‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 32 sur 199 · REPONSE AUX LE'ITRES ANONYMES · texte numérisé non relu

REPONSE AUX LE'ITRES ANONYMES

deux mains, si c’était votre bon plaisir de nous

laisser danser devant notre lo^is le dimanche

Gendarmes, qu’on le mène en prison ; maximum de la peine, amende, etc. Du jury, point de nouvelles ; droit de pétition , chansons ; mes députés , ils sont à mol comme mon prc’fet à peu près. I.a publicité des jugements; savez- vous. Monsieur, cc que c’est ? mes ennemis pourront, s'ils le jugent a propos, imprimer ma défense dans des feuilles a eux, me faire dire cent sottises; à eux il est permis de déduire mes raisons comme ils veulent au public ; à moi , à mes amis , défendu d’en dire mot , de réfuter, de démentir en aucune façon les réponses absurdes et les impertinences qu’il leur aura plu m’attribuer. Voila Ce que je gagne à la publicité des débats judiciaires. Heureux, cent fois heureux, ceux que l.nubardcmont faisait condamner à huis clos parordre de son Éminence ! ils étaient opprimés, mais non déshonoris.

Cc langage est monarchique. De tels sentiments ne sont point du tout républicains, et si je me contente , en pareille matière , des formes usitées souscc grand cardinal, je ne suis pas si Romain que vous l’imaginez. Sur quel fondement? je ne sais , et ne devine [ms davantage ce qui vous a pu faire croire que je n'aimais ni le duc d’Orléans, ni aucun prince. Assurément rien n'est plus loin de la vérité. J'oime , au contraire, tous les princes, et tout le monde en général; et le duc d'Orléans particulièrement ( voyez comme vous vous trompiez ) , parce qu’étant ne prince il daigne être honnête homme. Du moins n’entend.s-je point dire qu’il attrape les gens. Nous n'avons , il est vrai, aucune affaire ensemble, ni pacte, ni contrat. Il ne m'a rien promis, rien juré devant Dieu ; mais, le cas avenant, je me lierais à lui, quoiqu’il m’en ait mal pris avec d'autres déjà. Si faut-il néanmoins se fier à quelqu'un. Lui et moi nous n’aurions, m’est avis , nulle pciue à nous accommoder, et l’accord fait, je pense qu’il le tiendrait sons fraude, sans cbictuie, sans noise, sans en délibérer avec de vieux voisins, gentilsirammes et autres , qui ne me veulent point de bien , ni en consulter lesjésuites. Voici cc qui me donne de lui cette opinion. Il est de notre temps, de cc sièclc-ci , non de l'autre, ayant peu vu , je crois, ce qu'on nomme ancien régime. Il a fait la guerre avec nous, d’où vient, dit-on, qu’il n’a pas peur des sous-ofliciers ; et depuis , émigré malgré lui , jamais ne la lit contre nous, sachant trop ec qu'il devait à la terre natide , et qu’on ne peut avoir raison contre son i»ays. ii sait cela, et d’autres choses qui nes'aiiprenncnt guère dans le rang où

il est. Son bonheur a voulu qu'il en ail pu descendre, et jeune, vivre comme nous. De prince, il s'est fait homme. En Kronce, il combattait nos communs ennemis ; hors de France , les sciences occupaient son loisir. De lui n'a pu se dire le mot ; Rien oublié , ni rien appris. Les étrangers l'on vu s'instruire , et non mendier. Il n’a |viint prié Pitt , ni supplié Cobourg de ravager nos champs, de brûler nos villages, pour venger les châteaux; de retour, n’a point fondé des messes, des séminaires, ni doté des couvents à nos dépens; mais sage dans sa vie, dans ses mœurs, donne un exemple qui prêche mieux que les missionnaires. Bref, c'est un homme de bien. Je voudrais, quanta moi , que tous les princes lui ressemblassent ; aucun d'eux n’y perdrait, et nous y gagnerions : ou je voudrais qu'il fût maire de la commune; j'ontends, s'il sc pouvait ( hypothèse toute pure ) , sans déplacer pcrsonne;je hais les destitutions. Il ajusterait bien des choses, non-seulement par cette sagesse que Dieu a mise en lui, mais par une vertu non moins eonsidérabic et trop peu célébrée : c’est son économie, qualité si l'on vent bourgeoise, que la cour al)liorre dans un prince, et qui n'est pas matière d’éloge académique, ni d'oraison funèbre; mais pour nous si précieuse, pour nous ndministri-s, si l)clle dans un maire, si com-

ment dirai-je? divine, qu’avec celle-là, je le tien drais (|Uittc quasi de toutes les autres.

Ixirsquc j'en |«rlc ainsi , ce n'e,st pas que je kconnaisse plus que vous , ni peut-être autant , ne l'ayant même jamais vu. Je ne sais que ce qui sc dit ; mais le public n'est pointsot , et peut juger k« princes , car ils vivent en public. Ce n’est pas non plus que je veuille être son garde-champêtre, au cas qu’il devienne maire. Je ne vaux rien pour cet emploi , ni |K>ur quelque autre que cc soit : capable tout nu plus de cultiver ma vigne , quand je ne suis pas en prison. J’yscrais,jecrois, moins souvent; mais, cela même n’étant pas sûr, je puis dire que tout changement dans la mairie et les adjoints, pour mon compte, m’est indifférent. Au reste, cc qu’on pense de lui généralement , vous l’avez pu voir ou savoir ces jours-ci, lors(|u'll parut nu théâtre avec sa famille. On ne l’attendait pas; l'assemblée n'etait point composée, préparée! comme il sc pratique pour les grands. C’était bien là le public , et il n’y avait rien que l'on pût soupçonner d'être arrangé d'avance. Iji police n’eut point de part aux marques d’affection qui lui furent données en cette oceasion ; ou si de fait elle était la , comme on le peut croire aisément , [su tout invlsilile et présente cc n’était

ADIU'SSEES A l*Alil,-I,OUI.S COURIER

{MIS pour accueillir lu due d'Orléans. Il entra , un I le vit; et lea mains et les vui.\ applaudirent de toutes parts. On n'a point rais , que je sache , le parterre en jugement , ni traduit l'asseinbléc à la salle Martin. .Aussi ne crois-Jcpas, moi qui l'ai Iodé moins haut de ec (|u'il a fait de louahic, que ce soit pour cela qu'on rac reemprisonne. Mais vous pouvez être ia-dessus beaucoup mieux instruit.

Ainsi, contre votre opinion, Monsieur, j'aime le duc d'Orléans ; mais son ami , je ne le suis pas, comme ces gens le croient, dites-vous. A moi tant d'honneur n'appartient; et sans vouloir examiner, ce dont on a douté queiquefois, si les princes ont desamis , nu si lui , moins prince qu'un autre, ne (wurrait pas faire exception , je vous dirai que j'ai toujours ride Jean-Jacques Rousseau, philosophe, qui ne put souffrir ses égaux, ni s'en faire supporter, et en toute sa vie crut n’avoir eu d’ami que le prince de Contl.

Bien moins suis-je son partisan. Car ii n'a point de parti, premièrement. Ee temps n'est plus ou chaque prince avait le sien ; et jamais je ne serai du parti depersonne.Jenesuivrai pas un homme, ne cherchant pas fortune dans les révolutions, contre-révolutions, qui se font au protit de quelques-uns. .\é d'abord dans le peuple, j'y suis resté par choix. M n’a tenu qu'à moi d’en sortir comme tant d'autres qui, pensant s'ennohli r, de fait ont dérogé. Quand il faudra opter suivant la loi de Solon , je serai du parti du peuple , des paysans comme moi.

Accusez réception , s'il vous plaît , de la présente.

Vértüî, le 6 février Ihx».

Vous êtes deux qui m'engagez à faire encore des pétitions. A votre aise vous en pariez , et vous n'irez pas en prison pour les avoir lues. .Mais moi , voyez ce qu'a penséane coûter la dernière. Quinze mois de cachot et mille éeus d’amende, sont-cc des bagatelles? De combien s'en est-il fallu que je ne fus.se condamné? Les juges ont trouvé mon fait répréhensible, et plus répréhensible encore mon intention. La police, dans sa plainte, me dénonce comme un homme profondément pervers : messieurs de la police m'ont déclaré pervers, et ont signé Delavau, Vido«[, etc. Je prenais patience. Mais ce procureur dn roi , m'accuser de cynisme! SaiMI bien cc que c’est, et entend-il le grec? L'y no.s- signilie chien ; cynisme, acte du chien. .M'insulter en grec, moi helléniste

juré! j'en veux avoir raison. Lui rendant grec pour grec, si je l'accusais lïAnisme, que répondrait-il? mot. Il serait étonné. Quand il me donne du chien, si je lui donne de l'âne, pourvu toutefois que ee ne soit pas dans l'exercice de ses fonctions, serons-nous quittes? je le crois.

Voila pourtant, mes chers anonymes , comme on traite votre correspondant pour avoir demandé à danser le dimanche; et notez bien, peut-être n'aurais-jc pas dansé, s’il m'eût etc permis : on n'use pas de toute permission qu'on obtient. Peut-être ensuite m'eùt-on fait danser malgré moi ; car ces choses arrivent : tel , dont je tais le nom , sollicita la guerre , et contraint de la faire , enrage. Mais que serait-ce , si j'allais demander, comme vous le voulez, la punition du prêtre qui a tué sa maîtresse, ou le mariage de celui qui a rendu la sienne grosse? Alors triompherait le procureur du roi ; la mora'c religieuse me-poursuivrait, aidée de la morale publique et de-toutes les morales, hors celle que-nons connaissons, que longtemps nous avonscrue la seule.

D'ailleurs je ne suis |>as si animé que vous contre cc curé de Saint-Quentin. Je trouve dans son état de prêtre de quoi, non l'excuser, mais le plaindre. Il n'eût pas tué assurément sa seconde maîtresse, s'il eût pu épouser la première devenue grosse , et (|u’il a tuée aussi , selon toute apparence. Voici comme on conte cela , dont vous semhlez mal informés.

Il s'appelle Mingrat; n'avait guère plus de vingt ans quand, au sortir du séminaire, on le lit curé de Saint-Opre , village à six lieues de (irenoble. La, son zèle éclata d’ahord contre la danse et toute espece de divertissement. Il défendit ou lit défendre par le maire et le sous-préfet , qui n'oscrent s'y refuser, les assemblées, bals, jeux champêtres, et lit fermer les caltai-ets, non-seulement aux heures d'oflioe, mais, a ce qu'on dit , tout le jour les dimanches et fêtes. Je n’ai pas de peine à le croire; nous voyons le curé de Luy nés défendre aux vignerons de boire le jour de Saint-Vincent, leur patron. L’autre entreprit de réformer l’habillementdes femmes. Ix!S|)aysanne8en manches de chemise , .ayant le bras tout découvert , lui parurent un scandale affreux.

Remarquez que sur ce point les prêtres ont varié. Menot, du temps de Henri II, prêcha contre les nudités en termes moins décents peut-être que la chose qutil reprenait. Aussi lirent Maillard, Barlettc, Feu- Ardent et le petit Feuilland. C’est même le texte ordinaire de leurs sennons , qu'on a encore. .Mais depuis, sous Ix>uis XIV vieux.

un curé trouva fort mauvais que la duchesse de Bourgogne vint à l’église en habit de chasse (|ui boutonnait jusqu’au menton et avait des manches. Il la renvoya s’habiller, hautement loué du roi et de la cour. La duchesse alla s'habiller , et rev int bientôt à peu près nue, les épaules, les bras, le dos , le sein découverts , la chute des reins bien marquée. C’était l’habit décent , et elle fut admise à faire scs dévotions.

Mais l’abbé Mingrat ne soutb-ait point qu’un bras nu se montrât â l'église , et même ne pouvait , sans horreur, dans les vêtements d’une femme , soupçonner la forme du corps. Ami du temps passé d'ailleurs, il prêchait les vieilles mœurs à l’âge de vingt ans , la restauration , la restitution , tonnant contre lu danse et tes manches de chemise. Les autorités le soutenaient, les hautes classes l’encourageaient, le peuple l'écoutait, les gendarmes aussi et le garde-champêtre, qui jamais ne manquaient au sermon. Knfln, il voulait rétablir, d’accord avec ses supérieurs, la pureté de l’ancien régime. Pour y mieux réussir, il forma chez sa tante, venue avec lui â Saint-Opre, une école de petites lilles, auxquelles elle montrait à lire, les instruisant et préparant pour la communion. Il assistait aux leçons, dirigeait l'enseignement. Deux déjà parmi elles approchaient de quinze ans, et lui parurent mériter une attention particulière. Il les At venir chez lui ; disAnction enviée de toutes lenrs compagnes , Batteuse pour leurs parents. Ces jeunes filles donc vont chez le jeune curé. Partout cela se fait depuis quelques années , aux champs comme à la ville ; les magistrats l’approuvent, et les honnêtes gens en augurent le prompt rétablissement des mœurs. Elles y allaient souvent, ensemble ou séparées; c’était pour écouter des lectures chréAennes, répéter le catéchisme, apprendre des versets, des psaumes, des oraisons; et tant y allèrent, qu’à la An une d’elles se sent mai à l'aise, souffrante; elle avait des maux de cœur.

Lisez l'histoire, et comparez , monsieur l’anonyme, le passé avec le présent. Pour moi, je ne fais autre chose; c’est la meilleure étude qu’il y ait. Je trouve que, du temps de nos pères, Guillaume Rose , étant curé d’une paroisse de Paris, catéchisait de jeunes Ailes, qui s’assemblaient pour recevoir les pieuses leçons chez une dame. Là venait entre autres assidûment la Aile unique , âgée do treize à quatorze ans, du président de Neuilly, qui bientôt fut grosse des œuvres de l’abbé Guillaume. Au temps des bonnes mœurs, pareille chose arrivait sans qu’on y prit trop

garde, quand les Ailes n’avaient point de père président. Celui-ci porta plainte; on décréta Guillaume; le clergé Intervint. La justice n'a jamais beau jeu contre le clergé, qui d’abord ne veut pas qu’on le juge, et en ce temps-là menait le peuple. Messire Guillaume se moqua du parlement, du président , et de la Aile, et de l’enfant, puis fut évêque de Senlis, dévoué au pape son créateur, comme on dit à Rome.

De ce genre est un autre fait moins ancien, mais horrible, et par là plus semblable à celui de Mingrat. Il n’y a pas quarante ans que, dans un couvent près de Nogent-le-Rotrou , on élevait de jeunes demoiselles sous la direction d'un saint homme prêtre , abbé qui les confessait , les instruisait , catéchisait , et continua longues années , sans qu'on eût de lui nul soupçon. Mais à la An on découvrit qu’il en avait séduit plusieurs , et que quand une devenait grosse, il l’empoisonnait, la gardait, écartant d’elle tout le monde, tous prétexte de confession ou d’exhortation à la mort , ne la quittait point qu’elle ne fût morte , ensevelie, enterrée. De tels faits rtœement parviennent à la connaissance du public. Le saint personnage fut enlevé secrètement et enfermé, suivant la coutume d'alors. Retournons à l'abbé Mingrat.

Cette enfant se trouve grosse , ne sachant comment faire , ayant peur de sa mère, va se confesser au curé d’un village non loin de celui-là , à un homme tout différent de Mingrat. U laissait danser, ne songeait point aux manches de chemise. La pauvrette lui dit son malheur, et refusant de déclarer qui en était cause, ne voulait accuser qu’elle seule. Mais , lui dit le curé , ma Aile, est-il marié cet homme? — .Non. — Il faut l'épouser. — Impossible! Elle se trompait; car qui peut empêcher un homme de se marier, s'il ne l’est; de faire une épouse de celle qu’il a rendue mère? quelle loi le défend ? quelle morale? elle devait dire, pauvre enfant 1 Dieu, les hommes, le bon sens , la nature , l’Évangile et la religion le veulent; mais le pape ne veut pas; et pour cela je meurs, pour cela je suis perdue. Ainsi à peine répondait-elle, avec plus de sanglots que de mots , aux questions de ce bon curé qui, enAn pourtant, parvenu à lui faire nommer l’abbé Mingrat, dès le soir même alla chez lui et lui parla. L’autre se fâche au premier mot, s'emporte et crie contre le siècle , accusant Voltaire et Rousseau , et la philosophie, et la corrupAon de la révolution. Le bon homme eut beau dire et faire , il n'en put Arer antre chose. Au bout de quelques jours , la Aile

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disparut, sans que jamais parents ni amis en pussent avoir de nouvelles. On en demanda de tous côtés et longtemps , inutilement ; on finit par n’y plus pen.ser. Voilà la première partie de l'histoire du curé Miugrat.

La seconde est connue par les papiers publics , où vous avez pu voir comment , à cause des bruits qui couraient , on le transféra de Saint-Opre à la cure de Saint-Ouentin. C'est la discipline. Quand un prêtre a donné quelque part du scandale, on l'envoie ailleurs. Dans les cas graves seulement, il est suspendu à sacris, privé pour un temps de dire messe , et si la Justice s'en mêle , le clergé proteste aussitôt; car on ne peut juger les oints. Le curé de Pezai en Poitou, rabM Gelée, ex-capucin , ayant commis U une grosse et visible faute contre son voeu de chasteté, la justice se tut , malgré toutes les plaintes ; on le transféra où il est, et ne semble pas corrigé, comme ne le fût point l’abbé Mingrat qui , dans sa nouvelle paroisse,redoublantdesévérité, fit la guerre plus que jamais à la danse et aux manches de chemise. Certaine dévoie , bientôt , femme d’un tourneur, jeune et belle , le prit pour confesseur, et le voyait chez elle souvent, sans qu’on en causât néanmoins; car elle passait pour tressage. Un soir qu’elle était venue sur le tard à confesse , il la retint longtemps , puis l’envoie voir sa tante , qui demeurait chez lui , mais qu’il savait, absente, ne devoir point revenir ce jourlà ; et partant par un autre chemin , arrive avant cette femme , entre , quand elle vint , la fit entrer. Ce qui se passa là-dedans, on l’ignore. Il l’emporta morte dans une grotte près du village, où , avec un couteau de poche , l’ayant dépecée par morceaux , un à un, il les alla jeter dans la rivière ; c’est l’Isère. Ces lambeaux , quelque temps après , furent trouvés flottants sur l'eau , et réunis et reconnus , comme le couteau plein de sang oublié par lui dans la grotte. Alors on se souvint de la fille de Saint-Opre.

Vous savez aussi comme il s’est soustrait aux poursuites , qui n’eussent pas eu lieu sans le maire. Par le maire seul tous les faits furent constatés, publiés malgré les dévots et le clergé , qui ne voulaient pas qu’on en parlât. Telle est leur maxime de tout temps. S’il arrive , dit Fénelon , que le prêtre fasse une faute, on doit modestement baisser les yeux et se taire. Mais le bruit d’un acte si atroce s’étant promptement répandu , on essaya d’en jeter le soupçon sur quelque autre. Même un grand vicaire à Grenoble, l’abbé Boeliard , prêcha un sermon tout exprès sur les ju-

gements téméraires , disant ; • Mes freres , prenez garde ; tel peut vous paraître coupable , qui , par son devoir, est tenu, lui en dùt-il coûter et l'honneur et la vie , de celer le crime d'autrui ; et la malice d’autre part est si grande en ce siècle-ci , que, pour se laver, on ne feint point de calomnier et de noircir les plus gens de bien. > C’était le mari de cette femme qu’on indiquait par là comme son vrai meurtrier, et le curé comme un martyr du secret de la confession. Cette pieuse invention , soutenue de toute la cabale dévote , aurait peut-être réussi et donné le change au public , s#ns le maire de Saint-Quentin , qui n’étant dévot ni dévoué , mais honnête homme seulement , par une information qu’il fit , força la justice d’agir. Le curé ne fût pas arrêté, parce que le Seigneur a dit : Gardez de toucher à mes oints. Condamné comme contumace, il s’est retiré en Savoie , où maintenant il passe pour un saint et fait des miracles. Ou vient à lui de la vallée, de la montagne, en pèlerinage; on accourt , les femmes surtout , le voir, lut demander sa bénédiction. Cette main les bénit; il leur tend cette main qu’elles baisent , femmes et filles , sans penser, sans frémir, sachant ce qu’il a fait ; car d’un lieu si voisin , personne ne l'ignore. Mais on lui pardonne beaucoup, parce qu’il a beaucoup aimé ; ou peut-être il se repent , et dès lors il vaut mieux que quatre- vingt-^x-neuf justes. Qu’Il en confesse encore quelqu’unejeune, jolie, et qu’elle lui résiste, il en fera comme des autres, sans perdre pour cela le paradis. Saint Bon avait tué père et mère. Saint Mingrat ne tue que ses maitresses , et ensuite fait pénitence.

Vous l’appelez hypocrite; moi je le crois dévot sincère et de bonne foi. La dévotion s’allie à tout. Lorsqu'on fait en Italie assassiner son ennemi , cela coûte vingt ou dix ducats, selon qu’on veut le damner ou qu’on ne le veut pas. Pour ne le point damner, on lui dit avant de le tuer : Recommande ton âme à Dieu ; pardonne-moi , et fais un acte de contrition. Il dit son in manus , pardonne, et on l’égorge; il va en paradis. Mais voulant le damner , on s’y prend autrement. Il faut tâcher de le trouver en péché mortel ; et pour le plus sûr, on lui dit , le poignard levé : Renie Dieu , ou je te tue. Il renie , on le tue , et il va en enfer. Ces choses se font tous les Jours, là où personne ne voudrait, pour rien au monde, avoir goûté d’un potage gras le vendredi. Voilà la dévotion vraie , naïve , non feinte , non suspecte d’hypocrisie, l-a morale , dit-on , est fondée làdessus.

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gens sont dévols sans nul doute , et Mln- RTat l’est aussi, amoureux de plus, c’est-à-dirc , sujet B l’amour, qui, chez les hommes desa robe, SC tourne souvent en fureur. Un urnnd métieein l’a remarqué : cette maladie, sorte de rage qu’il appelle érotomanie, semble particulière aux prêtres. I-es exemples qu'on en a vus, assez nombreux , sont tous de prêtres catholiques, tels que celui qui massacra, comme raconte Henri Étienne, tous les habitants d’une maison , hors la personne qu’il aimait; et l’autre dont parle Buffon. Celuilà , parce qu’on sut à temps le lier et le traiter, guérit; sans quoi il eût commis de semblables violences. Il a lui-même écrit au long, dans une lettre qui depuis est devenue publique , l’histoire de sa frénésie , dont il explique les causes aisées à concevoir. Dévot et amoureux, jeune, confessant les filles, il voulut être chaste.

Quelle vie en effet , quelle condition que celle de nos prêtres! on leur défend l’amour, et le mariage surtout; on leurlivrelesfemmes. lisn’en peuvent avoir une, et vivent avec toutes familièrement ; c’est peu ; mais dans la confidence , l’intimité , le secret de leurs actions cachées , de toutes leurs pensées. L’innocente fillette, sous l’aile de sa mère, entend le prêtre d’abord, qui bientêt l’appelant, l’entretient seul a seule, qui, le premier, avant qu’elle puisse faillir, lui nomme le péché. Instruite, il la marie; mariée, la confesse encore et la gouverne. Dans ses affections, il précède l’époux , et s’y maintient toujours. Ce qu’elle n’oserait confier à sa mère , avouer a son mari , lui prêtre le doit savoir, le demande, le sait, et nesera point son amant. En effet, le moyen 7 n’estil pas tonsuré? il s’entend déclarer à l’oreille, tout bas , par une jeune femme, ses fautes , ses passions, ses désirs, ses faiblesses, recueille ses soupirs sans se sentir ému , et II a vingt-cinq ans.

Confesser une femme! imaginez ce que c’est.

Tout au fond de l’église, une espèce d'armoire, de guérite, est dressée contre le mur exprès, où ce prêtre, non .Mingrat, mais quelque homme de bien , je le veux , sage, pieux , comme j’en ai connu , homme pourtant et jeune , ils le sont presque tous, attend le soir après vêpres sa jeune pénitente qu’il aime; elle le sait : l’amour ne se cache point à la personne aimée. Vous m’arrêterez là ; son caractère de prêtre, son éducation,

son vœu Je vous réponds qu’il n’y a vœu qui

tienne ; que tout curé de village , sortant du séminaire, sain, robuste et dispos, aime sans aucun doute une de ses paroissiennes. Cela ne peut être

autrement ; et si vous contestez , je vous dirai bien plus , c’est i|u’il les aime toutes, celles du moins de son âge ; mais il en préféré une , qui lui semble, sinon plus belle que les autres, plus modeste et plus sage, et qu’il épouserait; il en ferait une femme vertueuse , pieuse, n’etait le pape. Il la voit chaque jour, la rencontre a l’église ou ailleurs, et devant elle a.ssis aux veillées de l’hiver, il s’abreuve, imprudent! du poison de ses yeux.

Or, je vous prie, celle-là, lorsqu’il l’entend venir le lendemain , approcher de ce confessionnal , qu'il reconnaît ses pas et qu’il peut dire ; C’est elle , que se passe-t-il dans l’àmc du pauvre confesseur? honnêteté, devoir, sages résolutions, ici servent de peu , sans une grâce du ciel toute particulière. Je le suppose un saint ; ne pouvant fuir, il gémit apparemment, soupire, se recommande a Dieu ; mais si ce n’est qu’un homme , il frémit , il désire , et déjà malgré lui , sans le savoir peut-être , il espère. Elle arrive , se met a ses genoux , à genoux devant lui dont le cœur saute et palpite. Vous êtes jeune. Monsieur, ou vousl’avcz été ; que vous semble entre nous d'une telle situation ? Seuls , la plupart du temps, et n’ayant pour témoins que ces murs, que ces voûtes, ils causent ; de quoi ? hélas I de tout ce qui n’est pas innocent. Ils parlent, ou plutôt murmurent à voix basse, et leurs bouches s’approchent, leur souffle SC confond. Cela dure une lieurc ou plus , et se renouvelle souvent.

Ne pensez pas que j’invente. Cette scène a lieu tellequeje vous la dépeins, et dans toute la F rance ; chaque jour se renouvelle par quarante mille jeunes prêtres, avec autant de jeunes filles qu’ils aiment, parce qu'ils sont hommes, confessent de la sorte , entretiennent tête à tête , visitent , parce tpi’ils sont prêtres, et n’épousent point, parce que le pape s’y oppose. Le pape leur pardonne tout , excepté le mariage , voulant plutôt un prêtre adultère , impudique , débauché , assassin , comme Mingrat , que marié. Mingrat tue ses maltresses ; on le défend en chaire : ici on prêche pour lui ; là , on le canonise. S’il en épousait une, quel monstre I il ne trouverait d’asile nulle part. Justice en serait faite bonne et prompte, comme du maire qui les aurait mariés. Mais quel maire oserait?

Réfléchissez maintenant. Monsieur, et voyez s’il était possible de réunir jamais en une même personne deux clioses plus contraires que l’emploi de confesseur et le vœu de chasteté ; quel doit être le sort de ces pauvres jeunes gens , entre la défense de |x>sséder ce que nature li-s force d’aimer, et l’obligalion de converser intimement,

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