UVRE II
voyant Chloé présente, Il ne s'étonna de rien et I leur répondit franchement. • Je garde bien mes
• chèvres, et n’y a personne en tout le village qui
■ se soit jamais piaint que pas une d’elles ait rien
• brouté en son jardin , ni rompu ou gété un bour-
• geon dans sa vigne. Mais ceux-ci eux-mêmes
• sont mauvais chasseurs, et ont des chiens mal
• appris, qui ne font que courir çà et là, et aboyer
• tant et si fort, qu'ils ont effarouché mesché- > vres, et les ont chassées de la plaine et de la
• montagne vers la mer, comme eussent pu faire
• des loups. Or, àprésent elles ont mangé quelque
• osier; pouvaient-eiies emmi ces sables brouter
• le thym ou le serpolet? Leur bateau est péri en
• mer; qu’ils s’en prennent à la tourmente; mes - chèvres n'en sont pas cause. Voire mais il y
• avait dedans tant de biens , des habits, de l'ar-
■ gent? Et qui serait si sot de croire qu'un bateau
• portant tout cela n'eùt pour l'attacher qu'une
• hart d'osier? •
En disant ces paroles , il se prit à pleurer, et Ht grande pitié à tous les assistants; tellement que Philétas, qui devait donner sa sentence , jura le dieu Pan et les Nymphes que Daphnis n’avait point de tort , ni ses chèvres non plus, et que la ihute, si faute y avait, était aux vents et à la mer, desquels il n'était pasjuge pour la leur foire réparer. Ce néanmoins le bon Philétas ne sut si Lien dire que les Méthymniens s’enr contentassent; mais derechef en grande fureur prirent Daphnis , et le voulaient lier pour l’emmener, n'eêt été que les paysans, de ce mutinés, se ruèrent en criant sur eux, comme une volée d'étourneaux , et leur ôtèrent des mains Daphnis, qui se défendait bien aussi , et à son tour les chargeait. Si qu’à grands coups de pierres et de bâtons ils chassèrent les Méthymniens, et ne cessèrent de les poursuivre , qu’ils ne les eussent menés battant hors de leur territoire. Daphnis et Cbloé restés seuls , elle eut tout loisir de le conduire en la caverne des Nymphes, où elle lui lava le visage tout souillé du sang qui lui était coulé du nez; puis tirant de sa panetière un peu de fromage et du tourteau, elle lui en fit manger, et, qui plus le conforta, lui donna de sa tendre bouche un baiser plus doux que miel.
Ainsi échappa Daphnis de ce danger ; mais la chose n'en demeura pas là. Car ces jeunes gens de Hétbymnc , retournés chez eux à pied , au lieu qu'ils étaient venus en un beau bateau ; blessés et mal menés , au lieu qu’ils étaient partis gais et bien délibérés , firent assembler le conseil de lu ville, auquel ils retiuirent , en habits et contenance
I de suppliants , être vengés de l’outrage qu’ils avaient souffert, ne disant de vrai pas un mot, de peur que , s’ils eussent conté le fait comme il était alié, on ne se fût moqué d'eux de s’ètre ainsi laissé battre par des paysans , mais accusant hautement les Mityléniens de lesavoir pillés, et pris leur bateau sans autre forme de procès , comme en guerre ouverte.
Ceux de Méthymne ajoutèrent aisément foi à leur dire, pour autant mémement qu’ils les voyaient blessés ; et quant et quant estimant chose juste et raisonnable de venger un tel outrage fait aux enfants des plus nobles maisons de leur ville , décernèrent sur-le-champ la guerre contre les Mityléniens, sans leur envoyer ni héraut ni déclaration, et commandèrent à leur capitaine qu'il mit promptement en mer dix galères pour aller faire du pis qu'il pourrait en toute leur côte. Us pensèrent que ce ne serait pas sûrement ni sagement fait de hasarder plus grosse flotte à l’approche de l'hiver.
Le capitaine, dès le lendemain , eut dressé son équipage , et usant pour moins d'embarras de ses soldats mêmes au lieu de rameurs, alla fourrager toutes les terres des Mityléniens qui étaient voisines de la mer, là où il prit force bétail , force grain , vin en quantité , pour ce qu’il n'y avait guère que vendanges étaient faites, et grand nombre de prisonniers, gens qui travaillaient à ces ciiamps ; et aussi s'en vint débai-quer où gardaient leurs bêtes Daphnis et Chloé , courut le pays , ravit et pilla tout ce qu'il y trouva. Daphnis, pour lors , n'était pas avec son troupeau ; il était dans le bois à cueillir de la ramée verte pour donner l'hiver aux chevreaux, et, voyant du haut des arbres les ennemis dans la plaine, se cacha an creux d'un vieux chêne. Chloé , qui était demeurée avec les troupeaux , se cuida sauver de vitesse , et se jeta comme en un asile dans l'antre des Nymiflies, poursuivie jusqu'au lieu même, et là, priait au nomdesNymphes ces soldatsdene vouloir faire déplaisir niàelleniàsesbétes; maisenvoin. Car les gens de Méthymne, après avoir fait plusieurs vilenies et moqueries aux images des Nymphes, l’emmenèrent elle et ses bêtes , en la chassant devant eux à coups de houssine comme une clièvre ou une brebis; et voyant qu’ils avaient d^à plein leurs vaisseaux de toute sorte de butin , ne voulurent plus tirer outre, mais reprirent ta route de leurs maisons, craignant l’hiver et les ennemis.
Ainsi s'en allaient les Méthymniens à force de rames, faisant peu de chemin; car le temps fut si calme, qu’il ne tirait ni vent ni haleine quel-
LES PASTORALES DE LONGUS
conque; et Daphnb, sorti de son creux, sprès que tout ce bruit fut passé, s'en vint dans ia piaine où leurs bêtes avaient coutume de pêturer, et n'y voyant plus ni ses chèvres, ni les brebis, ni Cbloé, mais seulement les champs tout seuls , et la flûte de laquelle Cbloé se soûlait ébattre Jetée là , se prit à crier et pleurer ; et, en soupirant amèrement , s'en courait tantôt sous le fouteau à l'ombre duquel ils avaient accoutumé de se seoir, tantôt au rivage de la mer, pour voir s'il la trouverait point, et tantôt dans l'antre des Nymphes, où il l'avait vue fuir; et là, se Jetant par terre devant leurs images, se comptai gnit à elles, disant qu'elles loi avaient bien failli au besoin. • Chioé , disait-
• il, vient d'être arrachée de vos autels, et vous
• avez bien eu le cœur de le voir et l'endurer I elle . qui vous a fait tant de beaux chapelets de fleurs I
• elle qui vous offrait toqjours du premier lait !
• elle qui vous a donné ce flageolet même que Je
• vois ici pendu I Jamais loup ne me ravit une
• seule de mes chèvres, et les ennemis m'ont main- « tenant ravi le troupeau entier et ma compagne
• bergère aussi. Mes chèvres, ils les tueront et
• écorcheront incontinent ; les brebis , Ils en fc- « ront des sacrifices aux dieux , et Chioé demeu-
• rera en quelque ville loin de moi. Comment
> oseroi-Je à cette heure m'en aller devers mon « père et ma mère , sans mes chèvres , sans Chioé,
• pour être désormais misérable manieuvre ; car
■ il n'y a plus chez nous de bêtes que Je pusse
• garder? Mais non. Je ne bougerai d'ici, atten- « dant la mort ou d'autres enuemis qui m'emmè-
• nent aussi, llélas I Chioé, es-tu en même peine
• que moi ? te souvient-i I de ceschamps ? as-tu point
• de regret aux Nymphes et à moi ? ou si te recon-
> fortent nos brebis et nos chèvres prisonnières
• avec toi? »
Comme il achevait ces paroles, le coeur gros de chagrin, de pleurs. Il voilà pris d'un profond somme, et lui apparaissent les trois Nymphes, en guise de belles et grandes femmes , demi-nues , les pieds sans chaussure , les cheveux épars , en tout semblables aux images. Si lui fut avis, dès l'abord , qu'elles avaient pitié de lui ; puis d'elles trois la plus âgée lui dit en le réconfortant ; « Ne
• te plains point de nous , Daphnis ; nous avons « plas de souci de Chioé que tu n’as toi-même. - Nous en primes pitié dès lors qu’elle venait de
■ naître, et, abandonnée en cet antre, l’avons fait ' élever et nourrir. Car, afin que tu le saches,
• rien n’a de commun Chioé avec Dryas et scs
■ brebis, ni toi non plus avec l.amun. Et quant
■ à ce qui est d'elle, nous y avons déjà pourvu.
• Elle n’ira point prisonnière avec cts soldats a
• Méthymne, ni ne sera partie de leur butin.
• Pan, qui est là sous ce pin , et que vous n'ho-
• norez Jamais seulement de quelques fleurettes ,
• c’est lui que nous avons prié de vouloir secourir ■ Chioé, parce qu’il fréquente volontiers entre
• gens de guerre, et lui-même a conduit des
• guerres, quittant le repos des champs. limarche
• dès cette heure, dangereux ennemi, contre ceux « de Méthymne. Pourtant ne t'afflige point, mais
• te lève et t'en va consoler Lamon et Myrtale ,
« qui sont Jetés à terre comme toi , croyant que
• tu aies été pris et emmené sur les vaisseaux.
• Demain reviendra ta Chioé avec vue brebis et
• vos chèvres; et si les garderez encore et Jouerez
• de la flûte ensemble. Au demeurant. Amour
• aura soin de vous. >
Dapbnis ayant oui et vu telles choses, s’éveilla soudain en sursaut, et pleurant autant de Joie que de tristesse, adora les Nymphes, prosterne devant leurs images , et leur promit , si Chioé retournait à sauveté, de leur sacrifier la plus grasse de ses chèvres ; et courant au pin sous lequel était le dieu Pan , représenté avec les pieds d'un bouc , deux cornes en la tête , qui d'une main tenait sa flûte , et de l'autre arrêtait un boucquin , l'adora aussi, et le pria qu'il lui plût faire promptement revenir Chioé, lui promettant semblablement de lui sacrifier un bouc; et jusqu'au soir environ le soleil couchant , à peine ccssn-t-il .ses larmes et ses vœux pour le retour de Chioé. Enfin , ramassant sa fcuiilée , il s'en retourna au logis, où il Ata de grand émoi Lamon et Myrtale, et les remplit de liesse , puis mangea un petit , et s’en alla dormir ; mais ce ne fût pas sans pleurer, ni sans faire prière aux Nymphes qu'elles lui apparussent encore, et que le Jour revint bientAt, et avec le Jour, .selon leur promesse, Chioé. Jamais nuit ne lui fut si longue. Or, voici comme il en alla.
Le capitaine de Méthymne ayant navigué a la rame environ cinq quarts de lieue, voulut un petit rafraichir ses gens, las d’avoir couru le pays, et trouvant un promontoire assez avancé en mer, dont l'extrémité présentait deux pointes en manière de croissant , abri aussi sûr qu'aucun port , il y Jeta l'ancre sous une roclie haute et droite , sans autrement aborder, afin que de la cAte, à toute aventure, on ne lui pût faire nul déplaisir ; et ainsi permit à ses gens de se traiter et réjouir en pleine assurance. Eux ayant a bord foison de tous vivres, qu'ils avaient pillés , se mirent à manger, boire et faire fête , comme on fait pour une
UVTŒ IL
victoire. Mais dès que le jour (tit failli , et que la nuit eut mis fin à leur bonne chère , il leur (üt avis soudainement que la terre était toute en feu , et vers la haute mer entendirent un bruissement dans le lointain , comme des rames d’une grosse flotte qui (flt venue contre eux. L'un criait aux armes , l'autre appelait ses compagnons ; i’un pensait être jà blessé, l’autre croyait voir un homme mort gisant devant lui. Bref, il y avait tout tel tumulte comme en un combat de nuit , et si , n’y avait point d’ennemis.
Après une nuit si terrible , le Jour vint , qui les effraya encore davantage ; car ils virent les boucs de Daphnis et ses chèvres, les cornes toutes entortillées de rameaux de lierre avec leurs grappes ; ils entendirent les brebis et béliers de Chloé qui hurlaient comme loups ; clle-niéme on la vit couronnée de branchages de pin. Et en la mer se faisaient aussi choses étranges à conter. Car , quand ils pensaient lever les ancres , elles tenaient au fond ; quand ils cuidaient abattre leurs rames pour voguer, elles se rompaient. Les dauphins, sautant autour des vaisseaux, et les luttant de leur queue, en décousaient les Jointures. Et entendait-on du haut de la roche le son d'une flûte à sept cannes, telle qu'en ont les bergers; mais ce son n’était point plaisant à ouïr, comme serait le son d'une flûte ordinaire , ains épouvantait ceux qui l’entendaient, comme l’éclat imprévu d'une trompette de guerre : de quoi iis étaient tous en merveilleux effroi, et couraient aux armes, disant que c'étaient les ennemis qui les venaient attaquer, et ne savait-on par où ; et lors désiraient que la nuit revint , comme s’ils eussent dû avoir trêve quand elle serait venue.
Or , n'était celui parmi eux conservant tant soit peu de sens, qui ne connût clairement que tous ces prodiges venaient du dieu Pan , irrité contre eux pour quelque méfait ; mois ils n’en pouvaient deviner la cause, n'ayant touché chose qu’ils sussent appartenir à Pan ; Jusqu’à ce qu’en viron midi le capitaine, non sans expresse ordonnancedivi ne, s’endormit, et lui apparut Pan lui-méme, disant telles paroles ; • O méchants sacrilèges I comme
• avez- vous été si forcenés que d’oser emplir d’a-
• larme les champs que J'aime uniquement , ravir « les troupeaux qui sont en ma protection , et ar-
■ rachcr par force d'un lieu saint une Jeune fille
■ de laquelle Amour veut faire une histoire sin-
• guliere , et n’avez point eu de crainte ni de ré-
• vérence aux Nymphes qui le vous ont vu faire, " ni à moi aussi qui suis le dieu Pan ! Jamais vous - ne verrez Méthymnc , si vous y prétendez porter
« un tel butiii, ni jamais n'échapperez le son de
■ cette mienne flûte , qui vous a naguère effrayés. - Je vous ferai tous abîmer au fond de la mer et « manger aux poissons, si tu ne rends, et bien- « tût , Chloé aux Nymphes , à qui vous l’avez enlc-
• vée , et quant et elle ses brebis et tout le trou-
■ peau de chèvres. Pourtant, lève-toi sans délai , « et la remets à terre avec ce que Je t’ai dit, et
• Je vous conduirai tousdeux en vos maisons, elle « par terre, et toi par mer. •
A ces paroles, tout troublé, le capitaine Bryaxis ( car ainsi avait-il nom ) s’éveilla en sursaut , et de chaque galère oussitût faisant appeler les chefs, commanda qu’on cherchât , entre les prisonniers , Chloé Jeune bergère, et lût fait; et n’eurent pas de peine à la trouver, car elle était assise la tête couronnée de pin. Si la mènent au capitaine ; et lui , connaissant bien à cela que c’était pour elle qu’il avait eu cette apparition en dormant , la conduisit lui-méme à terre dans la galère capitainesse, dont elle ne fût pas plutôt hori , que du haut de la roche aussitôt on entend un nouveau son de flûte, non plus épouvantable en matière de l’alarme , mais tel que bergers ont coutume de sonner, quand c’est pour mener leurs bêtes aux champs; et brebis aussitôt du sortir du navire par l’cscale , sans broncher, et les chèvres encore mieux , comme cellesqui savaient Jà gravir et descendre tous lieux escarpés. Puis chèvres et brebis à terre entourèrent Chloé , bondissant , sautelant et bêlant , et semblaient s’éjouir avec elle de leur commune délivrance.
Mais les troupeaux des autres bergers et cbevriers demeurèrent où on les avait mis , et ne bougèrent de dessons le tillae des galères , comme n’étant point pour eux le son de la flûte ; de quoi tout le monde s’émerveilla grandement, et en loua la puissance et bonté de Pan. Et encore vit-on de plus étranges merveilles en l’un et en l’autre élément. Car les galères des Méthymniens démarrèrent d’elles-mêmes, avant qu’on eût levé les ancres , et y avait un dauphin qui les conduisait sautant hors de l’cau devant la capitainesse ; et sur terre un fort doux et plaisant son de flûte conduisait les deux troupeaux , sans que l’on pût voir qui en Jouait ; si que les brebis et les chèvres marchaient et paissaient en même temps, avec trèsgrand plaisir d’ouïr telle mélodie.
C’était environ l’heure qu’on ramène les bêtes aux champs après midi. Daphnis , apercevant de tout loin, d’une vedette élevée, Chloé avec les deux troupeaux : O Nymphes I ô Pan I s’écria-t-il ; et descendu dons la plaine, court à elle se jette
LES PASTORALES DE LONGUS
daosses bras, épris de si grande Joie qu’il en tomba tout pémé. A peine purent le ranimer les baisers mêmes de Chloé, qui le pressait contre son sein. Ayant enfln repris ses esprits, il s’en fut avec elle sous le hêtre, là où s’étant tous deux assis, il ne faillit à lui demander comme elle avait pu échapper des mains de tant d’ennemis; et Cbioé lui conta tout , son enlèvement dans la grotte , son départ sur le vaisseau , et le lierre venu aux cornes de ses chèvres , et la couronne de feuillage de pin sur sa tête; ses brebis qui avaient hurlé, le feu sur la terre , le bruit en la mer, les deux sortes de sou de dùte , l’un de paix , l’autre de guerre , la nuit pleine d’horreur, et comme une certaine mélodie musicale l’avait conduite tout le chemin sans qu’elle en vit rien.
Adonc, reconnaissant Daphnis le secours manifeste de Pan , et l’effet de ce que les Nymphes lui avaient promis, conta de sa part à Cbioé tout ce qu’il avait oui , tout ce qu'il avait vu , et comme , se mourant d'amour et de regret , il avait été par les Nymphes rendu à la vie. Puis ill’envoya quérir Dryas et Lamon, et quant et quant tout ce qui Ibit besoin pour un socrilice ; et lui-même, cependant , prit la plus grasse chèvre qui fût en son troupeau , de laquelle il entortilla les cornes avec du lierre, en la même sorte et manière que les ennemis les avaient vues, et, après lui avoir versé du lait entre les cornes , la sacrifia aux Nymphes, la pendit et l'écorcha , et leur en consacra la peau attachée au roc. Puis quand Chloé fut revenue , amenant Dryas et Lamon et leurs femmes, il fit rûtir une partie de la chair et bouillir le reste; mais avant tout il mit à part les prémices pour les Nymphes, leur epandil de la cruche pleine une libation de vin doux, et ayant accommodé de petits lits de feuillage et verte ramée pour tous les convives , se mit avec eux à faire bonne clière , et néanmoins avait toujours l’œil sur les troupeaux , crainte que le loup , survenant d’emblée, ne fit son coup pendant ce teinps-là. Puis tous ayant bien repu, se mirent à chanter des hymnes aux Ny mpbesqued’anciens pasteurs avaient composées. Iji nuit venue, ils se couchèrent en la place même emmi les champs , et le lendemain eurent aussi souvenance de Pan. Si prirent le bouc chef du troupeau , et, couronné de branchages de pin , le menèrent au pin sous lequel était l’image du dieu, et louant et remerciant la bonté de Pan , le lui sacrifièrent, le pendirent, l’écorchèrent, puis firent bouillir une partie de la chair et rûtir l’autre, et le tout étendirent emmi le beau pré sur verte feuillade. I-a peau avec les cornes fut I
au tronc de l’arbre attachée tout contre limage de Pan , offrande pastorale à un dieu pastoral ; et ne s’oublièrent non plus de lui mettre à part les prémices, et si firent en son honneur les libations accoutumées. Chloé chanta , Daphnis Joua de la flûte , et chacun prit place à table.
Ainsi qu'ils faisaient chère lie , survint de cas d’aventure le bonhomme Philétas, apportant à Pan quelques ciiapelets de fleurs, et des moissines avec les grappes et la pampre encore au sarment ; et quant et lui amenait son plus Jeune fil.s Tityre , Jeune petit gars ayant cheveux blonds et couleur vermeille , air vif et malin , et qui en courant sautait ne plus ne moins qu'un chevreau. Dès qu’ils aperçurent Philétas , ils se levèrent tous , allèrent avec lui couronner l’image de Pan, et suspendirent les moissines du bon Philétas aux branches du pin ; puis, lui faisant place parmi eux , le convièrent à leur repas. Or, quand ces vieillards eurent un peu bu , adonc commencèrent-ils à conter de leurs Jeunes ans , comme ils gardaient leurs bêtes aux champs , comme ils étaient échappés de plusieurs dangers et surprises d’écumeurs de mer et de larrons. L’un se vantait qu'il avait une fuis tué un loup , l'autre qu’après Pan il n'y avait homme qui sût si bien jouer de la flûte que lui. C'était Pliilétos qui se donnait cette louange. Daphnis et Chloé le prièrent qu’il leur voulût de grâce montrer un petit de sa science , et qu’en ce sacrifice fait à Pan , il honorât avec sa flûte le dieu amateur de tels sons. Philétas y consentit , encore que pour sa vieillesse il se plaignit de n’avoir plus guère d'haleine, et prit la flûte de Daphnis. Mais elle se trouva trop petite pour y pouvoir montrer beaucoup de savoir et d’artifice , comme celle de quoi jouait un Jeune garçon seulement ; par quoi il envoya Tityre en son logis , distant d’environ demi-lieue , pour lui apporter la sienne. L’enfant jette là sou huquelon, et s'en court comme un faon de biche; et cependant Lamun se mit à leur conter la fable de Syringe , pour laquelle apprendre il avait donné à un cbevrier de Sicile , qui en savait la chanson , un bouc et une flûte.
« Cette Syringe, leur dit-il, aujourd'hui flûte
• pastorale, jadis était une belle fille ayant voix
• mélodieuse et grande science de musique. Elle
• gardait les chèvres , chantait et se Jouait avec
- les Nymplics. Pan, qui la voyait aux champs ■ garder ses bêtes , Jouer, chanter, un jour vient
- à elle cl la prie de ce qu'il voulait, lui promet-
• tant faire que scs chèvres porteraient toutes <■ deux clievreaux à chaque portée. Elle se moqua