‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 43 sur 199 · OU L’ANE · texte numérisé non relu

OU L’ANE

■mpliflcitioii de celuHci, écrite depuis par quelque autre, je crois, que Lucius, ou, si l'on veut, par Lucius vieilli, mal inspiré, brouillé avec les Muses, ayant perdu toute sa verve; et raid sur quoi je me fonde. D'abord les anciens n'abrégeaient que des ouvrages historiques. Ce fut bien tard, sous les empereurs de Constantinople, qu'on étendit à d'autres livres cette espèce de mutilation. Alors quelques compilations , de longs traités de grammaire et de philosophie furent réduits en petits volumes; mais toujours on s'abstint de toucher aux ouvrages d'imagination, qui sont chose subtile et légère, dont la substance ne se peut saisir ni presser. Théopompe abrégea l'histoire d'Hérodote, Philiste celle de Thucydide, Brutus les livres de Polybe, quelques-uns leurs propres ouvrages , comme Denys d'Balicarnasse, Timosthèuc, Philochorus, tous historiens; mais nul ne s'avisa jamais de raccourcir les Mimes de Sophron, ni les Satires ménippées ; et que serait-ce qu'un abrégé de Gulliver ou de Gargantua t

Puis, ce livre aujourd'hui perdu des Métamorphoses, nous l'avons en latin traduit par Apulée, le dis traduit au sens des anciens; car à présent on nommerait cela imitation ou paraphrase. Dans cet Ane latin, qui représente pour nous l'ouvrage de Lucius , se retrouve en effet le prétendu abrégé , l'Ane grec; tellement qu’ayant lu celui-ci, on le reconnaît dans l'autre , mais démesurément étendu par de froides ampliDcations et des épisodes sans 6n. Les plus beaux traits de l'auteur grec sont là mélés parmi un tas d'extravagantes Actions, de contes de sorciers , de fables à faire peur aux petits enfants, toutes inventions si absurdes et si dépourvues d'agrément, qu'on n’en peut soutenir la lecture. De pareilles sottises ont a bon droit choqué Photius dans le livre des Métamorphoses, d'où Apulée les a prises , et sont cause qu'il taxe l'auteur de ridicule crédulité. L'abréviateur, selon lui, ayant seulement supprimé ces impertinences, le reste s'est trouvé faire un ouvrage achevé dans toutes ses parties, un véritable poème dont le début, la fin, répondentaumiUeu.... Voilà ce que jene crois point. D'un amas de confuses rêveries , cet abréviateur aurait fait un clief-d'ceuvre de narration en coupant seulement des feuillets ! cela me parait impossible; on trouve de l'or dans le sable , mais des vases ciselés, non ; et je demanderais volontiers à Photius comment, de ce monstrueux cliaos, de cette rapsodie informe des Métamorplioses , certaines pièces auraient pu faire un tout régulier, si elles n'eussent été forgées à part exprès et fa^nqées pour s'unir. Je trouve donc fort vraisemblable

que Lucius , ayant d'abord composé ce joli ouvrage tel à peu près que nous l'avons , y aura voulu joindre depuis différents morceaux, et, par ces additions de pièces battues à froid et hors de proportion , aura gâté son premier jet. Qu'on prenne la peine de comparer au grec que nous avons le latin d'Apulée ; tout ce qu'il a de plus est bors-d'ocuvre. Comme dès le commencement de cette longue et puérile histoire de ce Socrate ensorcelé et égorgé par ces deux vieilles , ces outres changées en voleurs , et l'homme qui, en gardant un mort , a le nez coupé par une sorcière; tout cela est ajouté au grec et cousu à la narration. Dieu sait comment. Otez cela, et vous retrouvez l'introduction de Lucius telle qu’elle est ici , toute naïve , toute dramatique , où , pour la clarté , rien ne manque , pour l'agrément rien n'est de trop, où enrm ne se peut méconnaître la conception originale. Et quelle apparence qu’un esprit, assez faible ou assez malade pour enfanter tant d'inepties traduites par Apulée, ait pu en même temps imaginer la fable et le charmant récit où ces sottises sont insérées I le n'y vois , quant à moi , nulle possibilité.

Quoi qu'il en soit de ces conjectures , qu'on ne peut appuyer de preuves, car la pièce principale nous manque , et les témoignages anciens se réduisent à celui de Photius , qui , comme on voit , est peu de chose , en somme c’est ici l'œuvre de Lucius , puisque le plan et les détails , les pensées , les phrases et les mots lui appartiennent , de l'aveu de ceux qui donnent l’ouvrage à un autre. Le style n'en est pas aussi pur que le prétend Photius , ni en tout exempt des défauts du siècle où l'auteur a vécu. Il y avait alors grand nombre d'écrivains dont l’étude principale était de créer des expressions , de tourmenter la langue , de tenailler les mots , si l’on peut ainsi dire , pour en étendre le sens à des acceptions dont personne ne se fût avisé. Cette secte a été de tout temps ; elle fleurissait alors, et notre auteur n’en était pas autant ennemi qu'on le pourrait croire, d'après ce qu'en dit Photius. Il a parfois d'étranges manières de s'exprimer, qui , dans le fait, sont à lui , et dont on aurait peine à trouver des exemples. Mais son plus grand tort , ce me semble, c'est d'aimer trop le vieux langage et les expressions surannées. En effet , il n’estpoint plus aise que lorsqu'il trouve à placer quelque vieille phrase d'Hérodote appropriée à son sujet. Il ose mémo faire usage de ces singulières façons de dire, que Platon aura employées une fois peut-être en passant. I! ne s’abstient pas davantage des tournures et des locutions réservées à la poésie, et emprunte aussi bien d'Homère que de Thucydide, se

l'J'JI

LA LLCIADE,

souciant assez peu du précepte des iiuitrcs, qui recommandent d' user avec sobriété de ces phrases antiques et poétiques. Il est vrai qu'on ne peut lui reprocher de ne pas s'en senir habilement, soit aliii de donner à son style de la grdee dans les petits détails et les discours familiers, soit |>uur le relever à propos ; car c'est chose reconnue de tous les anciens rhéteurs, que les archaïsmes, pourvu qu'on n'en abuse point, ennoblissent le langage; mais la mesure en cela est difficile à garder. Salluste ne sut pat l'observer; il te fit une étude de parier à l'antique, et encourut le blâme de ses contemporains, ayant pillé le vieux Caton sans discrétion, disait Auguste. La Kuntaine lui-méme, chez nous, tout divin qu'il est, et le premier de nus écrivains pour la connaissance de la langue , souvent ne distingue pas assez le français du gaulois. Virgile seul, plein d'arcliaïsmes , se pare et s'embellit des dépouilles d'Knnius , et , chez lui , /e rteux sfy/e a des grâces noucelles.

Mais que dire d'Apulée, qui, sous les Césars, veut parler la langue de Numa? Je doute fort que de son temps on le pdt lire sans commentaire. Il a senti l'agrément que donnait â l'auteur grec ce vernis d'antiquité répandu sur sa diction, et il pense l'imiter. Firenzuola, en traduisant le latin d'Apulée, a su éviter cet excès. Sans reproduire les phrases obscures, les termes oubliés de Fra Jacopone ou du Cavalcanti , il emprunte , du vieux toscan , une foule d'expressions naïves et charmantes ; et sa version , où l'on peut dire que sont amassées toutes les fleurs de cet admirable langage , est , au sentiment de bien des gens, ce qu'il y a de plus achevé en prose italienne.

On ne trouvera point ces beautés dans ma traduction. Aussi n'était-ce pas mon but, même quand il m'edt été possible de dire mieux que mon auteur, ■nais dedire les mêmes choses et d'un ton approchant du sien , de représenter enfin , si j'ose ainsi parler, l'Ane de Lucius avec son pas et son allure. Qui ne verrait dans cet ouvrage qu'une narration enjouée , une lecture propre à distraire aux heures de loisir, en jugerait comme ont pu foire les eontemporains. Mais pour nous l'éloignement des temps y ajoute un autre intérêt. Comme monument des moeurs antiques, nous avons vraiment peu de livres aussi curieux que celui-ci. On y trouve des notions sur la vie privée des anciens, que chercheraient vainement ailleurs ceux qui se plaisent à cette élude. Voilà par où de telsécriu se recommandent aux savants. Ce sont des tableaux de pure imagination , où néanmoins chaque Irait est d'après nature, des fables vraies dans les détails , qui non-seulement di- ^

tertissent par la grâce de l'invention et la naïveté du langage, mais instruisent en même temps par les remarques (|u'oii y fait et les réflexions qui en naissent. C'est là qu'on connaît en effet comment vivaient les hommes il y a quinze siècles, et ce que le temps a pu changer à leur condition. I..i se voit une vive image du monde tel qu'il était alors; l'audace des brigands, la fourberie des prêtres, l'insolence des soldats sous un gouvernement violent et despotique , la cruauté des maîtres , la misère des esclaves, toujours menacés du supplice pour les moindres fautes : tout est vrai dans des fictions si frivoles en apparence ; et ces récits de faits, non-seulement faux , mais im|)0ssihles , nous représentent les teiiqis et les hommes mieux que nulle chronique, à mon sens. Thucydide fait l'histoire (TAtliènes; Ménandre celle des Athéniens, aussi intéressante, moins suspecte que l'autre. Il y a plus de vérités dans Rabelais que dans Mezerai.

l'i) jour j'allais eu Thcssalic pour certaines affaires de famille. Un cheval me portait , moi et mon bagage ; un valet me suivait. Or, chemin faisant , je me trouvai avec quelques-uns de la ville d'il ypate, qui s'eu retournaient au pays; et, marchant de compagnie , causant , mettant \ ivres en commun , nous nous entr'uidious à tromper l'ennui du voyage ; et , comme nous fumes près de la ville, je m'enquis d'eux 's'ils connaissaient point Hipparque, un haliitant de là, pour qui j'avais des lettres de recommandation , comptant même loger chez lui ; ils me dirent qii'oui , qu'ils le connaissaient, quec'était un des riches du lieu, bien qu'il n'eût qu'une servante seule pour tout domestique , et sa femme ; car il est avare, me dirent-ils, et vit chichement. A l'entrée de la ville, un jardin clos de murs , une maison petite , mais jolie , c'était la demeure d'Uipparque, où me laissèrent mes compagnons. Nous nous embrassâmes. Kux partis. Je frappe à la porte. Une femme à grand'peine me répondit du dedans, puis me vint ouvrir; et sur ma demande si le maître était au logis : Oui, flt-eile; mais qui es-tu? que lui veux-tu? Je lui veux , dis je , rendre une lettre du sophiste Décrianus de Patres. Attends , me dit- elle; et, fermant la porte, elle nous laisse dehors, et s'en va. Ëile revint enfin. Introduit près d'Uipparque , je lui présente ma lettre en le saluant. Ils allaient souper à l'heure même , lui et sa femme, couchés sur nn petit lit , seuls ; devant eux , une table , non encore servie. Ayant lu la lettre ; Oh I le brave homme , s'écria-t-il , tpie Dé-

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rrianus! Oui, certes, il fait bien de m'adresser ses amis. Tu vois, Lucius, ajouta-t-il, ce que c'est i|ue mon logis, une maisonnette peu digne de te recevoir, mais que j’estime un palais, si tu t'en veux contenter. Cela dit, il appelle la servante : Va, Palestre, donne à notre hôte une chambre et ce qu'il lui faut, et puis tu l'enverras au bain ; car ce n'est pas peu de fatigue qu'un pareil voyage.

La nile aussitôt nous conduit dans une petite chambre fort propre. Toi, me dit-elle, voici ton lit; et en ce coin, j'arrangerai un matelas pour tou valet, avec un coussin. Lui ayant donné de quoi acheter de l'orge à mon cheval , noua sortîmes et allâmes au bain, pendant qu'elle serrait mon peu de bagues et d’équipages. De retour, nous entrons dans la salle, où, me prenant par la main, Hipparque me fit mettre à table prés de lui. La chère fut assez honnête, le vin bon. Quand nn eut mangé, on se mit à boire, et nous passâmes ainsi la soirée, devisant, causant, pots sur table, jusqu'à ce qu’il fût heure de dormir. Le lendemain matin, Hipparque me demande ou j'avais dessein d'aller, si je ne ferais point quelque séjour en leur ville. Je vais , dis-je , a Larisse, et compte partir d'ici dans quatre ou cinq jours. .Mais c’était feinte que cela ; j’y voulais trop bien demeurer, m’étant mis en tête de trouver quelipie magicienne qui me pût faire voir de ces prodiges, comme un homme volant, ou bien changé en pierre. L’esprit plein de cette pensée , j’allais par la ville sans savoir trop comment m’y prendre ; mais j’allais, quand je me vois venir au-devant une femme jeune encore, et riche, comme il paraissait à son train et toute sa personne; beaux habits, joyaux, riches atours, grande suile de gens et de valets. Plus proche, comme je la regardais, la voilà qui me salue par mou nom ; mol de le lui rendre, au mieux que je sus; et elle me dit : Je guis Abrœa,si tu ne connais l'iunie de ta mère, qui tous vous aime ses enfants, comme ceux mêmes quej’ai mis au monde. Que ne vienstu, mon fils, de ce pas chez moi demeurer? Grand merci, lui dis-je, c’est trop do grâce. Un ami , qui me reçut et me traite en sa maison, le quitter ainsi serait injure. Mais de cœuretde volonté je demeure chez toi, noble dame, et ne t’en suis pas moins tenu. Qui donc te loge? reprit-elle. Hipparque, dis-je. Cet avare ? ,\h ! mère, ne parle pas ainsi d’un homme envers moi magnifique, et de qui chose ne me, fâche , sinon le trop de chère qu’il me fait. I/>rs, avec un sourire, me tirant à l’écart : Prends garde, me dit-elle, prends bien garde à sa femme; c'est la plus grande sor-

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ciére qui suit en tout le pays. Libertine , elle en veut à tous les jeunes gens; et, qui ne fait à sa guise , elle te les change en béte , ou de malemort les fait périr. Tu es jeune, mon enfant, bien fait de ta personne, et ne peux que tu ne lui plaises, étranger d'ailleurs de qui nul n'aura de souci.

A ces paroles , connaissant que j 'avais chez moi ce que je cherchais dehors, je ne l’écoute plus ; mais, sitôt que je la pus quitter, je m’en revins tout courant, et me disais à part moi : Or eà , voici roccasion venue que tu as tant désirée, de voir des choses extraordinaires. Sus donc, alerte, Lucius! tâche par quelque invention... La femme de ton hôte, tu la dois respecter; mais fais tant que d’avoir la servante pour amie. En le jouant , folâtrant avec elle, mais que tu lui viennes à gré, elle te dira tout. Chose ne se fait au logis que ne sachent les valets.

Ainsi fantasiant, j’arrive à la maison, où ne se trouvait de fortune, les maîtres étant sortis , que Palestre seule occupée à préparer le souper. D’entrée , je l’aborde et lui dis : Oli ! que doucement tu remues, gentille Palestre, tes fesses ensemble et ta poêle 1 Que telle cuisine est friande , et heureux qui peut tremper un doigt en ta sauce. Elle ( carc’était la plus fri.sque et gente petite femelle! ) me repart de bonne grâce : puis, jeune homme, si tu es sage, et si tu veux vivre; ma poêle est ardente et mon brouet bouillant; que si tu y touches seulement , jamais ne guériras de la brûlure. Et n’est physicien tant expert, cpii te sût alléger ce mal , fors moi seule, ce qui est de plus admirable , moi cause de ta douleur. Mais alors, me criant merci , tu seras tout le jour après moi . Plus je te ferai souffrir, moins tu me voudras quitter; non , tu ne t’en iras pas, quand je te jetterais des pierres, ayant éprouvé que c’est de la douceur de mon baume. Tu nourriras ta blessure; toujours reriuérant médecine , jamais ne voudras guérison. Qu’as-tu à rire? Sals-lu bien que je fais cuisine d’hommes ? qu’autant que j’en prends, je les écorche comme Iteaux petits lapins , les désosse, les fricassc, n'épargnaut foie , ni courée? Je te crois, lui répondls-jc ; car de t’avoir vue seulement , je suis déjà sur la braise. Ton feu, sans tpie je t’approche, m’entrant par les yeux, me cuit et brûle jusqu’à la moelle ; pourtant si tu ne me veux lais.ser mourir de mon mal , baille-moi, ma mic, tout à l’heure cette tant douce médecine; ou bien, puisque tu me tiens et m’as pris , comme tu dis , fais de nvoi ce que tu voudras, et ra'worche à ton plaisir.

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Adonc, s’éclatant de rire, lu bonne gouge nie regarde, et de ce moment fut à moi; nous complotâmes ensemble qu'aussitôt ses maîtres couchés, elle me viendrait trouver, et passerait avec moi la nuit. Hipparque et sa femme de retour, on soupe apres le bain; bon vin, joyeux devis, allongeaient le repas. Moi, feignant me sentir aggrave de sommeil , Je me retire dans ma chambre. Là, je trouvai tout en bel ordre : le lit de mon valet dehors, près du mien une tahle, un gobelet , du vin , eau froide , eau chaude ; l’alcstrc avait songé à tout; davantage, mon lit partout jonche de roses , ou entières, ou effeuillées , ou en beaux chapelets arrangées. V'oyant toutes choses ainsi prêtes pour le festin, j'attendais mou convive en bonne dévotion.

Elle, sitét qu’elle eut mis dormir sa maîtresse, s’en vint devers moi sans tarder ; et lors ce fut À nous de boire et de faire carous.se de vin ensemble et de baisers ; par où nous étant conforti’S et préparés au déduit. Palestre se lève et médit : Songe, jeune homme, comme je m'appelle, et te souvienne que tu as affaire à Palestre. Or sus, on va voir en cette joute ce que tu sais faire, et si tu es appris aux armes comme gentil compagnon. J’accepte ton défi, lui dis-je, et me dure mille ans que nous ne soyons aux prises. Déshabille-toi; fais tôt. I-ors elle : C’est moi qui suis le roaitred’exercicc, et ([ul vais éprouver ton adresse et ta force en divers tours de lutte; toi , fais devoir d’obéir et d’exécuter à point ce que je commanderai. Commande, lui dis-je. Cependant elle se déshabillait , et quand elle fut toute nue : Dépouille-toi , jouvenceau, et te frotte de cette huile. Allons, ferme, bon pied, bon oeil. Accolle ton adversaire, et d’un croc-en-jambe le renverse. Bon, bras à bras, corps à corps, liane contre flanc; courage, appuie, et toujours tiens le dessus, (ia, sous les reins cette main, l’autre sous la einsse; lève haut; donne la saccade, redouble, serre, sacque , choque , boute , coup sur coup ; i>oint de relâche; dès que tu sens mollir, étreins; la, là, bellement; te voila dé'jà tout mouillé.

Ainsi faisais-je, obéissant comme novice à sa parole ; et tpiand j’eus d’elle congé de reposer sur les armes, je lui dis : Maître, tu vois de quel air je m’y prends, que je n’ai faute d’adresse ni de bonne volonté; mais, toi, qu’il ne te déplaise, tu commandes trop en hâte , et n’a pas Itesogne faite qui veut suivre ta leçon. Elle, du revers de sa main, me baille gentiment sur la joue : Tu fais le raisonneur, indocile écolier; tu seras eliâtié, si tu faux au commandement ; attention. Ce di-

CIADE,

saut, elle se levé eu pieds; et apres s’étre un peu soignée : Voyons, dit-elle, si tu es champion â l'épreuve en toutes joutes, et combats jusques à outrance. Puis tombant à genoux sur le lit : Ce n’était que jeu tout à l’heure ce que nous faisions, et pour rompre quelque lance, il ne vaudrait pas la peine d’entrer en champ clos. Maintenant nous allons combattre à fer émoulu '.

En tels ébats sc passa cette nuit, tant doux et plaisants à tous deux , ou nous emportâmes le prix des combats nocturnes. Grand plolsiry avaisje de vrai. \ peu que je n’en oubliai du tout mou voyage à Tarisse, et le dé'sir qui m’avait mu de telles armes entreprendre contre cette gentc Palestre. Mais à la lin il m’en souvint, et je lui dis : Ma mie, ma chère, fais que je voleta maltres.se en ses l)Csognes de sorcellerie, ou prenant quelque étrange forme; car je meurs d’envie longtemiB a, de voir semblable prodige; ou toi-raéme, si tn t'en mêles, montre-moi quelque oeuvre magique et te transforme à mes yeux. Il m’est bien avis (|HC tu dois être du métier, m’ayant changé rs)imne tu as fait et transmué de telle sorte, que moi insensible, farouche (ainsi m’appelaient femmes et fllles),moi que nulle amour n’avait encore su apprivoiser, me voilà mouton devenu; tu me mènes à tn fantaisie serf et captif, chose impossible, sinon par enchantement; et pourtant il faut bien , ma belle, que tu t’en aides quelque peu. Cesse, me dit-elle, badin, cesse de te nuK|uer. Et quel charme jamais saurait captiver amour, qui lui-même est maître en cet art? Quant est de mol, je n’y sais rien. Je te jure, et crois-moi , mon uni(|ue souci , |>ar cette chère tête, par ce lit bienheureux témoin de nos plaisirs , oneques je n’appris à lire seulement. Aussi ma maîtresse est par trop jalouse de sa science. Toutefois s’il avient que je te la puisse montrer en (|uel(|u’unc de ses métamorphoses, tu la verras, mon doux ami; et ù tant nous nous couchâmes.

Quelques jours écoulés. Palestre vient à moi, et me dit que sa maîtresse, le soir même, se devait changer en oiseau pour allerdevcrs un sien amant. Et moi : C’est à ce coup, lui dis-je, ahi ma chère, c'est mniutennnt que tu peux combler mes souhaits. >'e t’inquiète, me lit-elle. Et le soir venu , elle me mène à la porte de la chambre ou couchaient Hipparque et sa femme; et là me montre entre les ais une petite ouverture, où mettant

* Il y a ki ilaiM k Rfff unr auHp r1'rqvii%-o<iue$ qui oc »c pcuTfDl traduire. ( Vnyrr U nute l. )

ou L'ANE.

l’œil, Je vij cette femme qui se déshabillait. Dé- Bhabilléenuequ'ellc fut, s'approchant de la lampe, elle y brâla deux grains d'encens en murmurant quelques paroles, et puis ouvrit un gros coffret où étaient force petites fioles ; elle en prit une. Ce qu'il y avait en cette fiole contenu , au vrai je ne le saurais dire. A voir, il me parut comme une sorte d'huile, dont elle se frotta toute des pieds jusqu'à la tête, commençant par le bout des ongles ; et lors voilà de tout son corps plumes qui naissent à foison, puis un bec, au lieu de son nez, fort et crochu. Que vous dirai-je? en moins de rien, elle se fit oiseau de tout point, le plus beau chat-huant qui fût oneques; puis se voyant bien emplumée, bien empennée, battit des ailes, et puis, avec un cri lugubre, par la fenêtre s'envola.

Pour moi d'abord je crus rêver, et que c’était songe que tout cela, et je me frottais les yeux , ne me pouvant persuader que je ne fusse endormi . A toute force, enfin, voyant qu'il était vrai que je ne sommeillais, ni n'en avais envie, je me mis à prier Palestre qu'elle me voulût par cette drogue faire avoir forme d’oiseau et des ailes , et me laissât voler, pour voir si j'aurais en cette guise sens et entendement humain; elle, me voulant satisfaire , entre dans la chambre , m'apporte une de ces fioles, et moi de me frotter aussitôt comme j’avais vu faire à cette femme, pour devoir oiseau; mais hélas! je devins tout autre chose; car j’eus, au lieu de plumes, à l’heure même, poil bourru par tout le corps, queue au derrière, oreilles en tête, longues sans rac.sure , corne dure aux pieds et aux mains. En me regardant , je vis que j’étais un âne. Et si n'avais-je plus ni voix , ni paroles pour me plaindre, mais baissant la tête semblais el’un regard piteux lamenter ma dréonvenue, et accuser Palestre. Elle de ses deux mains se frappant le visage : -\h 1 malheureuse, qu’ai-je fait? J'ai pris une fiole pour l'antre, trompée par la ressemblance. Mais ne te chaille, mon amour; le remède en est aisé. Tu n'as seulement qu’à manger des feuilles de rose, pour dépouiller cette laide forme, et me rendre l'amant que j’airne. Aie patience cette nuit, et dès qu’il sera jour demain, je t’en apporterai des roses, dont tu n’auras sitôt goûté, que tu seras remis en ta beauté première. Ce disant, elle me caressait, me polissait les oreilles, et me passait la main sur le dos et partout.

Or avais-je corps de baudet, mais le sens et la pensée tout de même qu'auparavant, fors de ne pouvoir parler. Adonc maudissant en moimême et l’erreur de Palestre et ma propre sottise,

je m’en allai l’oreille basse à l'étable, où était mon cheval avec le vrai âne de la maison , lesquels aussitôt qu'ils me virent, comme ils crurent que je m'allais mettre à la mangeoire et partager leur pitance, me voulaient festoyer de ruades pour ma bienvenue; mais Je connus leur malice et me retirai en un coin , là où je me déconfortois ; et pensant pleurer, c'était braire ce que je faisais; et me disais à part moi ; O fatale curiosité 1 que serait-ce, si à cette heure survenait d’emblée quelque loup ou autre bête sauvage?

Las t sans avoir méfait , tu vas mourir peut-être de la mort des méchants? Ainsi raisonnant en moi-même, j'étais loin de prévoir le sort qui m'attendait.

Sur le tard, que tout était muet et coi partout, à l'heure du meilleur somme, un bruit s'entend comme de gens qui , par dehors, eussent voulu percer la muraille; et de fait on la perçait; et tantôt est l’ouverture large assez pour passer un homme ; et un homme entre , et puis un autre , et puis plusieurs autres après, tant que l'étable en était pleine ; et avaient tous des épées. De là ils s'en vont dans les chambres, où d'abord ayant lié Uipporque, mon valet et Palestre, ils se mirent à piller et vider la maison de tout ce qui s’y trouva d'argent , vaisselle et autres biens qu’ils amassèrent dans la cour; et n’y ayant plus rien à prendre, ils nous bâtèrent et nous sanglèrent , mon cheval et l’autre Ane et moi ; et de cet amas de butin , tant que nous en pûmes porter, nous le chargèrent sur le dos; puis à grands coups de bâton, noos chassent dans la montagne par des sentiers détournés. De ce que souffrirent dans cette marche mes deux compagnons, je n’en puis que dire;mai9moi, accablé sous le faix, et n’ayant de coutume d'aller ainsi déchaux sur ces cailloux pointus, je mourais, je bronchais à chaque pas; et s’il m'arrivait de choir, l'un me tirait par le licol , l'autre me dolait de son bâton la croupe et les caisses. En cette extrémité, je voulus plus d'une fois m'écrier: O César; mais je ne faisais que braire l'ô, et César ne pouvait venir ; ce qui m’attirait chaque fois nouvelle tempête de coups, parce qu'ils craignaient que mon braire ne les découvrit. Voyant donc que rien n'y servait et que même ma plainte empirait mon marché, je pris le parti de me taire et d’aller ainsi qu'on voudrait.

Il était jour, et cheminant par monts et par vaux , nous avions déjà fait longue traite; on eut soin de nous emmuseler d'un nœud du licol, pour nous garder de perdre temps à brouter de-

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LA LUCIAÜE

çà el delà , au moyeu de quoi nous jeûnions tous trois éfialeinent pour cette lieure. Mais sur le midi que nous vînmes en une métairie de gens afildcs à ces ribands , comme il paraissait A l'accueil et bonne chère qu'ils leur firent, les embrassant, les priant de se reposer et leur servant à manger, lors on noua mit , nous autres bêtes, dans la paille jusqu'au ventre, avec plein râtelier de foin et mesure comble d'avoine , dont mes compagnons se régalèrent , et moi pour lors je demeurai tout seul à jeûner ; car je ne me pouvais résoudre encore à goûter de tels mets. Bcgardant de tous côtés si je ne trouverais point (|uelque chose à ma guise , j'aperçois au fond de la cour une manière de potager où étaient de beaux et bons légumes , et des rosiers en fteur , u ce qu'il me parut. Adonc sans être vu de personne, ainsi que chacun entendait à préparer le souper, je me dérobe et entre là ou je pensais , mangeant de ces roses, redevenir Lucius. Or, ce n'étaient pas de vraies roses , mais bien des roses de laurier qu'on appelle Bhorlodaphné , triste pâture aux ânes et chevaux; car ce leur est venin, (e dit-on , qui les fait mourir en peu d'heures. Je savais cela, et je m'alistins de ces dangereuses Heurs, mais non des raves, laitues, fenouils et autres légumes dont je mangeais à grand appétit, et m'étais déjà faitiMn ventre, quand le maître dujardin survint, lequel, soit qu'il m'eiitaperçu, ou fût autrement averti , tenait en main un fort bâton ; ce qu'il en fit n'est pas à demander ; car de l'air d'un prévôt qui prend quelque maraudeur sur le fait, il commença à m'en donner sans regarder où il frapiMiit , In croupe , l'échinc , la tête, battant comme sur seigle vert; dont, à la fin , je perdis patience, et lui détachai une niade si à propos que je le jetai demi-mort sur ses choux , et m'enfuyais grand erre du côte de la montagne. Mais le traître, quand il me vit ainsi détaler, s'écria qu'on lâchât les chiens. Celaient dogues de forte race , et y en avait bon nombre pour faire la chas.se aux ours. Cela me donna à penser; je retournai crainte de pis, et m'en revins tout courant à l'écurie , dont bien me prit ; car ecs mâtins qu'on avait déjà déchainrà m'allaient étrangler sans remède, itentrant au logis, je fus reçu à grand renfort de bastonnades, et en devais être assommé, n'eût été l'explosion soudaine du mélange, comme je crois, de tous ces herbages dans mon ventre, qui, leur éclatant au nez avec grand bruit et iiifeetion de méphytique vapeur, mit en fuite tous mes ennemis.

tjuand il fut heure de partir, un nous rechar-

gea , et alors m'é-ehureiit A porter les choses les plus pe.santes. Je pris patience toutefois , et ainsi allions par )>a> s; mais n'en pouvant plus à la fin de fatigue, moulu de coups ( aussi que ma corne s'usant , j'en ressentais à chaque pas douleur non pareille ) , je ri-solus de me laisser choir et ne bouger, me dût-on tuer. Car voici comme je raisonnais : lisse lavieront de me battre , et partageant ma charge aux autres, me laisseront là pour Ica loups. Mais il en avint autrement, quelque démon prenant plaisir à me tourmenter. Car ainsi (pie je méditais ce projet à part moi , l'autre âne , mon camarade, ayant mémedesscin possible, s'abat au milieu du chemin , et eux de le battre et de crier pour le faire relever ; mais rien n'y sert; l'animal reste gisant comme un bine; quoi voyant, l'un le prend par la queue , l'autre par les oreilles, et tâeliaient à le remettre en pieds. Mais en fine fin connaissant qu'ils n'y faisaient œuvre, et qu'ils perdent le temps apres un malheureux âne, en grand danger d'être sur|)ris, ils lui ôtent sa charge , et nous la font porter à moi et mon cheval, puis lut coujvent les jarrets avec leurs coutelas, et le poussent dans un précipice, ou roulant a bonds du haut en luis des rochers, notre pauvre compagnon de voyage et d'infortune fil le saut de malemort. Quant à mol , sage à ses dépens, je me résolus de porter vaillammrut ma mauvaise fortune et de marcher sans me faire prier, ayant espérance de trouver quelque part des roses qui me rendraient mon preniirr être , avec ce (|ue j'entendais dire qu'il n'y avait plu* que peu (le ehemin jusqu'au manoir de ces larrons ; comme de fait , allant d'un bon pas , nous y arrivâmes avant le soir, et entrâmes au logis. La était une vieille assise et un grand feu allumé. Eux premièrement nous dt'chargèrent , puis serrèrent le butin que nous avions apporté, et disaient à cette vieille : Que fais-tu , que tu ne prépares tantôt à souper? Voire, fit-elle, tout est prêt; pain frais, vin vieux , et sauvagine que je vous viens d'habiller. Ils louèrent sa diligence, et devant le feu se dépouillant , se frottèrent , s'oignirent; et d'un chaudron qui pendait â la crémaillère, puisant de l'eau, se la jetaient sur les épaules et sur le corps en guise de bain.

Or arriva une autre troupe de jeunes gens qui apportaient foison de tous biens , riches bagues , comme on pourrait dire, vases d'or et d'argent, étoffes et brocarts de grands prix, joyaux, affiquets, vêtements, tant de femme que d'homme; et ceux-là se joignant aux autres, et ayant serré leur butin, se lavèrent pareillement, puis se mi-

ou L’ANE.

rent à table tous , et entre eux commencèrent tant et si divers propos, que c'était merveille de les ouïr. Mol et mon cheval cependant, fûmes par la vieille servis de bel orge à la mangeoire , dont mon camarade, pensant avoir meilleure part, s’emplissait le ventre à grand’hâtc; mais je ne lui lis nul tort ; car pendant que la vieille était ailleurs empêchée ,je mangeais à bon escient du pain de la provision.

Le lendemain, ils s’en allèrent tous û leurs besognes , nous laissant pour garde un jeune homme dont la prisenee me fflehait fort; car la vieille seule ne m'eût su empêcher de me sauver. Sfais lui d’un regard farouche, fort et roide jeune gars, l'épée à la main, faisait le guet, et tenait la ix>rte close. Trois jours apres, sur la minuit , voici revenir nos larrons, sans or ni argent eette fois, ni autre butin qu'une fille en fleur d'ilge et belle a merveille,qui jetait des cris lamentables. L'ayant fait seoir sur une natte, ils la confortaientde leur mieux, la recommandaient û la vieille,avec ordre d’en prendre soin et ne la jamais quitter. Elle cependant ne voulait ni manger, ni Imire, mais ne faisait rien (pic gémir et se désespérer. Ce cpie voyant, moi de bonne nature , j’en pleurais à mon râtelier, et ne me pouvais quasi tenir de sangloter avec eette Ix-lle.

Or s’étaient rais les volcursàboire et banqueter toute la nuit; mais au point du jour un de ceux (|u’ils avaient accoutumé de laisser en aguet sur les routes, leur vint dire (pi'un étranger allait passer ce matin, homme de grosse dépense, menant grand train avec soi , et qui montrait être fort riche. Ce qu’entendant, tous se lèvent, s’arment en hâte, nous v(iuipcnt moi et mon cheval, et nous ehassent devant eux. Moi (pii savais où l'on allait, et que nous marchions au combat, je ne voulais pour rien avancer, et fusse demeuré derrière si le bâton ne m’eût contraint d’aller. Venus à l’endroit où devait passer ce voyageur, on l’attend; il vient, on l'attaque, on le tue lui et ses gens; et de ce qui se trouva de meilleur dans son bagage , on nous charge moi et mon cheval ; le reste demeura caché dans la forêt.

Au retour, ils avaient hâte de s'éloigner, et nous touchaient à grands coups. Ainsi pressé, harcelé, je heurte du pied contre une pierre, pierre, non , mais rasoir tranchant qui m'ouvrit le salmt jusqu’au vif, dont je souffrais et boitai bas le reste du chemin; et eux : Que faisons-nous, disaient-ils, de ce malencontreux animal qui bronche à chaque pas, chet â tout bout de champ , et ne sert pas pour ce (pi’il mange ? Que ne le jc-

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