‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 44 sur 199 · IU · texte numérisé non relu

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j tons-nous u la miilheure dans quelque fondrière? Oui, jetons-le, disait un autre, et nous débarrassons de cette maudite bête. Pendant qu’ils me faisaient de la sorte mon procès, moi qui entendais leurs discours, oubliant mon mal aussitût, je me mis à trotter, et semblait que jamais je n’eusse été si sain. En peu d'heures nous fûmes au logis. On serra ce que nous apportions, puis uos maîtres soupèrent , et apri-s repartirent à nuit close pour aller quérir dans le bois le demeurant du butin. Ce malheureux âne, dit un d'eux, est-re la peine de l’emmener estropié comme le voilà? Ce que nous ne pourrons sur le cheval charger de ce reste de bagage, portons-le nous-mêmes ; c’est le mieux. Ainsi dit, ainsi fait. Ils vont avec le cheval, éclairés par la lune, qui lors était en son plein. Mais demeuré seul, je me disais ; Qu’attends-tu, malheureux? Qu’on régale de ta chair les loups et lis corbeaux? Tu vois le sort (ju’on te prépare. Veux-tu pourrir nu pied de ces roches, et n’as-tu

pas tantût ouï ? La nuit te convie, la lune

brille; fuis avant (jue reviennent tes bourreaux.

Ainsi discourant à part mol, je m’avise (jue je n’étais point lié. Le licol avec (piol ils me menaient lorsque nous marchions était là pendu à un clou. L’occasion me parut trop belle; je sors et m’en allais partir, quand la vieille, qui me vit prêt à prendre l’essor, accourt, me saisit par la (jueue, et tirant à deux mains de toute sa puissance, me pensait retenir; mais moi , je fusse mort plutût que me laisser prendre et ramener par eette ordc vieille, croyant qu’il y allait de mon honneur; je tirais de ma part et l’entraînais; et elle de crier et d’appeler à l’aide la jeune prisonnière, laquelle venue en toute hâte, n’eut pas sitiH vu cette Direé à la queue d’un âne, que, prenant son parti en fille de généreux courage, elle me saute sur le dos à califourchon, et commence à me talonner. Mol qui n’avais que faire d’éperon , mu de peur pour ma peau et d’envie de m’évader, je cours et gagne au haut, laissant là la vieille par terre étendue de son long, qui ne cessait de crier; et la pucelle cependant s’adressait aux dieux , faisant mille vœux pour son salut. Si tu me sauves, disait-elle, et me ramènes à mes parents, û gentil coussin, tu vivras chez nous sans rien faire, et auras d’avoine pnr jour un bois.senu comble, disait-elle. Pour faire service à cette Ix-lle, autant que pour me dérober au supplice qui m'attendait, je détalais, n’ayant souvenance (le mou mal ; mais arrivés là où le chemin se par^ tagcalt en deux , voici fâcheuse rencontre. Les voleurs (|ui s’en revenaient, nous ayant vus de

LA LUCIADE,

loin et reconnus au clair de la lune, tout à coup nous barrent le chemin : Holà I ou vas-tu, jouvencelle, qu’il ne te déplaise, à cette heure? N’as-tu point de peur des esprits? Viens çà, belle, viens par ici ; on va le remciicr tantôt à tes parents ; ce disant d’un sourire amer, ils me chassent arriére et nous fout rehrousser chemin; mais lors j’allais boitant, me soutenant à peine, et scmblais m’étre A ce moment ressouvenu de ma hli'ssure. Tu cloches, disaieut-ils, à présent qu'il te faut retourner au logis; et pour fuir tu avais des ailes, malicieuse bétel propos qu’accompagnaient toujours force coups, dont j’eus en peu d’heures une large plaie à la cuisse.

De retour, nous trouvâmes que la vieille s'étoit pendue au roc, pour la crainte qu'elle eut, ainsi qu’il est à croire, du courroux de ses maîtres, ayant laissé s’enfuir la pucelle avec moi. Ils louèrent son courage et sa lldelité, la détachèrent, et la jetèrent la corde au col , comme elle était, à val des rochers, puis entendirent à manger, ayant lié la fille en un coin ; et tout en buvant parlaient d'elle : Qu’en allons-nous faire ? disait l’un, et comment la punirons-nous de cette jolie escapade? Comment? dit un autre; en la jetant après cette vieille. Mais non, ajouta-t-il ; elle a mérité pis pour nous avoir trahis autant qu’en elle était ; car afin que vous le sachiez , si cette belle eût su tant faire que d’arriver chez ses parents , pas un de nous n’en échappait ; notre retraite découverte , on eût pris des mesures sûres pour nous exterminer tous. Traitons-la donc en ennemie, qui nous a voulu faire du pis qu’elle pouvait, et lui rendons la pareille; que sa mort ne soit pas si prompte; inventons un supplice qui la fasse longtemps languir dans les tourments et lentement expirer. Puis ils cherehaient quel genre de mort serait le plus douloureux ; et un se prit à dire : Écoutez une rare et nouvelle invention, qui vous plaira, ou je me trompe fort; l’âne doit mourir, e’est la justice, étant couard et paresseux, et de plus ayant faille malade pour avoir occasion de s’enfuir avec la donzelle, dont il est fauteur et complice; égorgeonsle demain sitôt qu’il sera jour, et lui ouvrant le ventre, tIrons-en les entrailles; puis au creux de la béte étripée , logeons cette demoiselle vivante , bien et dûment cousue dans la peau du baudet, la tête seulement dehors, afin qu’elle puisse respirer; ainsi l'un dans l’autre empaquetés, portons-les là-haut sur quelque roche; friande ^ture aux vautours. Et considérez , je vous prie , ce que ce sera , pour cette tendre et dé-

licate personne , d’hahiter le corps d’un âne mort , endurer sur ce roc brûlant toute l’ardeur du soleil , la furie des insectes, la faim toujours croissante, et n’avoir moyen d’abréger de pareils tourments. Je laisse à part ce qu’elle souffrira de l’infection de cette charogne et d’une fourmilière de vers, qui, à travers les chairs de l’âne, pénétrant jusqu’à elle, la déchireront toute vive.

Chacun la-dessus s’écria; chose ne leur parut a tous mieux imaginée. Cependant je me lamentais et déplorais mon triste sort, pensant que j’allais mourir d’une mort si cruelle à la fleur de mes ans, et, privé de sépulture, devenir le tombeau de cette malheureuse fille.

Or, était-il à peine jour ; tout à coup entre avec fracas une troupe de gens armés, qui se saisissent des voleurs et les emmènent garrottés au gouverneur de la province. Avec eux de fortune était le jeune honune amoureux de cette l>elle fille et son fiancé , qui lui-méme les ax ait conduits jusqu’au repaire de ces larrons, et lors, ayant recouvré sa helle , la fit monter sur moi , et l’emmena chez lui. Partout où nous passions, les villages entiers accouraient au-devant de nous ; et bonnes gens de nous faire fête, et de nous caresser et s’éjouir avec nous de l’heureux évènement que j’annonçais de loin par un braire éclatant , faisant office de trompette dans cette espèce de triomphe.

Au logis, je fus traité en âne favori de ma jeune maîtresse, qui n’avait garde d’oublier le compagnon de sa fruité et de sa captivité, avec elle jà destiné à ce barbare supplice. Par son ordre exprès on me donna foin, paille, avoine, orge de quoi soûler un ehameau. Mais lors plus que jamais je maudissais Palestre de m’avoir fait âne et non chien ; car je vois mâtins à toute heure entrer à la cuisine, en emporter force reliefs de belles et bonnes viandes, et s’en remplir tres-bien le ventre, comme chiens savent faire étant de noces.

A quelque temps de là , sur le récit que fit ma maîtresse à son père des obligations qu’elle m’avait , et du zèle que j’avais montré pour son service, le père me voulant récompenser, commanda qu’on me lâcliât dans les prés où paissaient les juments poulinières. Ainsi, selon lui, j’allais vivre en toute liesse, n’ayant souci que de paltrel’herbe et saillir ces belles cavales ; et pour tout autre âne, à vrai dire, c’eût été contentement. Arrivés que nous fûmes nu haras , on me mit avec les juments qni le malin allaient en pâture. Mais il eût été mal , je crois , que la chose passât ainsi sons quelque disgrâce pour moi. Au lien de me lâcher

ou L’ANE.

dehors emmi les prés , selon l’ordre du maître , pour paître en liberté, le chef du haras me laissait A sa femme Mégapole, qui m'attachait au moulin, et là me faisait tourner tant que durait le Jour , A moudre son orge et son grain. Encore , si j'eusse travaillé pour la maison seulement ! Mais elle prenait à moudre le blé des voisins, dont elle se payait en farine, et le tout à mes dépens , traflquant ainsi des fatigues de mon pauvre col; et ce qui était de pis, c'est que l'orge qu'on lui donnait pour ma nourriture , elle me la faisait bien moudre, mais non pas pour moi ; car, de la farine se foisaient beaux gâteaux au four, belles fouaces, et ne m'en restait a moi que le son pour mes repas. Que si par hasard on me menait avec les cavales au pâtis , Je me voyais de tous côtés assailli par ces étalons , qui , me croyant là venu pour m'ébattre avec leurs femelles , me poursuivaient à coups de pied , me déchiraient à belles dents, dont je pensai périr maintes fois victime de la jalousie de messieurs les chevaux.

Telle vie n'était pas pour me refaire; aussi devins-je en peu de temps maigre et décharné, n'ayant ni pâture aux champs, ni repos à la maison; de plus on me menait souvent à la montagne, et j’en revenais chargé de bois : c’était là le comble de mes maux. D’abord il me fallait gravir au haut et au loin des pentes escarpées, des sentiers raboteux , où l’on me donnait pour conducteur un petit scélérat d’enfant qui me faisait enrager; car il ne cessait de me battre, encore qne j’allasse mon grand trot, et me frappait, non d’un bâton, mais d’une massue pleine de nœuds, et toujours au même endroit, où bientôt , par l’effet des continuels horions , s'ouvrit une plaie vive, sur laquelle le traître allait frappant toujours. Puis, des charges qu'il me mettait parfois sur le dos , il n'est éléphant qui n’en eût été assomme. Où la descente était in plus roide et pénible, c'était là qu’il redoublait de coups. Si ma charge mal agencée venait à pencher d’un côté , en ôter de ce côté pour l'ajouter de l’autre, et rétablir l'équilibre, c'est ce qu’eût fait tout bon ânier ; mais lui , d’une grosse pierre qu’il ramassait en chemin , faisant le contre-poids à la partie pesante, augmentait d’autant mon fardeau ; sans compter qu’au pied du coteau , nous traversions à gué une petite rivière ; là où mon brave conducteur, soigneux de ménager sa chaussure , me sautait en croupe et passait ainsi sans se mouiller. Que si d’aventure je tombais accablé sous le faix, alors vraiment , alors mon sort était à plaindre ; earde descendre

e. L. ÜOCRIEIt.

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pour m’aider à me relever, soit en me soutenant delà main, ou en m'allégeantaubesoind’une part de mon fardeau, le petit maraud n’avait garde; mais, sans s'émouvoir, commençait à me donner de son bâton sur 1a tête et sur les oreilles, tant que pour faire cesser cetterage, force m’était de me remettre de moi-même en pieds. Mais un beau jour ii s’avisa d'une Invention pour achever de me désespérer. .Ayant fait un bouchon d’épines fort piquantes, bien arrangées en rond, les pointes en dehors , il me le pend sous la queue. Lors , A chaque pas que je faisais , ainsi qu’on peut croire , les épines me meurtrissaient de mille piqûres, sans que je les pusse éviter, portant avec mol cette pelote hérissée d’aiguilles qui me battait au derrière. Si je pensais m’y soustraire en ralentissant mon pas , le bâton m’atteignait aussitôt ; voulant échapper aux coups, je me déchirais moi-même. Bref, il avait pris A tâche de me faire mourir.

Endurant ainsi chaque jour des maux infinis, une fois je perdis patience, et lui détachai un coup de pied dont il se souvint, et m’en voulait toujours depuis , ayant ce coup de pied sur le cœur. Or, avint qu’un jour on lui dit d’apporter de quelque hameau , non tant voisin de chez nous , certaines étoupes , à quoi faire il se devait servir de moi. M’ayant donc mené sur le lieu et chargé, d’un tas de ces étoupes liées sur mon dos et affermies d’une double corde étreinte avec un bâton , il me préparait ce nouveau tour de son métier. Un tison brûlant qu’il avait au partir dérobé de l’âtre , quand nous fûmes en voie assez loin , il le fourre dans scs étoupes, lesquelles d’abord prenant feu (et ce pouvait-il autrement?), me voilà enveloppé de flamme et de fumée, prêt à brûler, si une mare, par bonheur, ne se fût trouvée proche , ou je me jetai à corps perdu , et, me roulant dans la vase , éteignis cct incendie ; après quoi je repris mon chemin, sûr de n'êtrc pas ars, au moins pour cette fois, n’y ayant moyen de rallumer ces étoupes mouillées, comme il eût bien voulu , le bourreau. Mais force lui fut d’y renoncer et de me laisser en vie. Toutefois arrivant au logis, encore trouva-t-il manière de faire entendre qne j’étais cause de tout le mal, m’étant, ce disait-iL, en passant frotté tout exprès contre un four. Ainsi échappai-je par miracle au feu des étoupes.

Mois ce petit scélérat, acharné à me persécuter, me joua bientôt d’un autre tour pire encore que celui-là. Me ramenant de la montagne avec du bois sur le dos tant que j’en pouvais porter. Il I vend ma charge à un qnidam habitant de ces

LA LUCIADE,

quartiers; et rcvrim à lu maison sans un seul fagot, pour s'exempter des éf rivières qui ne lui |M>uvaient faillir, il forge contre moi d'insignes calomnies ; Maître, ce dit-il , à quoi bon nourrir cet àne fainéant, qui ne nous rend nul service? Puis, sais-tu quelle habitude il a prise depuis peu? De si loin qu'il voit femme ou fille en ficur d'âge , belle et Jolie, rien ne le saurait tenir qu'il ne rompe son lien pour courir après, comme ferait quelque amant à la vue de sa maîtresse; et mon drdiese prend à braire et à la mordre et baiser amoureusement, et pis si l'on n'y donnait ordre. Vrai, J'ai peur qu'un deces Jours il ne nous fasse quelque affaire; car tout le monde s'en plaint. Quand telle ehalcur lui monte, il rompt et renverse tout. A cette heure encore qn'a-t-il fait? Je le ramenais du buis chargé de bourrées ; il voit une femme passer au long de ces champs, et maitre âne de ruer et de Jeter là sa charge à travers le chemin; et si gens de là entour ne fassent tôt accourus au secours de la pauvrette , Dieu sait ce qu'il en allait faire, la tenant déjà sous soi en devoir de liesogner d'étrange façon.

Ce que le maitre entendant ; Vraiment, dit-il , s'il est ainsi que ce méchant âne ne veuille porter charge ni marcher, et qu'encore il coure sus a femmes et filles, tuez-le; J'en suis content; donnez-en les tripes aux chiens, et la chair aux ouvriers; et si quelqu'un demande ce qu'il est devenu, nous dirons que les loups l'ont mangé. Qui fut aise alors? Ce fut mon coquin de conducteur. Il me voulait tuer surle-cbamp; mais de fortune se trouvait là un bonhomme de nos voisins qui , par un conseil mille fois pire , me sauva la vie néanmoins. Vous seriez de grands sots, dit-il, de perdre ainsi un animal qui vous peut encore être utile, et cela pour une bagatelle; car enfin quel est son défaut? Trop de vigueur le fait courir à toute femelle ; eh bien , châtrcz-lc , croyez-moi ; dès qu'il aura perdu cette galante humeur, vous le verrez docile et doux , porter le bât , tourner la meule , et travailler à plaisir. Que si nul de vous ne s'entend A faire cette opération, J'ai affaire pour l'heure et ne puis; mais dans deux Jours Je reviens ici , et en un tour de main Je vous le rends doux comme un agneau.

Cet avis fut approuvé ; chacun demeura d'ac- <s)rd qu'il n'était rien plus à propos. Moi Je gémissais et me lamentais, pensant que J'allais d'âne encore devenir eunuque, et Je ne voulais plus vivre , délibéré de mettre fin à ma triste destinée , ou par m'abstenir de manger, ou en me Jetant en bas de quelque rocher, pour conserver l'homme |

dans l'âne, et mourir du moins tout entier. Mais, le même soir à nuit close, nouvelles vinrent du village à la métairie, que le Jeune seigneur et sa femme , sauvé-c avec moi des brigands , étaient morts par étrange cas. Sc promenant au long du rivage de la mer une aprés-dinée, comme ils s'ébattaient sur la greve , le flot soulevé tout a coup les engloutit ; et ainsi étaient disparus ; commune fin A tous les deux, et d'infortunes et d'amours. Ce qu'entendant, nos gens qui voient la maison sans maîtres , autres que bien anciens et cassés de vieillesse, prennent leur parti de ne plus demeurer en servitude; et faisant main-basse sur tout, s'en vont qui deçà, qui delà, chacun avec ce qu'il avait pu attraper; IA où le maître du haros , mieux que nul autre , fit sa main , aidé de sa femme et de nous, de moi s'entend et des autres betes, sur lesquels il mit son butin. Nous partîmes ainsi emportant bagues et biens à foison , et toute nuit marchâmes par chemins de traverse âpres et malaisés; que s'il me fâchait de la fatigue. J'étais aise aussi d'échapper à cette maudite operation; et fîmes tant par nos Journées, que nous vînmes en une ville de Macédoine, grande et peuplée, qui s'appelait Beroë. Là nos conducteurs s'arrêtèrent en résolution d'y demeurer et de nous vendre, comme ils firent un Jour de foire en plein naarché. Le crieur nous fit mettn? en rang et nous criait au plus offrant. Gens s'approchèrent pour nous voir et nous marchander, examinant puis l'un, puis l'autre, et de temps en temps nous levaient le pied , nous regardaient aux dents et nous tâtaient les Jambes; tant qu'a la fin tous furent vendus , hors moi dont personne ne voulut; et déjà le crieur me renvoyait, disant : Celui-là n’a pu trouver marchand ; quand fortune qui se Jouait A me faire éprouver tant d'accidents divers, m'amena un nouveau maitre, non tel que j’eu-sse pu souhaiter; car c’était un de ces vagabonds, de ces quêteurs qui vont portant par Ici campagnes la déesse de Syrie, et la font mendier de maison en maison , homme déjà sur l'âge et lu plus sale bardache de toute sa confrérie , lequel ayant offert de moi un demi-écu, fut pris au mot , et tout sur-le-champ m’emmena , bien malgré moi qui gémissais d'avoir à serv ir telles gens.

Arrivés que nous fumes où demeurait Philebe ( car ainsi avait-il nom), de loin il s'écria tant qu’il put : Holà, ho ! fillettes, accourez voir votre nouveau galant; Je vous ai acheté, mesdemoiselles, un vigoureux Cappadocicn qui va vous servir à souhait. Ces demoiselles c'étaient les infâmes débauchés de la séquelle de Philèbe , qui

ou I,

tous sortirent à sn voix , pensant bien trouver t(uelque fort et roidc jeune drôle avec lui. Mais quand ils ne virent qu’un âne conduit à la longe par Pbiièbe , ils se prirent à le brocarder : Non, non , ec n’c.st pas là un serviteur pour nous. Bien est-ce ton epoux, mignonne, que tu nous amènes, et où as- tu pris ce beau mari ?iN 'en serais-tu point déjà grosse? Bon prou te fasse; puissiezvous avoir lignée qui vous ressemble !

Le lendemain, ils se mirent àrouvrage,eomme ils disaient. Premièrement ils habillèrent la déesse et me la chargèrent sur le dos; puis nous sortîmes de la ville, et allant par pays , arrivâmes en un bourg. LA, on m'établit porle-Dleu ;je ne bougeais, tandisque la sainte pénaille faisait rage de dan.ser et de soufller dans ses nUtes avec mille contorsions et grimaces épouvantables, roulant les yeux , tordant le col , la tète renversée , leurs mitres en arrière ; ils se tailladaient les bras avec des épées, se coupaient la langue avec les dents, et remplissaient de sang toute la place à l’entour; ce que voyant , j’entrai dans des peurs non pareilles , doutant qu'il ne fallût aussi du sang du bnudet de la déesse, .âprès s’étre ainsi dcchiqnetés, ils commencèrent leur quête, et recueillirent des assistants d’abord force menuemonnaie , puis des provisions de toute espèce que ces bonnes gens leur apportaient , qui un baril de vin, qui un sac de farine, du pain, du féomage, des ligues, et jusqu'à de l’orge pour l’âne. C’était de ces dons qu'ils vivaient et entretenaient la déesse dont j’étais porteur.

Or, un jour s’étant accointés, dans quelque village, d'un jeune rustre grand et fort, ils l'amènent au logis et se font par lui be.sognrr en la manière accoutumée de tels abominables bardaches. Moi , témoin de ces infamies , je n’y pus tenir davantage, et d’indignation oubliant ce que j’étais : O Jupiter I m’écriai-je. Cela du moins voulais-je dire; mais mon gosier me trahit et ne produisit qu’un braire qui fut entendu de dehors; car d’aventure passaient par là quelques paysans, lesquels, ne sais comment, ayant perdu leur âne, l’allaient eberehant de tous côtés, et n’eurent pas sitôt oui la tempête de ma voix , que croyant avoir découvert ce dont ils étaient en quête , sans bûcher, ni parler à âme, ils entrent, et trouvent nos gens empêchés avec ce coquin , et virent très-bien ce qu’ils faisaient , non sans rire , ainsi qu’on peut croire ; et sortant, s’en vont dire à qui voulut l'entendre, ce qui sc pa.ssait là dedans. Si bien qu’en peu de temps le conte en courut partout. Eux, de honte qu’ils eurent de se voir re-

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connus pour ce qu’ils étaient, dès lu nuit suivante délogent et partent sans bruit. Chemin faisant ils murmuraient, blasphémaient, pestaient contre moi qu'ils appelaient leur dénonciateur , m’accusant d’avoir à dessein et malicieusement révélé le mystère. Je prenais patience, et me serais peu soucié de leurs malédictions; mais venus en un endroit qui semblait fort solitaire, ils s’arrêtent, et m’ayant ôté la déesse et ma housse et tout, ainsi nu , m’attachent à un arbre , puis de leurs fouets garnis d'osselets, me donnent à tour de bras sur le dos et partout, m'avertissant à chaque coup d'être à l'aveuir plus discret, et de tout voir sans rien dire. Davantage, ils me voulaient tuer comme celui qui seul avait causé ie scandale , outre la perte non petite que ce leur était de quitter sitôt le pays ; et l'eussent fait , sans la déesse qui fort les embarrassait, étant là gisante à terre ; et si n’y avait nul moyen de la voiturer autrement. Par quoi force leur fut de me laisser la vie.

De là, relevant leur madone, ils se remettent en voie, et le soir nous t înmes coucher en une maison des champs appartenant à un homme riche qui pour lors s’y trouvait, et tenant à grand honneur d'avoir chez soi la déesse , nous recueillit, nous logea et nous fit grand’chère. Là, il m’eu souvient , je courus un péril extrême , et ce fut que le maître du logis ayant reçu naguère en présent de quelque sien ami un quartier d’âne sauvage, lecuisinier l’avait pris et le devait accommoder. Mais il le perdit faute de soin, l'ayant possible laissé dérober à quelque, chien; dont ce pauvre homme craignant les coups qui ne lui pouvaient faillir, et peut-être pis, résolut de se pendre haut et court, comme il allait faire, si sn femme , à mon dam , ne l'en eût gardé. Ne veuille pour cela mourir, ce lui dit-elle, mon ami ; il y a remède à tout , si tu m'en veux croire, l’rends l’âne de ces mendiants, et le menant à l'écart, tu le tueras, l'écorcheras; puis coupant habilement le quartier gauche de derrière, apporte-le sous ton manteau et le prépare p>ur le maitre en guise de ce gibier. Ce qui restera du baudet, nous le jetterons queh)ue part dans ces fondrières ; on croira qu’il s’est perdu, et l'on n’y pensera plus. Vois-tu comme il est graset refait, et meilleur de tout point que l’autre? Mon homme goûte ce conseil. Oui vraiment, femme, tu dis bien : c’est le seul moyen de me soustraire aux fouets et à la torture.

Pendant que ce bourreau et sa femme tenaient ainsi conseil entre eux , moi qui entendais leur devis, je compris d’abord oU cela allait aboutir, et vil bien qu’il ne me restait pour échapper aux

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couteaux qu'un moyen, c'était de m'enfuir, comme je lis , rompant mon lien , et détalant , apri-s quelques ruades en l'air, du edté de la maison , ou j'entrai tout courant jusqu'en la salle a inauucr. I-à , le maître du loa;ls était àéidile avec ses hiites , les prêtres de la déesse. Knirant de vitesse lancé , je donne au travers des convives , et renverse du choc tables et guéridons. Je croyais avoir bien imaginé cela pour me tirerd'affaire, pensant qu'on m’allait arrêter et mettre quelque part en lieu sûr, pour me garder à l'avenir de semblables vivacités ; mais autrement en alla ; car me croyant enragé , CCS gens s'arment contre moi de coutelas et d'épieux , et étaient en point pour me faire un mauvais parti, si je ne me fusse sauvé dans une chambre voisine , où devaient coucher mes maîtres, et ou je ne fus pas plus tôt , qu'on m'y enferma sous clef.

I.e lendemain, au plus matin , nous partîmes, les mendiants et moi qui toujours portais la déesse, et vînmes en un autre gros bourg non moins habité que le premier , où ils s'aviscrent d'une toute nouvelle Invention, qui fut de dire que la déesse ne se pouvait bonnement loger en maison iHiurgeoise, mais qu'il la fallait mettre avec la divinité du lieu. Ces gens bien volontiers ouvrant le sanctuaire qu'habitait leurdéesse grandement honoréed'eux, y placèrent la nôtre fort révérencieusement. Pour nous, on nous donna logis en une assez pauvre maison. Étant demeurés là quelque espace de temps , et voulant ensuite se rendre à la ville voisine, mes maîtres redemandèrent leur déesse aux gens de l'endroit , qui les laissèrent entrer dans le temple, et eux-mêmes In reprendre. Après quoi nous nous mimes en chemin. Or est à savoir que ces bons prêtres , à l'heure du départ , entrés seuls dans le temple , en avaient dérobé une coupe de lin or, qui était là pour offrande, et l'emportaient caebée sous l'image de la déesse ; de quoi ceux du bourg s’aperçurent quand nous fumes partis , et envoyèrent gens après nous , qui étant a cheval , bien montes, ne mirent guère à nous atteindre, arrêtèrent ces co<|uins de mendiants, les appelant scélérats, impies, et redemandaient le vase sacré, lequel, ayant fouillé partout, ils trouvent nu giron de la dét«sc ; si prennent au corps mes larrons convaincus de ce sacrilège , les emmènent liés au bourg, et les retiennent en prison , pour le procès leur être fait ; et la déesse cependant, que j'avais jusque-là portée, fut pincée en un nuire temple, et la coupe remise en son lieu.

I.e jour suivant il fut résolu, par publique délibération, qu'on me vendrait et tout ce (|ui avait

appartenu à ces quêteurs, et je fus vendu de fait à un homme, non du pays, mais d'un village voisin , boulanger de son métier, qui ayant acheté le même jour au marché dix boisseaux de blé, me les met très-bien sur le dos, et me touche ainsi chargé vers ic lieu de sa demeure. Quand nous y fumes arrivés, d’almrd on me mène au moulin , où entrant je vis nombre de liêtes , dont j'allais être camarade, et y avait là plusieurs meules que CCS bêles faisaient tourner; partout ce n'était que farine. Quant à moi , comme nouveau venu qui avais porté tout le jour charge si pesante et chemine par la traverse, on me laissa reposer pour l'heure; mais le lendemain, dès qu'il fut jour, on me couvrit la tête d'un sac, puis on m'attache au bras de la meule. Je savais. Dieu merci, ce que c'était de moudre, l'ayant trop bien appris ailleurs; mais je n’en lis pas semblant , dont mal me prit ; car ces gens-là , me voyant faire le rétif, armés chacun d’un fort bâton, m'entourent que je n’en voyais rien, ayant la tête dans un sac , et tous à la fois me chargent d’un merveilleux accord, ce qui me ftt aussitôt partir et tourner comme un sabot ; par ou je connus qu'il est vrai ce que l'on dit eommunéraent , que sot est le serf qui attend pour obéir la main du maître.

Cependant je maigrissais à vue d’oeil, et devins bientôt si chétif, que le Imulangcr résolut de sc défaire de moi. Si me vend à un jardinier tenant un jardin, non guère grand, qu’il avait pris à afflcr. Celait la toute notre besogne. .Me voilà donc chaque matin portant des herbes au marché, lesquelles mon maître laissait aux revendeurs de telles denrées, puis me ramenait au logis , et là faisait devoir de fouir, semer , sarcler et arroser planclres et carreaux. Je demeurais tout ce temps oisif ; mais je n'en étais de rien plus aise ; au contraire, ma condition me semblait pire que jamais; car il était hiver alors, et le pauvre homme, qui ne gagnait pas de quoi se vêtir luimême, n’nvait garde de me couvrir contre le froid; avec ce que j'étais toujoura les pieds dans la boue, fors seulement quand il gelait, qu'a peine me pouvais-je soutenir sur le verglas et la I, rre dure. Pour vivre, nous n'avions tous deux que quelques méchantes feuilles de chicorée dont les plus amères me demeuraient.

Or, une fois entre les autres, nous nous en allions au jardin ; passe un homme de haute taille, soldat ainsi qu'on |x)uvait voir à sa soubreveste, lequel commence à nous parler dans le langage des Italiens, et demanda au jardinier où il allait

ou L’ANE.

avec cet éne. A quoi lui bonnement , comme Je pense, ne comprenant mot, le regardait sans rien répondre , ce que l'autre tint à mépris , se fdche et lui donne de son fouet. Le villageois saisit mon homme , d’un croc-en-jambe le renverse , l'étend au beau milieu du chemin, et le tenant sons soi terrassé, des pieds et des poings le meurtrissait, et d'une grosse pierre qu'il trouva. Le soldat , du commencement , se défendait quoique abattu, et le menaçait de son épée, par ou l’autre averti de ce qu'il devait craindre , lui tire l'épée du fourreau et la jette au loin , puis recommençait à le battre. Le soldat , se voyant en ce point, use de flnesse, fait le mort. L’autre prit peur, quand il le vit ainsi sans mouvement, et, tout effrayé, le laisse là , monte sur moi , pique à la ville , emportant avec soi l’épée. A la ville venu , il avait un compère, lequel sechargea du jardin; et lui , de crainte des poursuites , se retire avec moi chez on autre sien compagnon et ami. Le lendemain, ayant délibéré entre eux , ce qu'ils trouvèrent de plus expédient pour mon maitre , ce fut de le cacher dans un bahut. Quant à moi, on me lie les pieds, et à l’aide d'un bâton passé entre mes jambes, ils me portent à deux en une chambre haute , où l'on me tint enfermé.

Le soldat cependant, sur la route, ainsi que j’entendis depuis, s'étant relevé à toute peine, et acheminé vers la ville , moulu de coups et mal en point, fut rencontré de ses camarades , auxquels Il raconte tout au long ce qui lui était avenu , et l'action désespérée de ce maraud de jardinier. Eux aussitôt prennent son parti , et ayant , je ne sais comment , dé>couvert ou nous étions , y viennent accompagnés des magistrats du lieu et de leurs familiers, un desquels entré, fait sortir tout le monde de la maison ; tout le monde dehors , le jardinier ne paraissait point. Soldats décrier qu'il est dedans, et gens de répondre que non , et d'aflirmer avec serment n'y avoir céans homme ni béte, àne ni mulet que ce fût. Grand débat làdessus, grands cris de part et d'autre, grande rumeur dans tout le quartier. Moi qui de mon grenier entendais ce vacarme , toujours sot , et toujours curieux mal à propos, j’avance la tète un bien petit hors de la fenêtre pour regarder en bas, et voir ce que c’était. Mais je ne sus si bien faire, qu'ils n’aperçussent mes oreilles, et me voyant, tous s’écrièrent, et par ainsi ceux du logis furent convaincus de mensonge. On entre alors , on fouille partout ; mon maitre fut trouvé par les gens de justice, tapi dans son bahut. Ils le prennent, l’emmènent, le mettent en prison,

pour son procès lui être fait ; et moi, me dévalant tout ainsi qu’on m’avait guindé , ils me donnent au soldat pour dédommagement. S’il en fût ri et brocardé , de mon apparition là-haut et de la manière dont j’avais aidé à découvrir mon maître, il n’est jà besoin de le dire ; on en fit le dicton qui court : Guigne baudet à la fenêtre.

Ce que devint après cela le pauvre jardinier, je ne sais. Mais le soldat qu’il avait battu me vendit dès le lendemain, et eut de moi cinq beaux écus. Celui qui m'acheta était le serviteur d'un homme merveilleusement riche et puissant, faisant sa demeure ordinaire à Thessalonique , ville principale de .Macédoine; et voici quel était l'oflice de ce serviteur. Il préparait les mets particuliers du maître ; et il avait un frère dans la même maison , esclave comme lui , excellent pâtissier, et de plus panctier, qui faisait le pain pour leur seigneur. Ces deux vivaient, logeaient ensemble, ainsi que bons frères , toute besogne faisaient en commun , tout proflt partageaient entre eux. Ils m'installent en leur logis. Or, par le devoir de leur charge , ils assistaient aux repas du maître, et retournant en rapportaient force reliefs de toute façon, l’un de chair et de poisson, l'autre de tartes et de gâteaux, et laissant le tout à ma garde, s'en allaient au bain. Moi qui de si longtemps n’avais goûté pain ni viande, je quittais volontiers mon avoine pour faire honneur aux mets préparés par mes maîtres. Ils furent un temps qu'ils ne s'en donnèrent de garde rentrant au logis , et ne s'avisaient qu'il manquât chose de leur provision , à cause qu’il n’y paraissait guère sur la quantité, joint que j'usais de discrétion au commencement , et prenais de tout un peu; mais bientôt j'y Ils moins de façon, m’assurant sur leur peu de soin ; je choisissais le plus beau et le meilleur, dont je me bourrais à bon escient, comme s’il n’eût rien coûté, ce qui fit qu’ils s’en aperçurent et entrèrent en soupçon l'un contre l'autre, tant qu’ils en vinrent aux injures, s'appelant fripon, voleur, larron des communs profits, et de là en avant, tenaient compte de tout par le menu fort exactement .

Faisant si bonne chère, et vivant à mou aise, j’engraissais, et revins bientôt en meilleur point que jamais j’eusse été ; rond, poli, le poil luisant; c’était plaisir de me voir; dont les deux frères s’étonnèrent, ne pouvant comprcndrecomment je me portais si bien , quand toute mon avoine restait dans la mangeoire, sans que jamais j’y touchasse. lisse doutent du fait; et, pour s’en éclaicir, un beau jour font semblant de s'en aller au bain ; mais ils demeurèrent derrière la porte en aguct ,

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