LIVRE
dri deux fut celle qu'il tua en Egypte , ce qu’on raconte en deux manières, comme la mort de Smerdis. Car le» Grees disent que Cambyse un jour faisait eombattre ensemble un lionceau et un Jeune Icvron, étant cette sienne femme et sœur à les regarder avec lui , et que comme le chien sc trouvait le plus faible, un autre Jeune chien , frère de ce levron , accourut à son aide , rompant le lien qui l'attachait : au moyen de quoi le lionceau fut vaincu par les deux levrons; que Cambyse prenait plaisir à voir ce combat ; mais elle assise près de lui pleurait, dont s'étant aperçu Cambyse lui en demanda la cause, et elle dit «pi'en voyant ce chien secourir et venger son Irèie, il lui souvenait de Smerdis ; qu'il n'y aurait uul qui jamais le voulût venger. C’est le récit des Grees, et que pour cette parole Cambyse la lit mourir; mais les Égj'pticns racontent autrement qu'eux deux étant à table assis, elle prit une laitue dont elle ôtait les feuilles une à une , lui demandant comment il la trouvait plus belle, ou dégarnie, ou bien feuillue, à quoi il répondit feuillue. Lors elle : « Ainsi fais-tu de la maison de Cyrus, que tu vas, dit-elle, effeuillant tout comme moi cette laitue ; ■ dont Cambyse irrité, lui sautant sur le ventre comme elle était grosse d’enfant , la fit avorter et mourir.
Tels actes furieux fit Cambyse a l'encontre de ses proches, soit vengeance d'Apis, soit autre cause qu'il y eût , étant nature comme elle est sujette à tant de maux. Aussi avait-il, ce dit-on, de naissance une grande maladie que quelquesuns nomment sacrée. Partant ne se faut étonner (|u’éprouvant en son corps si griève souffrance, il n’eût pas l’esprit sain. Autres actes pareils furent par lui commis envers les Perses. On raconte qu’un Jour il dit à Prexaspès, qui près de lui était le plus considéré , portait scs ordres , même avait son fils échanson de Cambyse , charge non des moindres aussi ; un jour il lui dit : « Prexaspès, que dit-on de moi et quoi homme pensent les Perses que je sois? .Maître, répondit Prexaspès, de, toutes choses ils le louent , si ce n'est qu'ils te croient trop adonné au vin. » Qu'il dit cela comme un langage que tenaient les Perses, à quoi l'autre en courroux repart : - Les Perses donc me disent trop adonné au vin ; ils me croient insensei , privé de jugement , et par ainsi leurpremierdire ne fut pas véritable? - De fait Cambyse auparavant, en un conseil oii assistait Crésus avec les Perses, ayantdemandè quel homme il leur paraissait être au prix de non père Cyrus, par les Perses fut répondu qu'il valait bien plus (pic son pere, ayant
tout ce qu’il avait eu, et l'Egypte encore et la mer. Voilà ce que dirent les Perses; mais Cresus fut mal satisfait de cette réponse, et prenant la parole dit ; • Je ne trouve pas, fils de Cyrus, (|ue tu sols égal à ton père, car il te manque un fils tel qu’il a laissé toi. > Lequel propos plut à Cambyse, qui loua la réponse de Crésus; et qu'en colère alors, remémorant ces choses, il dit a Prexaspès : • Tu vas tout à l’heure connaître s’ils disent vrai les Perses, ou si, parlant ainsi, ce sont eux au contraire qui ont perdu le sens; car avec ce trait si je frappe au milieu du cœur de ton fils que voilà là-bas devant ma porte , les Perses sans doute sont menteurs. Si je faux , dis qu'ils ont raison, et que je ne sais ce que je fais. - Cela dit, il tend son arc et du trait frappe l'enfant, le(|ucl étant tombé, il commandadel'ouvrir et regarder le coup, et qu'en effet le fer était au milieu du cœur. Sur quoi transporté d’aise et s’éclatant de rire, il dit au père : - 'Tu le vois, Prexaspès, je ne suis pas fou. Si sont eux , et ne savent ce qu’iis disent; mais toi , vis-tu jamais, dis-moi , archer aussi sûr comme je suis? - Et que Prexaspès le voyant du tout hors de sens, davantage craignant pour soi , répondit ; - Maître , le dieu ne tirerait pas plus juste. ■
C’était là scs œuvres alors. En une autre occasion , il fit sans nulle valable raison enterrer vifs par-dessus la tête douze des premiers personnages qui fussent en toute la Perse. Sur ces actions Crésus de Lydie le crut devoir admonester de telles paroles : - O roi, ne te laisse emporter à chaude colère de jeunesse, mais plutôt tâche à te modérer. Prévoyance en tout vaut sagesse, et n’est chose en quoi ne se doive regarder la fin. Tu fais mourir sans nulle raison gens de ton pays et enfants; mais si tu agis de la sorte, garde que les Perses un jour ne sc bandent contre toi. Ainsi m'a enchargé ton père et rwommandé de t'aviser et admonester pour ton bien. - Voila comme il le conseillait par amitié c|u'il lui portait; mais l’autre répond en ces mots ; « Tu m’oses donner des conseils , comme de vrai tu os bien gouverné ton pays et sagement guidé mon père , quand tu le fis passer r.Vraxe pour aller aux Massagetes, sur le point qu'eux voulaient passer et venir a nous ! Tu t'es (lerdu , n’ayant pas su régir ton l>ays, et as perdu Cyrus aussi , qui te crut lors , mais a ton dam; car voici venue l’occasion que je cherchais de t’en punir. » Ce disant , il prenait son arc pour le [x-rcer ; mais Crésus se sauva de viles.se dchoi-s, et lui ne le pouvant darder, dit à ses sTTviteurs de le prendre et le tuer. I.essrTvi-
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FRAGMENTS D’HERODOTE
leurs, comme Us connaissaient son humeur, cachent Crtsus en tclie intention que , si Cambyse se repentait et redemandait Crésus , eux ie lui rendant, en auraient quelque récompense, pour avoir sauvé Crésus ; que s’il ne se repentait , ni ne le regrettait, ils le feraient mourir. Peu après avint que Cambyse regretta Crésus, ce que voyant scs serviteurs , lui dirent qu'il était en vie. Cambyse fut aise d'apprendre que Crésus était encore en vie; mais il dit que ceux qui l'avaient ainsi conservé ne s'en trouveraient pas bien et qu’il les tuerait, comme il fit.
Il commit plusieurs tels excès contre les Perses et alliés durant le temps qu'il fut à Memphis , ouvrant les vieilles tombes et regardant les morts; il entra dans le temple de Vulcain , lit à l'image force moqueries. Car là l'image de Vulcain ne diffère en quoi que ce soit des Pataïques de Phénicie, que mettent les Phéniciens ft la proue de leurs trirèmes; et qui ne les a vues je lui dirai c’est la ligure d’un homme Plgmée. Pareillement Il entra dans le temple des Cabires, ou n’est permis d'entrer qu'au prêtre, et ces images il les brilla, non sans en faire grandes risi^. Elles sont semblables aussi à celles de Vulcain ; même on dit que ce sont ses enfants.
En somme, il me parait sans doute que Cambyse était hors de sens ; car il n'eût pas pris eu moquerie les religions et les coutumes; car si l'on proposait aux hommes de choisir entre toutes les lois établies les meilleures, après y avoir bien regardé, chacun s'en tiendrait aux siennes propres. .\insi pense chacuu ses lois être les meilleures de beaucoup ; et partant il n’est pas à croire qu’autre qu'un insensé ait pu se rire de tellis choses. Et qu 'ainsi soit quê tons les hommes penst'nt de la sorte en ce qui concerne les lois, d'autres preuves le font connaître et .singulièrement celle-ci. Darius un jour ayant mandé des Grecs qui demeuraient prt-s de sa re'sidcnce , s'enquit d’eux pour combien d'argent ils voudraient manger leur père mort. Eux répondirent que pour rien au monde; et Darius alors (U venir de ces Indiens nommés Calaties , lesquels ont pour u.sage de manger leurs parents, et leur demanda devant les Grecs, qui par un interprète entendaient ce qui SC disait, pour combien ils consentiraient à brûler le cor[)s de leur père. Ils s’écrièrent haut, le priant de ne proférer telles paroles. Ainsi sont ces choses réglées par l’usage dis différents peuples; et Pindare me semble avoir bien rencontré , disant coutume être reine du monde.
Au temps même de cette expéilitiun de Cam-
byse contre l’Égypte, les Lacédémoniens en firent une aussi contre Samos et Polycrate, qui s'étant soulevé tenait Samos , et d'abord avait départi la ville entre lui et ses deux frères, Pantagnotc et Syloson , depuis ayant tué l’un et chassé le plus jeune. Syloson tenait Samos toute, et la tenant contracta hospitalité avec .Amasis, roi d'Égypte, auquel il envoya des dons et en reçut d’autres de lui. Polycrate bientôt s’acernt, devint fameux en Ionie et dans ie reste de la G rèce. Quelque guerre qu'il entreprit , tout lui succédait à souhait. Il avait a lui cent galères à cinquante rames et mille archers , attaquait , pillait tout le monde indistinctement , disant qu'il obligeait davantage un ami en lui rendant son bien qu'il n'eût fait ne lui ôtaut rien. Il s'empara de plusieurs Iles, et de beaucoup de villes en terre ferme , prit les Lesbiens qu'il défit en combat naval allant avec toutes leurs forces au secours de Milct , et qui depuis creusèrent enchaînés tout le fossé autour de la forteresse dans Samos.
Amasis n’était point sans entendre parler des prospérité de Polycrate, voire même y prenait intérêt , et comme si-s succès allaient toujours croissant , il rérivit cèci dans une lettre qu'il lui adressa en Samos : • .Amasis à Polycrate ainsi dit : C’est bien douce chose d'apprendre le bonheur d'un hôte et ami ; toutefois tes grands succès nu me contentent pas. Je sais que la divinité est de sa nature envieuse. Partant j'aime mieux , moi et les miens, avoir chance dans mes affaires tantôt Iwnne, tantôt contraire, que non pas réussir en tout. Car oneques je n'ouïs parler d'aucun qui n’ait eu triste fin en prospérant toujours. Toi donc , si tu m'en crois , voici ce qu'il faut faire à ton trop de bonheur. Songe en toi-même ce que tu pi'ux avoir de plas précieux et qui plus te fdchôt a perdre, et le jierds et l'abtme tellement que jamais n'en soit nouvelle au monde ; et si dorénavant ton heur n'est mêlé de semblables disgrâces, use du remède que je t'enseigne. »
Ces paroles lues, Polycrate, comme II comprit que l'avis d'.Amasis était bon , chercha lequel de ses bijoux lui ferait plus de peine à perdre ; et cherchant voici ce qu'il trouva. Il avait un anneau monté en lingue d'or qu'il portait an doigt ; c’était une pierre d’émeraude , et l’ouvrage était de Théodore , fils de Téléclès de Samos. .Ayant délibéré de le perdre, il fil ainsi. Sur une galère à cinquante rames il mit des gens et s'em barqua, puis fit voguer en haute mer. Quand il fut loin des côtes de l'ile, ôtant cette bague de son doigt aux yeux de tous ceux qui étaient quant et lui à bord.