'autre une bouteille, quand les commis l’arrêtent au détour des Iluaux, saisissent sa bouteille. Elle, d’un coup de elef , la brise entre leurs mains. Tout le monde en a ri. loi contrebande n’est point une cliosc ({u’ou blâme. Peu de gens aqjourd'hui mettent dans un contrat le vrai prix de la vente. Le gouvernement trompe, et qui le peut tromper est approuvé de tous. Il euseigne lui-méme la fourbe, le parjure, la fraude et l’imposture. D’un empire si saint la moitié n'est fondée.

— Des gens ont conseillé au curé de Veretz, battu par le jeune maire, d'en demander justice, ayant preuves et témoins. Il l'a fait, il s’est plaint ; les juges Ce curé est un de ceux de la révolu-

tion ; il prêta leserment et même fut grand vicaire constitutionnel, homme qui s’est assis dans la chaire empestée ; ilacontrelui toute sa robe. Tout ce qui pense bien le tient dûment battu, et applaudit au maire. Le procureur du rui , sans doute ignorant cela , d’abord prit fait et cause pour l’Église outragée; dans l’ardeur de son zèle , voulait couper le poing qui avait frappé l’oint; maisaverti depuis , il a changé de langage , trop tard ; on ne lui pardonne pas d’avoir agi et fait agir la justice dans cette affaire , sans prendre le mot des jésuites. .Messieurs les gens du roi , entre la chancellerie et la grande aunûinerie, n'ont pas besogne faite, et sont eu peine souvent. Le préfet, mieux avisé, instruit d'ailleurs, guidé parle coadjuteur, les moines, les dévotes et les séminaristes, en ap- IHiyant son maire, et criant anathème au prêtre de Baal, a montré qu'il entend la politique du

jour. Les juges Comment fiiire contre un parti

régnant? Ils en curent graml'hoiite, et sortant de, |

l’audience, ne regardaient personne après cette seutencc. Us ont , bien malgré eux , pauvres gens , en dépit de la clameur publique, des preuves, des témoins, condamné le plaignant aux frais et aux dépens. Le parti voulait plus; il voulait une amende que messieurs de la justice ont bravement refusée. Le battu ne paye pas l'amende ; c’est quelque chose; c’est beaucoup au temps ou nous vivons. Il n’en faut pas exiger plus, et ce courage aux juges pourra ne pas durer.

Le maire, ainsi vainqueur du prêtre octogénaire, après avoir battu, dans une seule personne , la danse et la révolution , se flatte avec raison des bonnes grâces du parti puissant et gouvernant. C'est une action d’éclat dont on lui saura gré, d'autant plus qu'ayant pour tout bien une terre qui appartient à M. le marquis de Chabrillant, bien d'émigré s'il faut le dire, il semblerait intéressé a sc conduire tout autrement, et ne devrait [ws être ami de la contrerévolution. Mais sou calcul est lin ; il raisonue à merveille. S<( rangeant avec ceux qui le nomment voleur, il fuit rage contre ceux qui le veulent maintenir dans sa propriété ; conduite très-adroite. Si ces derniers triomphent, la révolution demeure et tout cc qu’elle a fait ; il tient le marquisat , se moque du marquis. Les autres l’emportant, il peoise mériter non-seulement sa grâce et de n’étre |)as pendu , mais récompense , emploi , et peutêtre, qui sidtî (lucUiue autre terre coniisquée sur les libéraux lorsqu’ils seront émigrés.

— .\xxoxcE. Paul-Louis vend sa maison de Hcauregard, acquise par lui de David llacot, huguenot, et pourtant honnête homme. La demeure est jolie, le site un des plus beaux qu’il y ait en Touraine, romantique de plus, et riche en souvenirs. Le château de la Bourdaisière se voit à ))eu de di.stancc. Ui furent inventées les faveurs par Baheau ; lâ naquirent sept SŒurs galantes comme leur mère, et célèbres sous le nom des sept péchés mortels, une desquelles était Gabrielle, maltresse de ce bon roi Henri, et de tant d’autres à la fois , féaux et courtois chevaliers. Par le seigneur lui-même , père des belles lllles et mari de Iial>eau, cette terre fut nommée un clapier de p.t.. .. Vieux temps, antiques mœurs I qu'étes-vous devenus? Un aura cessouvenirs pardessus le marché, en achetant Beauregard, voisin de la Bourdaisière.

On aura trente arpents de terre, vigne et pré, grande propriété sur nos rives du Cher, où tout est divisé, ou sc trouvent à peine deux arpents I d'un tenant , susceptibles d'ailleurs de beaucoup

GAZETTE nu VILLAGE.

augmenter en valeur ou en étendue , selon les chances de la guerre qui se fait maintenant en Espagne. Car si le Trappiste là-bas met l'inquisition à la place de la constitution , Beauregard aussitôt redevient cequ’ii était Jadis, flef, terre seigneuriale, étant bâti pour cela. Tours, tourelles, colombier, girouette, rien n'y manque. Vol du chapon , Jambage, cuissage, etc. nous en avons les titres. Par le triomphe du Trappiste et le retour du bon régime, la petite culture disparaît, le seigneur de Beauregard s'arrondit et s'étend, soit en achetant àbas prix les terres que le vilain ne peut plus cultiver, soit en le plaidant à Paris devant messieurs de la grand'ehambre, tous parents ou amis des possesseurs de fiefs, soit par voie de confiscation ou autres moyens inventés ou pratiqués du temps des mœurs. Toute la garenne de Beauregard , si Dieu favorise don Antonio Maragnon, tout ee qui est maintenant plantation, vigne, verger, clos, Jardin, pépinière, se convertit en nobles landes et pays de chasse à In grande béte, seigneurie de trois mille ar|)enls, pouvant produire par an quinze cents livres tournois, et ne payant nul impôt. Beauregard gagne en domaines, mouvances, droits seigneuriaux, par la contre-révolution.

Si Sa Révérence, an contraire, était mal menée en Espagne, et pendue, ce qu'à Dieu ne plaise, Beauregard alors est et demeure maison, terre de vilain, et à ce titre paye l'impôt; mais la petits culture continuant sous le régime de la révolution, parle partage des béritages et le progrès de l'industrie, nus trente arpents haussent en valeur, croissent en produits tous les ans, et quelque Jour peuveut rapporter trois , quatre , cinq et six mille francs, que bon nombre de gens préfèrent à ((iiinze cents livres tournois , tout en regrettant peut-être les droits et les mille arpents honorifiques de chasse au loup. En somme, il n'y a point de meilleur placement, plus profitable ni plus sûr, quoi qu'il puisse arriver; car enfin, si faut-il que le Trappiste batte ou soit battu. Dans les deux cas, Beauregard est bon et le devient encore davantage.

Pour plus amples renseignements , s'adresser à Paul-Louis, vigneron, demeurant près ladite maison , ou château , selon qu'il en ira de la conquête des Espagnes.

Au rédacteur de la Gazette du village.

Momsieus ,

Je suis malheureux ; J'ai fâché monsieur le

maire ■ il me faut t endre tout et quitter le pays.

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C'est fait de moi, Monsieur, si Je ne pars bientôt.

ündimanehe, l'an passé, après la Pentecôte, en ee temps-ci Justement, il chassait aux cailles dans mon pré, l'herbe haute, prête ù faucher et si belle!... c'était pitié. Moi, voyant ce manège, Monsieur, mon herbe confondue, perdue. Je ne dis mot, et pourtant il m'en faisait grand mal ; mais je me souvenais de Christophe, quand la maire lui prit sa fille unique , et au bout de huit Jours la lui rendit gâtée. Je le fus voir alors : SI J'étais de toi , Christophe , ma foi Je me plaindrais, lui dis-je. AhI me dit-il, n'cst-ce pas monsieur

le maire? Pot de fer et pot de terre il avait

grond'raison ; car il ne fait pas bon cosser avec telles gens, et J'en sais des nouvelles. Me souvenant de ce mot. Je regardais et laissais monsieur le maire fouler, fourrager tout mon pré , comme eussent pu fairedouzeoucpiinze sangliers, quand de fortune passent Pierre Houry d'Azoi , Louis Bezard et su femme, Jean Proust, la petite Bodin, allant à l'assemblée. Pierre s'arrête, rit, et en gaussant me dit ; La voila bonne ton herbe ; vendsla-moi, IVicolas; Je t'en donne dix sous, et tu me la faucheras. Moi, piqué. Je réponds : Gageons que Je vas lui dire !... Quoi 7 (rageons que J'y vas. Bouteille , me dit-il , que tu n'y vas pas ! Bouteille? Je lui tape dans la main. Bouteille chez Panvert , aux Portes de Ker. Va. Je pars, tenant mon chapeau ; J’aborde monsieur le maire. Monsieur, lui dis-je. Monsieur, cela n'est pas bien ù vous; non, cela u'est pas bien. Je gagnai la bouteille ainsi ; Je me perdis. Je fus ruine des l'heure.

Ce qui plus lui fâchait, c'était sa compagnie, ces deux mes.sieurs , et tous les passants regardant. Monsieur le maire est gentilhomme par sa femme, née demoiselle : voila pourquoi il nous tutoie et rudoie nous autres paysans, gens de peu, bons amis pourtant de feu son père. Il semble toujours avoir peur qu'on ne le prenne pour un de nous. S'il était noble de son chef, nous le trouverions accostablc. Les nobles d'origine sont moins fiers, nous accueillent au contraire, nous caressent, et ne baissent guère qu'une sorte de gens, les vilains anoblis, enrichis, parvenus.

Il ne répondit mot, et poursuivit sa chasse. I.c lendemain, on m'assigne comme ayant outragé le maire dans ses fonctions ; on me met en prison deux mois. Monsieur, deux mois dans le temps des récoltes, au fort de nos travaux ! Hors de la, Je pensais reprendre ma charrue. Il me fait iiu procès pour un fossé, disant que ce fossé, au lieu d'être sur mon terrain , était sur le chemin.

GAZtTTE DU VILLAGE.

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Je perdis encore un mois a suivre ce procès, que je gagnai vraiment ; mais je payai les frais. Il m’a fuit cinq procès pareils, dont j’ai perdu trois, gagné deux ; mais je paye toujours les frais. 11 s’en va temps, Monsieur, il est grand temps que je parte.

ljuand j'èpousai Lise Baillet, il me joua d'un autre tour. Le Jour convenu, à l’heure dite, nous arrivons pour nous marier à 1a chambre de la commune. 11 s’avise alors que mes papiers n’ctaieut pas en règle, n’eu ayant rien dit jusque-là, et cependant ta noce prête, tout le voisinage

pare , trois veaux , trente-six moutons tués il

nous en coûta nus épargnes de plus de dix ans. yu’y faire? il me fallut renvoyer les conviés, et m'en aller à Mantes quérir d’autres papiers. Ma fiancée, qui avait peur que je ne revinsse pas, étant déjà emharrassée, en pensa mourir de tristesse et de regret de sa noce perdue. Mous empruntâmes à grosse usure , afin de faire une autre noce quand je fus de retour, et cette fois il nous maria. Mais le soir... écoutez ceci ; Mous dansions gaiement sur la place ; car le curé ne l’avait pas encore défendu. Monsieur le maireenvoie ses gens et ses chevaux caracoler tout au travers de nos contredanses. Son valet, qui est Italien, disait , en nous foulant aux pieds ; dente codarda évité, sof/rirai gitesto e peggio. Il prétend, ce valet, i|ue notre nation est lâche et capable de tout endurer désormais; que ces choses chez lui ne se font point. Ils ont, dit-il, dans son pays, deux remèdes contre l’insoleure de messieurs les maires, l'un appelé slilettala, l’autre scopettata. Ce sont

leurs garanties , bien meilleures , selon lui , que notre conseil d'Etat. Uü scopettade manque, slilettadc s’emploie; au moyen de quoi là le peuple se fait respecter. Sans cela, dit-il, le pays ne serait pas tenable. Pour moi , je ne sais ce qui en est, mais semblable recette chez nous n’étant point d'usage, il ne me reste qu’un parti, de vendre ma besace et déloger sans bruit. Si je le rencontrais seulement, je serais un homme perdu. Il me ferait remettre en prison comme ayant outragé le maire : il conte ce qu’il veut dans ses procès-verbaux. Les témoins au besoin ne lui manquent jamais; contre lui ne s’en trouve aucun. Déposer contre le maire en justice, qui oserait ?

Si vous parlez de ceci. Monsieur, dans votre estimable Journal , ne me nommez pas , je vous prie. Quelque part que je sols, il peut toujours m’atteindre. Un mot au maire du lieu , et me voilà coffré. Ces messieurs entre eux ne se refiisent pas de pareils services.

Je suis. Monsieur, etc.

A’ofa. En faveur de nos abonnés de la ville de Paris surtout , qui ne savent pas ce que c’est qu’un maire de village , nous publions cette lettre avec les précautions requises, toutefois, pour assurer l’incognito à notre bon correspondant. Tout Paris s'imagine qu’aux champs on vit heureux du lait de ses brebis , en les menant paître sous la garde , non des chiens seulement, mais des lois : par malheur, il n’y a de lois qu’à Paris. 11 vaut mieux être là ennemi déclaré des ministres , des grands, qu'ici ne pas plaire à monsieur le maire.

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