‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 47 sur 199 · DAPHNIS ET CHLOÉ · texte numérisé non relu

DAPHNIS ET CHLOÉ

PRÉFACE >

La version faite par Amyot des Pastorales de Longus , bien que remplie d'agrément , comme tout le monde sait, est incomplète et inexacte ; non qu'il ait eu dessein de s'écarter en rien du texte de l'auteur, mais c'est que d’abord il n'eut point rouvragegrec entier, dont il n'y avait en ce temps-là que des copies fort mutilées. Car tous les anciens manuscrits de l^ongus ont des lacunes et des fautes considérables , et ce n'est que depuis peu qu’en en comparant plusieurs, on est parvenu à suppléer l'un par l'autre, et à donner de cet aiiteurun texte lisible. Puis, Amyot, lorsqu'il entreprît cette traduction , qui fut de ses premiers ouvrages, n'était pas aussi habile qu'il le devint dans la suite , et cela se voit en beaucoup d'endroits où il ne rend point le sens de Fauteur, partout assczclair et facile, faute de l'avoir entendu. Il y a aussi des passages qu'il a entendus et n'a point voulu traduire. Knfln, il a fait ce travail avec une grande négligence, et tombe à tous coups dans des fautes que le moindre degré d'attention lui etU épargnées. De sorte qu'à vrai dire, il s'en faut beaucoup qu'Ainyot ait donné en français le roman

* Voir, page la lollre à K. Rrnouard, et toute la polémique au ftujH iltr la découverte du fragment ; voir Au.«»i la Correspondance à crtte époque.

de Ixingus ; car ce qu'il en a omis exprès , ou pour ne l'avoir point trouvé daus son manuscrit, avec ce qu'il a mal rendu par erreur ou autrement, fait en somme plus de la moitié du texte de l'auteur, dont sa version ne représente que certaines parties, des phrases, des morceaux bien traduits parmi beaucoup de contre-sens, et quelques passages rendus avec tant de grâce et de précision, qu'il ne se peut rien de mieux. Aussi s'est-on appliqué à conserver avec soin dans cette nouvelle traduction jusqu'aux moindres traits d'Ainyot conformes à l’original, en suppléant le reste d'après le texte tel que nous l'avons aujourd’hui , et il semble que c'était là tout ce qui se pouvait faire. Car de vouloir dire en d'autres termes ce qu'il avait si heureusement exprimé dans sa traduction, cela n'eüt pas été raisonnable, non plus que d'y respecter ces longues traiuées de langage, comme dit Montaigne, dans lesquelles croyant développer la pensée de son auteur, car ü u'eut jamais d'autre but, il dit quelquefois tout le contraire, ou même ne dit rien du tout. St quelques personnes toutefois n'approuvent pas qu'on ose toucher a cette version, depuis si longtemps admirée comme uo modèle de grâce et de naïveté , on les prie de considérer que, telle qu'Amyot l'a donnée , personne ne la lit maintenant. Le Longus d'Amyot, imprimé

LES PASTORALES DE LONGUS

une wule fois il y a plus de deux siècles , n'a reparu depuis qu’avec une foule de corrections et des pages entières de suppléments, ouvrage des nouveaux éditeurs, qui, pour eu remplir les lacunes, et remédier aux contre-sens les plus palpables d'Amyot, se sont aidés comme ils ont pu d'une faible version latine, et ainsi ont fait quelque chose qui n'est ni Longus ni Amyot. C'est là ce qu'on lit aujourd'hui. Le projet n'est donc pas nouveau de retoucher la version d'Amyot ; et si on le passe à ceux-là qui n'ont pu avoir nulle idée de l'original, en fera-t-on un crime à quelqu'un qui, voyant les fautes d'Amyot changées plutôt que corrigées par ses éditeurs, aura entrepris de rétablir dans celte traduction, avec le vrai sens de l'auteur, lesbellcsetnaîves expressions de son interprète ? Un ouvrage , une composition , une œuvre créée, ne se peut finir ni retoucher que |iar celui qui l'a courue ; mais il n’en va pas ainsi d'une traduction, quelque belle qu'elle soit; et cette Vénus qu'.Vpelle laissa imparfaite, on aurait pu la termine/, si c'eût été une copie, et la corriger même d'après l'original.

-Vous ne savons rien de l'auteur de ce petit roman : son nom même n'est pas bien connu. On le trouve diversement écrit en tête des vieux exemplaires , et il n'en est fait nulle mention dans les notices que Suidas et Photius nous ont laissées de heauroup d'anciens écrivains : silence d'autant plus surprenant, qu'ils n'ont pas négligé de nommer de froids imitateurs de Longus, tels qu'AchilleTatius et Xénophon d'i^phèse. Ceux-ci contrefaisant son style, copiant toutes ses phrases et ses façan.s de dire, témoignent assez en quelle estime il était de leur temps. On n'imite guère que ce qui est généralement approuvé. Micétas Eugénianus , dont l'ouvrage se trouve dans quelques bibliothèques, n'a pre.sque fait que mettre en vers la prose de Longus. Mais le plus malheureux de tous ceux qui ont tenté de s'approprier son langage et ses expressions , c'est Eiimatbius, l'auteurdu roman des Amours d'Isméne et d'Isménias. Quant à Héliodore, ce qu'il a de commun avec notre auteur se réduit à quelques I raits qu'ils ont pu puiser aux mêmes sources, et ne suffit pas pour prouver que l'un d'eux ait imité l'autre. Quoi qu’il en soit , on voit que le style de Longus a servi de modèle à la plupart de ceux qui ont écrit en grec de ces sortes de fables que nous appelons romans. Il avait lui-même imité d'autres écrivains plus anciens. On ne peut douter qu'il n'ait pris des poètes érotiques , qui étaient en nombre infini , et de la nouvelle comédie, ainsi qu'on l'appelait, la dispo.sition de son sujet, et beaucoup de détails, ;lont même quelque-uns se reconnaissent encore

dans les fragments de Ménandre et des autres comiques. Il a su choisir avec goût, et unir habilement tous ces matériaux , pour en composer un récit où la gr.Ice de l'expression et la naïveté des peintures se font admirer dans l'extrême simplicité du sujet. Aussi aura-t-on peine à croire qu'un tel ouvrage ait pu iiaraitre au milieu de la barbarie du siècle de Tbéodose, ou même plus tard, comme quelques savants l'ont conjecturé.

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