UVRE IL
• savait bien mener mes vaches, et ne me pouvait
> faire venir mon Amaryllide. Car il n'est remède,
• ni breuvage quelconque , ni charme , ni chant,
• ni paroles qui guérissent ie mal d'amour, sinon
• le baiser, embrasser, coucher ensemble nue à
• nu. »
Philétas, après les avoir ainsi enseignés, se départit d'avec eux , emportant pour son loyer quelques fromages et un chevreau daguet, qu'ils lui donnèrent. Mais quand il s'en fut allé, eux, demeurés tout seuls, et ayant alors pour la première fois entendu le nom d'amour, se trouvèrent en plus grande détresse qu'auparavant, et, retournés en leur maison , passèrent la nuit à comparer ce qu'ils sentaient en eux-mémes avec les paroles du vieillard : « Les amants souffrent , nous souf-
• frons; ils ne fontcomptede boire ni de manger,
• aussi peu en faisons-nous ; ils ne peuvent dor-
■ mir, ni nous clore la paupière; il leur est avis
• qu'ils brûlent, nous avons le feu au dedans de
■ nous ; ils désirent s'entrevoir, las ! pour autre
• chose ne prions que le jour revienne bientôt. . C'est cela sans point de doute qu'on ap|>eilc
• amour; tous deux sommes enamourés, et si ne
• le savions pas. Mais si c'est amour ce que nous . sentons, je suis aimé ; que me manque-t-il donc ?
> Et pourquoi sommes-nous ainsi mal à notre aise 7 - A quoi faire nous cutre-cherchons-nous? Phi-
• létiis nous dit vrai ; ce jeune garçonnet qu'il a « vu en son jardin, c'est lui-même qui jadis ap- « parut à nos pères, et leur dit en songe qu'ils nous
• envoyassent garder les bêtes aux champs. Cora-
• ment le pourra-t-on prendre 711 est petit, et s'en-
• fuira ; de lui échapper n'est possible, car il a des
• ailes et nous atteindra. Faut-il avoir recours
• aux Nymphes 7 Pann'aidade rien Philétasquand
• il aimait .\ra.iryllidc. Essayons les remèdes qu'il
■ a dits, baiser, accoler, coucher nue à nu. Vrai
• est qu'il fait froid , mais nous l'endurerons. > Ainsi leur était la nuit une seconde école, en laquelle ils recordaient les enseignements de Philétas. '
Le lendemain, au point du jour, ils menèrent leurs bétes aux champs, s'entre-baiserent l'un l’autre aussitêt qu'ils se virent, ce qu’ils n’avaient oneques fait encore , et , croisant leurs bras , s'accolèrent ; mais le dernier remède .' ils n'osaient
se dépouiller et coucher nus. Aussi cût-ce été trop hardiment fait, non pas seulement à jeune bergère telle qu’était Chloé, mais même à lui Chevrier. Ils ne purent donc la nuit suivante reposer non plus que l'autre, et n'eurent ailleurs la pensée qu'à remémorer ce qu'ils avaient fait.
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et regretter ce qu’ils avaient omis à faire, disant ainsi en eux-mémes : ■ Nous nous sommes baisés ,
• et de rien ne nous a servi ; nous nous sommes
• l'un l'autre accolés, et rien ne nous en est
• amendé. Il faut donc dire que coucher ensemble
• est le vrai remède d'amour ; il le faut donc essayer
• aussi. Car pour sûr il y doit avoir quelque chose « plus qu’au baiser. •
Après semblables pensers , leurs, songes , aiusl qu'on peut croire , furent d'amour et de baisers , et ce qu’ils n’avaient point Ihit le jour, ils le faisaient lors en songeant, couchrà nue à nu. Dès le fin matin donc, ils se levèrent plus épris encore que devant , et chassant avec le sifflet leurs bêtes aux champs, leur tardait qu’ils ne se trouvaient pour répéter leurs baisers, et, de si loin qu'iis se virent , coururent en souriant l’un vers l’autre , puis s’entre-baisèrent, puis s’entre- accolèrent; mais le troisième point ne pouvait venir; car Daphnis n’osait en parler, ni ne voulait Chloé commencer, jusqu’à ce que l'aventure les conduisit à ce faire en cette manière.
Ils étalent sous le chêne assis l'un près de l'autre , et ayant goûté du plaisir de baiser, ne se pouvaient soûler de cette volupté. L’embrassement suivait quant et quant pour baiser plus serré, et en ce point, comme Daphnis tira sa prise un peu trop fort, Chloé, sans y penser, se coucha sur un côté , et Daphnis, en suivant la bouche de Chloé pour ne perdre l'aise du baiser, se laissa de mémo tomber sur le côté, et reconnaissant tous deux en cette contenance la forme de leur songe , longtcmpsdemeurèrentcouchésdela sorte, se tenant bras à bras aussi étroitement comme s'ils eussent été lies ensemble, sansy chercher rien davantage : mais pensant que cc fût le dernier point de jouissance amoureuse, consumèrent en ces vaines étreintes la plus grande partie du jour, tant que le soir les y trouva ; et lors, en maudissant la nuit, ils se séparèrent , et ramenèrent leurs trou|ieaux au tect. Et peut-être enfin eussent-ils fait quelque chose à bon escient, n'eût été un tel tumulte qui survint en ia contrée.
Des jeunes gens riches de Méthymne voulant passer joyeusement le temps des vendanges , et s'aller ébattre quelque peu au loin , tirèrent un bateau en mer, mirent leurs valets à la rame , et s’en v inrent dans les parages du territoire de Mitylène, pour ce qu'il y a partout bons abris pour se retirer, belle plage pour se baigner, et est bordée de beaux édifices, avec jardins, parcs et bois, que les uns nature a produits , les antres In { main de l'homme. En voyageant ainsi au longde
LES PASTORALES DE LONGUS
la c6te, et descendaut ci et U, où désir leur en prenait , iU ne faisaient mal quelconque ni déplaisir à personne , mais s’ébattaient entre eux à divers passe-temps. Tantôt avec des hameçons attachés d'un brin de fll au bout de quelque long roseau, ils péchaient, de dessus un écueil jeté fort avant en la mer, des poissons qui hantent autour des rochers; tantôt prenaient avec leurs chiens et leurs filets les lièvres qui fuyaient des vignes pour le bruit des vendangeurs; ou bien ils tendaient aux oiseaux , trouvant temps et lien favorables, et avec des lacs courants prenaient des oies sauvages, des halbrans, des outardes, et antre tel gibier de plaine dont ils avaient, outre le plaisir, de quoi fournir à leurs repas. S’il leur foilait quelque chose plus, ils l'achetaient au prochain village, payant le prix et au delà. Il ne leur fallait que le pain et le vin , et le logis aussi , car ils ne trouvaient pas qu'il fût sûr, étant la saison de l'automne, de coucher en mer, et, à cette cause, ils tiraient la nuit leur bateau û terre, peur de la tourmente pendant qu'ils dormaient Mais quelque paysan de là autour ayant affaire d'une corde dont on suspend la meule à presser le raisin , étant la sienne par aventure usée ou rompue, s'en vint de nuit au bord de la mer, et trouvant le bateau sans garde, délia la corde qui le liait, l'emporta en son lo^s, et s'en servit à son besoin. Le matin , ces Jeunes gens cherchèrent partout leur corde; mais nul ne confessait l'avoir prise ; par quoi , après qu’ils eurent un peu querellé avec leurs hûtes, ils tirèrent outre, et ayant fait environ deux lieues, vinrent aborder à ces champs où se tenaient Daphnis et Chloé , pour ce qu'il y avait, ce leur sembla, belle plaine à courir le lièvre. Or n’avaient-ils plus de corde pour attacher leur bateau , et à cette cause prirent du franc osier vert , le plus long qu'ils purent finer, le tordirent et en firent une hart , dont ils lièrent leur bateau à terre, puis léchant leurs chiens, se mirent à chasser, et tendirent leurs toiles aux passages qu'ils trouvèrent plus à propos. Ces chiens , en courant çà et là et aboyant , effrayèrent les chèvres de Daphnis, lesquelles abandonnèrent incontinent les coteaux , et s'enfuirent vers la marine, là où ne trouvant rien à brouter parmi le sable, aucunes plus hardies que les autres s'approchèrent du bateau, et rongèrent la liart d'osier vert dont il était attaché.
La mer était un peu émue d’un vent de terre qui se levait; le bateau une fois délié, les vagues le poussèrent, l'éloignèrent du Imrd, et le por-
taient en mer; de quoi les chasseurs s'étant apciv çus, les uns accoururent au rivage, les autres rappelèrent leurs chiens , et tous ensemble menaient tel bruit que les gens de là autour, pâtres , vignerons, laboureurs, les entendant, vinrent de toutes parts; mais ils n'y purent que faire. Car le vent fraîchissant toujours de plus en plus , mena la barque au gré du flot si roide et si loin , qu'elle fut tantôt hors de vue.
Par quoi ces jeunes gens, dolents outre mesure , perdant leur bateau, biens et tout, cherchèrent le chevTler qui devait garder les chèvres , et trouvant là Daphnis parmi les regardants, en chaude colère commencèrent à le battre et à le vouloir dépouiller; même y en eut un d’entre eux qui détacha la laisse dont il menait son chien , et prit les deux mains à Daphnis pour les lui lier derrière le dos. Lui, comme ils le battaient , criait, implorait l'aide d’un chacun, mais sur tous appelait à son secours Lamon et Dyras, lesquels accourus, tous deux verts vieillards , ayant les mains rudes, endurcies du labeurdes champs, prirent très-bien sa défense contre les jeunes Méthymniens, en leur remontrant qu'il fàllait entendre du moins ce garçon , pour voir s'il avait tort, et que chacun dit ses raisons. Ceux, de Méthymne le voulurent , et , d'un commun accord, on élut pour arbitre le bouvier Philétas, à cause que c’était le plus ancien qui se trouvât là présent , et qu’entre ceux de son village il avait le bruit d’être homme de grande foi et loyauté. Adonc les jeunes gens prenant la parole, firent en termes courts et clairs leur plainte de telle sorte, devant le juge bouvier.
* Nous étions descendus en ces champs pour
• chasser, et avions attaché notre barque au ri-
■ vage avec une hart d’osier vert , puis nous nous
• étions mis en quête avec nos chiens; et cepen-
• dant les chèvres de celui-ci sont venues, ont
• mangé l'osier dont notre bateau était attaché ,
• et par ainsi l’ont détaché : vous-mêmes l'avez
• pu voir emporté en pleine mer. Et ce qu'il y a
■ dedans perdu pour nous , combien pensez-vous « qu’il vaille? Combien d'habits et d'équipages! « combien de beaux harnais pour nos chiens I et
• de l’argent plus qu’il n'en faudrait pour acheter
• tous ces champs I En récompense de quoi , nous ^ voulons emmener ce méchant chevrler-cl ,1e-
- quel entend si mal le métier dont il se mêle ,
- que de hanter avec ses chèvres au long des pla-
• ges de la mer, comme s'il était marinier. - 'Voilà ce que dirent les Méthymniens. Daphnis
était tout moulu des coupe qu’il avait reçus ; mais