TRADUCTION LIBRE ET ABRÉGÉE DE PLUTARQUE
Il ne faut pas une bien grande force d'esprit pour comprendre que ni les richesses ni le pouvoir ne rendent heureux. Assez de gens sentent cette vérité. Mais de ceux qui la connaissent pleinement et se condnisent en conséquence , le nombre en est si petit qu’il semble que ce soit là l’effort le plus rare de la raison humaine. Tant de riches et de grands mécontents de leur sort n’en dégoôtent personne. Nul ne renonce à s’élever, s’il n'en a perdu l'espérance.
11 y a pourtant des exemples d'une certaine retenue dans ceux que la fortune rend ainsi arbitres du sort des peuples, et par là quelques-uns se sont distingués du vulgaire des ambitieux. C’est ce qui m’a plu dans cette vie de Pérlclès, que je traduis d'un auteurancien, et où j’ai trouvé deux choses remarquables : l’une , qu’étant né riche, il ne voulut pas le devenir davantage;
l’autre, qu'ayant été longtemps tout-puissant dons sa patrie, il la laissa libre. Voici donc ce qu’en dit Plutarque.
Il était du bourg de Cholarge , de la tribu Acamantide , issu par son père et sa mère de tout ce qu’il y avait de plus noble dans la république ; car .Xanthippe, qui battit les Perses à Myeaic, avait épousé .\garistc, de la famille de ce Clisthène, grand personnage en son temps, et d’une haute vertu, qui, ayant ehassé les Pisistratides, rendit la liberté à son pays, et en bannit à la fois, par un heureux accord entre les citoyens, la tyrannie et les factions. Agariste donc, étant grosse, réva qu’elle accouchait d’un lion , et peu de temps après mit au monde Pérlclès , beau , bien fait et bien conformé de tous ses membres, hors la tête, qu’il avait singulièrement oblongue et difforme ; à quoi font souvent allusion les poètes comhpies de
P£R1CLES
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ce temps-la ; et de la vient aussi que dans tous ses portraits il est représenté le casque en tête, les artistes ayant voulu cacher ce défaut.
On croit assez généralement que la musique lui fut enseignée par un certain Damon , quoique Aristote nomme Pythoclidc le maître qui montra cet art à Périclés. .Mais il parait que Damon , homme d'un mérite rare, sous ce titre apparent de maître de musique, avait auprès de lui Un emploi plus sérieux , et cachait le vrai but de ses leçons , qtii était de le préparer aux grandes affaires, en l’exerçant et le formant comme un athlete destiné aux combats de la tribune. Car c’est une chose à remarquer, et prouvée par nombre d’exemples, que dans ces Ktats [lopulaircs il fallait s'instruire en secret, et ne laisser apercevoir à des citoyens ombrageux nul dessein d'en savoir plus qu'eux. Ces précautions toutefois ne servirent de rien à Damon , qui , à la fin, soupçonné de vouloir rendre son élève plus propre à régner qu'à tirer des sons de sa lyre, fut mis au ban de l'ostracisme, et fournit aux poètes comiques une ample matière de sarcasmes contre Péricles. Sur la physique il entendit Zénon Lléate, qui, étant en même temps grand dialecticien, et de ceux qu'on nomme disputeurs, lui apprit l'art, propre à cette secte, d'embarrasser son adversaire dans un cercle de raisonnements et de conséquences contradictoires; mais celui de tous qu'il écoutait avec le plus d'assiduité, et auquel il dut aussi bien l'ascendant de son éloquence dans les assemblées que l'élévation de ses sentiments et la gravité de ses mœurs, ce fut -\naxagore de Clazomène, qu’on avait surnommé l'Esprit, soit à cause de sa pénétration dans les sciences naturelles, soit parce que , le premier, il attribua l'ordre de l'univers et l'origincdcschoses, non au hasard, comme les autres , ou à la nécessité, mais à une pure intelligence. Périclés, s’étant attaché à suivre ce philosophe, plein d’admiration pour un homme dont les pensées n’avaient rien que de noble et de grand, emprunta de lui nonseulement ces sublimes conceptions et ce langage épuré des bassesses |)opulaires , mais un aspect imjwsant, unedéeencedaus le maintien, un calme et une sérénité dans toute .sa personne, qu’aucune piission n'altera jamais, en tpioi il étonnait tout le monde. Un jour, par exemple , on raconte que sur la place publique un des plus effrénés coquins de la lie du peuple se prit à l'outrager de paroles, et ne ces.sa, tant que le jour dura, de lui dire toutes les injures dont il se [)ouvait aviser, tandis (juePerieles, sans lui répondre un mot, parlait
à ceux qui se présentaient , et expédiait les affaires. Le soir venu , il se retira aussi tranquille qu'a l'ordinaire , et toujours suivi de ce même homme qui continuait ses invectives. Enfin , sur le point de rentrer, comme il était déjà nuit close, il fit prendre un flambeau à un de ses esclaves , et lui ordonna de reconduire cet homme jusque chez lui. Cependant le poète Ion prétend que Périclés avait dans les manières une roideur et une sécheresse qui ne plaisaient pas généralement; qu'à travers cette dignité de son air et de scs discours perçaient trop visiblement l'orgueil et le dédain, et qu'on goûtait bien davantage la conversation aimable et l'affubilité de Cimon. Mais ne peut-on pas croire aussi que, comme au théâtre en ce temps-là il était d’usage que lu même poète donnât la i>arodie avec la tragédie , Ion, habitué à faire l’un et l'autre, n'a pu s’empêcher de rabaisser par quelque trait satirique la gravité de Périclés, et que Zénon n'avait pas tort d’exhorter ceux qui trouvaient dans la réserve de ce grand homme un air de suffisance , à se garder d’en avoir plus avec moins de sujet? Un autre avantage qu’il dut aux leçons d’Anaxagore, ce fut d'être affhinchi de la superstition et de ces terreurs qu'impriment les phénomènes de la nature à ceux qui en ignorent les causes. Sur cela, les auteurs sont d’accord qu’il fit paraître en toute rencontre un esprit exempt de préjugés, et qu'aux prodiges apparents qui pouvaient produire sur les autres de sinistres impressions, il opposait un examen d’où résultait ordinairement qu’on reconnaissait pour une chose toute simple et toute naturelle ce qui d'abord avait paru miraculeux et terrible.
Étant jeune , il SC montrait peu , et appréhendait même de jmraîtrc eu publie ; car on lui trouvait dans les traits beaucoup de l'air de Pisistratc, et au son agréable de sa voix, à la tournure vive et gracieu.se de ses expressions , tous les vieillards qui avaient connu Pisistratc se récriaient sur la ressemblance. Sa fortuned'ailleurs, sa naissance , ses linisonsavec les premières familles lui faisaient craindre l'ostracisme ; il ne voulait se mêier de rien, payait de sa personne à la guerre, et en temps de paix ^ tenait coi. Mais quand Aristide fut mort , Thémistocle banni , Cimon occupé au dehors dans des expéditions lointaines, alors il se livra au peuple, quittant, contre son naturel qui n’était rien moins que populaire , les riches et la noblesse pour se joindre à la multitude. Il voyait que le peuple, auquel on aurait pu aisément le rendre sus|)ect , était bien plus à ménager
PÉRICLÊS.
que le parti aristocratique dévoué à Cimon ( car Cimon était à la tête de ce qu’ou appelait les honnêtes gens ) ; et tant pour se faire au besoin un appui contre lui , que pour être à i'abri de toute persécution , ii voulut avoir des amis dans la faction opposée ; ce fut alors qu’il adopta un genre de vie particulier. On ne le vit plus sortir que pour aller au sénat ou à la place publique, et jamais depuis il n'y eut , quelque invitation qu’on lui fit, ni fête, ni amusements, ni repos dont il voulût être , tellement que durant sa longue carrière politique il ne mangea hors de chez lui qu’une seule fois au mariage de son cousin Eury ptolème , encore se rctira-t-ii aux premières libations ; il est certain que l’epanchcment des conversations ne se conciiie guère avec la gravité , et que cette dignité qu’exige la représentation se peut malaisément garder dans les entretiens familiers ; mais il faut convenir aussi que la vraie vertu brille d’autant plus qu'on la voit de plus près , et que de la vie d'un homme de bien , le plus beau n’est pas sa conduite publique , mais ses mœurs privées. Périclès ne voulait point que le peuple , accoutumé à le voir, pût quelque Jour s’en lasser; il se montrait par intervalles, ne parlait pas sur toutes les affaires , ni ne paraissait û tout propos , mais, se réservant, selon le mot de Critolaüs, comme la galère sacrée, pour les grandes occasions, il laissait le reste du temps courir sur l’ennemi d’autres orateurs, ses amis ou ses partisans, l’un desquels était, dit-on, cet Ëphialte qui 6ta tout pouvoir à l’Aréopage, versant à pleine coupe, comme parle Platon , la liberté toute pure A scs concitoyens, d’où il arriva que le peuple, de jour en jour plus fougueux, ne connut bientôt plus de frein; et ayant mordu l’Eubée (ce sont les propres termes d’un poète contemporain), sc jeta ensuite sur tes Iles.
Ce fut pour acquérir te langage qui convenait à un rôle si noble qu’il rechercha l'entretien d’Anaxagore; et l'étude de la philosophie répandit encore une teinte plus forte et plus mâle sur son éloquence naturelle. De lû lui vint, au dire de Piaton , cette grandeur dans les idées , cette rapidité d'expression si vantée , dont les soins d' Anaxagore développaient en lui le germe inné, et de là vint aussi sans doute le surnom qu’on lui donna. Quelques-uns croient toutefois qu’à cause des magniQqucs ouvrages dont il embellissait Athènes, on le nomma Olympien ; ce fut , suivant d’autres, à raison du pouvoir qu’il exerçait en paix comme en guerre ; et rien n’empêche, à dire yrai , que plusieurs motifs n’y aient contribué.
Mais dans les comédies qu’on représentait alors, toutes pleines de traits contre lui, on voit clairement que la force admirable de ses discours lui avait fait donner ce surnom, puisqu’il y est dit que sa parole foudroie, que son éloquence est un tonnerre, et autres pareilles expressions. Il y a aussi un mot de Thucydide, qui, bien que dit en plaisantant , donne une idée des grands talents de Périclès comme orateur. Ce Thucydide lui fût longtemps opposé dans le gouvernement ; et un jour interrogé par Archidamus quel était le meilleur lutteur de lui ou de Périciès : Quand je l’ai mis sous moi, dit-il, il soutient qu’il n’est pas tombé, et te persuade aux spectateurs. On sait néanmoins que Périclès ne se hasardait point sans quelque crainte à parler dans une assemblée , et qu’en montant à la tribune il demandait pour lui aux dieux de ne rien dire qui pOt paraître ou déplacé ou contraire aux intérêts de la république. Il n’a laissé malheureusement nul écrit, et nous n’avons de lui que scs décrets et quelques mots qu’on cite. Comme , par exemple , qu’il appelait Egme une paille dans l’oeil du Pijrée. C’était aussi lui qui disait : Je vois d’ici la guerre qui s’avance du côté du Péloponèse. Et un jour ayant vu Sophocle, dans quelque fonction qu’il exerçait avec lui , regarder attentivement une fille très-belle : Un magistrat, lui dit-il , doit fermer à toute séduction non -seulement les mains , mais les yeux. Et ce que rapporte Stésimbrote , que, faisant l’oraison funèbre de ceux qui périrent à Samos , il les disait immortels de même que les dieux : Car nous ne voyons point les dieux, disait-il, mais par les hommages qu’on leur rend , et par les biens qui nous viennent d’eux, nous connaissons leur existence et leur immortalité; il en est ainsi de ceux qui meurent pour la patrie. C’était là le fond de son discours.
Mais attendu que Thucydide nous représente l’administration de Périclès comme une vraie aristocratie qui , en conservant la forme du gouvernement populaire, laissait effectivement toute l’autorité dans les mains d’un seul homme , et que d’autres l’accusent d’avoir corrompu le premier la multitude à force de dons, de partages, de dilapidations, prétendant que par lui le peuple, ainsi mal accoutumé , devint paresseux et turbulent, de sage et laborieux qu’il était, examinons d’après les faits comment eut lieu ce changement. D’abord, comme nous l'avons dit, dans le dessein de sc prémunir contre le crédit de Cimon, il se rangea du côté du peuple ; mais ne pouvant
PÉRICLÈS
par sa fortune , faire les mêmes dépenses que lui , qui tenait table ouverte à tous venants, secourait les pauvres de son argent, donnait aux Jeunes de quoi s’occuper, aux vieux de quoi vivre et se couvrir, livrait scs jardins ouverts et ses champs sans clêture à qui voulait s'y pourvoir; Périclès, pour effacer ces profusions, imagina de distribuer les deniers publics , ou , selon d’autres, cette idée lui vint de Démonlde. Alors commencèrent les dons et les largesses de tout genre. On s'habitua à recevoir de l'argent pour assister aux Jeux , pour voter aux assemblées, pour Juger; et de la sorte Périclès, ayant gagné l’affection de la multitude, s'en servit contre le sénat de l’Aréopage, dont il ne faisait pas partie, n’ayant eu aucune des charges nécessaires pour cela : c'étaient celles d'archonte , de thesmothète , de roi et de polémarque, charges qu’on tirait au sort anciennement , et après lesquelles on montait à r.\réopagc. Il abaissa donc ce corps, dont la Juridiction fut presque réduite à rien par Épliialte ; puis son crédit augmentant de Jour en Jour, il fit enfin exiler Cimon , qui subit l'ostracisme comme ennemi du peuple et ami de Lacédémone, malgré toutes scs victoires et les dépouilles des barbares dont il avait rempli la ville. Ainsi s’éleva tout d’un coup le pouvoir de Périclès par la faveur populaire.
Le bqnnisscmcnt de l'ostracisme durait dix ans selon la loi; mais dans l'intervalle, Cimon crut avoir trouvé l'occasion de démentir par des faits ces liaisons dont on l'accusait avec les Lacédémoniens, quand ceux-ci ayant attaqué le territoire de Tanagre, les Athéniens marchèrent contre eux. Car alors, comptant sur l'amour de ses concitoyens, il osa venir é l'armée, et se mettre en rang, pour combattre avec ceux de sa tribu, qui l’auraient admis volouticrs, si les partisans de Périclès ne l’eussent fait chasser comme banni. Dans cette bataille, Périclès se distingua fort par sa bravoure ; et ce fut , à ce qu’il parait , de toutes les affaires où il se trouva celle qui lui fit le plus d'honneur; ma’is les amis de Cimon, ceux-là même que Périclès voulait foire bannir avec lui comme partisans de I.acédémone , y furent tués tous Jusqu'au dernier. Le regret qu'on en eut fut extrême, et les Athéniens, battus sur leur frontière , menacés pour la campagne suivante d'une guerre encore plus vive , redemandaient Cimon ; ce que voyant Périclès, loin de s’opposer au vœu public, il proposa lui-même le décret de son rappel. Cimon , de retour, fit la paix avec tout le contiuent; cor on le considérait à Lacédémone autant (ju'on y détestait Périclès et son parti. Quelques-
uns ajoutent à ceci que le rétablissement de Cimon ne fut proposé par Périclès qu’après un accord fait entre eux par l’entremise d'une sœur de Cimon, nommée Elpinice, en vertu duquel il devait, lui, commander au dehors les forces qu’on envoyait contre le roi , et Périclès conserver l’administration intérieure, en demeurant à Athènes. Déjà une autre fois on s’était aperçu que les démarches d’Ëlpinice auprès de Périclès avaient eu le pouvoir de l'adoucir; car dans le procès de Cimon , Périclès fut un des accusateurs nommés par le peuple , et quand Elpinice vint le solliciter chez lui, on conte qu’il sc prit à rire : Ces nétjodations, lui dit-il, Elpinice, ne sont plus de ton âge. Néanmoins , dans le cours de l’affaire , il ne parla qu'une seule fois, pour remplir le devoir de sa charge, et nul ne parut ménager autant que lui l'accusé. Après cela, quelle foi mérite Idoménée, quand il impute à Périclès d’avoir fait assassiner par Jalousie et par envie Éphialtc , son ami si attaché à son parti et à ses principes dans le gouvernement? On ne sait en vérité ou il a pris tout ce fiel qu’il verse sur un grand homme , non sons doute irrépréhensible , mais qui toute sa vie montra une douceur dans ses mœurs et une générosité incompatibles avec des crimes si odieux. Que le parti des nobles, redoutant Ëphialte comme persécuteur implacable et dénonciateur de tous ceux qui s'enrichissaient aux dépens de l’État, l'oit fait secrètement périr par le moyen d'un certain Aristodicus de Tanagre, c'est ce que dit Aristote , et qui parait plus probable.
Cimon mourut commandant l’armée athénienne en Chypre. Mais la noblesse, qui voyait Périclès , déjà trop grand, s’élever encore, voulant lui opposer quelqu’un qui arrêtât son ambition et partageât l’autorité , devenue presque nwnarchique, mit en avant Thucydide, homme sage , parent de Cimon , mais moins guerrier, plus politique, propre aux affaires et aux conseils, qui , ne bougeant de la ville, fut l'étemel antagoniste de Péricliîs dans les assemblées, et rétablit l’ancienne lutte des orateurs à la tribune. Il sépara du peuple ceux qu'on appelait les honnêtes gens, lesquels, mêlés et confondusjusqu'alorsdans la foule, perdaient par là tout crédit et toute considération , et , de leurs efforts réunis en quelque sorte au bout du levier, fit une puissance considérable. Car auparavant , une légère différence dans l'habillement était tout ce qui distinguait les deux partis^ mais cette nouvelle dissension, tranchant tout d'un coup entre eux , mit d’un cftté le peuple , et de l'autre les grands , sous divers noms et
PERICIÆS.
livrées de facticms opposées. Perielès, alors contraiot de laisser un peu flotter les rênes du gouvernement, se mit à caresser plus que jamais ses concitoyens, ayant soin que les spectacles, les fêtes, les banquets publics, se succédassent presque sans cesse, et multipliant leurs plaisirs, toujours ennoblis par les arts. Il faisait partir tous les ans soixante navires que montaient des Jeunes gens soldés pendant huit mois de l'année pour s'instruire et s'exercer aux manœuvres de mer. Il envoya mille colons dans la Chersonèse, à Naxos cinq cents la moitié de ce nombre à Andros, et dans 1a Thrace mille, qui devaient se joindre aux Bisaltes, sans parler de ce qu'il fit pour repeupler Sibaris sous le nom de Tlmrium. Le bien qui résultait de toutes ces migrations , c'est que l’État se débarras.sait d'une multitude oisive et inquiète. On donnait à plusieurs familles des établissements qui soulagôiient le peuple ; on plaçait auprès des alliés des surveillants capables de leur en imposer et de les tenir dans le devoir.
Mais ce qui faisait le plus d'honneur à In nation et d’envie aux étrangers, qui seul aujourd'hui rappelle & la Grèce son ancienne gloire, et fait foi de sa. grandeur passée, la magniflcence des ouvrages publics fiit précisément ce qu'on reprocha le plus à Péricite , et sur quoi ses ennemis se récriaient davantage. Athènes, selon eux , se déshonorait et s'allait attirer des querelles de tous c6tés , en disposant ainsi du trésor de Délos. Pour enlever cet argent , le.prétexte de le mettre en sûreté, hors de la portée des barbares , devenait , disaient-ils , ridicule depuis les victoires de Cimon. Que dira la Grèce, et comment prendrat-elle la violation ouverte d’un dépôt si sacré , quand elle verra les subsides payés par toutes les villes pour la défense commune servir a l’embellissement et au luxe d’une seule, qui , comme une impudique, cherche pour sa |>arure les métaux ciselés et les pierres les plus précieuses? A cela , Péricli's répondait : « Qu'on ne devait aux
• alliés nul compte de cct argent , tant qu’on fe-
- rait pour eux la guerre sans qu'il leur en coûtât
- un homme ni un vaisseau ; et qu’en recevant > leurs subsides, Athènes était quitte envers eux ■ quand elle battait seule l’ennemi commun. ^ Qu’après les dépenses de la guerre, ces richesses
• ne se pouvaient mieux employer qu’à des tra-
• vaux utiles pour le présent et glorieux pour l'a-
• venir, qui , animant tous les arts , occupant tous
• les bras, entretenaient dans le peuple une con-
• tinuelle activité, aussi utile au repos public
• qu’aux fortunes particulières. • De fait , la jeu-
nesse qui servait ou a l'armée ou sur mer, vivait aux dépens de l'État. Voulant donc que la multitude et les artisans eussent part , mais non sans rien foire , aux mêmes avantages , il porta le peuple à entreprendre ces grands édiflees et ces beaux ouvrages, qui demandaient beaucoup du travail et de temps ;afln que, chacun y étant employé et payé selon ses talents, personne, s'il sc pouvait, n’eût à se plaindre de la patrie; car .àthènes rassemblant, au moyen du commerce, toutes les matières que les arts pouvaient mettre en œuvre, possédait aussi , en nombre infini, des artisans dont les diverses professions formant comme autant de corps que ces travaux vi viflaient, chaque art distribuait, en quelque façon , à tous ceux qui l'exerçaient, la richesse de l'État.
A mesure que s’élevaient ces ouvrages, surprenants par leur grandeur, inimitables pour le goût et pour l'élégance ( ce temps étant celui des plus flimeux artistes qui , dans ce travail , cherchaient à se surpasser eux-mêmes ) , ce qui étonnait davantage , c'était la rapidité de l’exécution ; car ces monuments, dont chacun paraissaitexiger des siècles pour sa construction , et devoir faire honneur à plusieurs magistrats , furent tous achevés sous Péricles. Onditque le peintre .àgatharque un jour, en présence de Zeuxis , se vantait d’avoir le travail facile , et de finir promptement ses tableaux ; Moi, dit Zenxis ,je suis lony temps à ce que jefais, mais c'est pour longtemps. Il semble, à vrai dire , que cette facilité , cette promptitude d’exécution qui coûtent peu à l’ouvrier, ne donnent guère à l’œuvre une beauté durable, m cette perfection que respecte le temps ; et c'est ce qui rend plus admirables les ouvrngcsdc Perielès, faits en peu d'années pour l’éternité. Car à peine achevés, ils parurent anti((ues par leur beaule majestueuse, et après tant de siècles, ils ont aujourd'hui la grâce de la nouveauté. Au reste, tout était conduit par Phidias, qui avait la direction générale de ces ouvrages, chaque partie étant d'ailleurs confiée séparément à des architectes ou autres artistes, tons grands maîtres dans leur état. Ainsi Callicrate bâtit le Parthénon avec Ictinus; le temple d'ÉleusIs , commencé par Corœhus , qui l’éleva jusqu’au second ordre , fut après sa mort achevé par Métagène. Xénwles lit le couronnement de l’Anactoxon ; et la longue muraille, dont Socrate avait entendu proposer la construction par Périclès, est aussi de Callicrate. Quant B rOdéon , sa forme et son plan représentent , eorame on sait , la tente du roi de Perse, et Périclès le destina aux combats de mu-
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PÉRICLES.
sique, qu'il institua le premier, pour la fête des Panathénées. Ayant fait passer le décret qui les ordunnait , il fut chargé par le peuple de régler la distribution et le sujet des différents prix, et depuis lors rOdéon servit toujours au même usage. L’architecte Minésiclès bâtit en cinq ans le frontispice de la citadelle appelée les Propylées. Pendant qu'on y travaillait , un accident singulier fit voir que Minerve non-seulement agréait ces embellissements d’un lieu qui lui était consacré , mais protégeait effleaeement ceux qui s'y employaient. Un des meilleurs ouvriers et des plus zélés pour ce pieux travail , étant tombé de fort haut, se trouvait si maltraité de sa chute, que les médecins en désespéraient. La déesse apparut en songe à Périclès , et lui indiqua un remède au moyen duquel cet homme fut promptement rétabli. On voitdans lacitadelleuneflgure debronze de Minerve Hygiea, élevée par Périclès â cette ocrasion , avec un autel qui n’existe plus. Phidias faisait lui-même la chapelle dorée de la déesse, et son nom se lit sur la colonne. Mais il était chargé de tout, comme nous avons dit, et l’amitié de Périclès le mettait fort au-dessus des autres artistes , ce qui leur fit tort à tous deux ; car il se répandit un bruit qbe des femmes libres , sous prétexte de voir les ouvrages de Phidias, venaient chez lui pour Périclès , et les poètes comiques ne manquèrent pas de jouer sur leurs théâtres ces intrigues, vraies ou supposées, dans lesquelles on nommait surtout la femme d’un certain Méiiippe, fort attaché à Périclès, et son lieutenant à l’armée. Mais faut-il s’étonner que ces poètes satiriques de profession , et nourris dans la médisance , immolassent aux risées d’un peuple jaloux la réputation des grands, lorsqu’on voit Stésimhrote, en haine de Périclès, noircir par des calomnies aussi absurdes qu'impies la femme de son propre fils? et combien , dans la recherche de faits si anciens , la trace du vrai n’est-ellc pas diflleile â suivre, après que la faveur ou l’animosité , l’envie ou la flatterie , ont présidé aux récits des contemporains , et corrompu dans sa source la vérité historique?
Comme les orateurs du parti de Thucydide déclamaient contre Périclès, criant que de telles dépenses absorbaient fonds et revenus, et ruinaient la république , Périclès un Jour, en pleine assemblée, dit au peuple : Il vous semble donc, Athéniens, que ces bâtiments coûtent trop? — Beaucoup trop, répondit le peuple tout d’une voix. — Eh bien! rcprit-il, ne payez rien, ce sera moi qui payerai tout; mais J’en ferai la dé-
I dicace, et je serai seul nommé dans Us inscriptions. A ces mots , toute l’assemblée ( soit qu’on fût piqué de Jalousie ou frappé d’admiration d’une offre si magnanime ) s’écria qu’il fit ce qu’il fallait, et disposât des fonds publics sans rien épargner.
A la fin , les choses en vinrent au point que tous deux étant, Thucydide et lui, ballottés aux suffrages du peuple pour le ban de l’ostracisme , ce fut Thucydide qui succomba , et qui , allant en exil, laissa Périclès son rival. Celui-ci, dès qu’une fols affranchi de toute concurrence il eut concentré en lui seul les forces des différents partis , et réuni dans sa main tous les fils de l’autorité avec l’influence d’.\thènes dans les affaires générales de la Grèce et des barbares, dès lors il ne fut plus le même , on ne le vit plus caresser le peuple comme auparavant , et au lieu de cette administration molle et complaisante qui flottait au gré des passions de la multitude , montant le gouvernement sur le ton sévère de la monarchie , le plus souvent il trouvait ses citoyens dociles et cédant aisément à la persuasion ; mais quelquefois obligé de les tancer pour leur bien, il en usait comme un médecin, qui tantêt flatte, et tantêt gronde son malade pour lui foire endurer des traitements douloureux et des privations salutaires. Car il ne se pouvait guère que ce peuple, maître de lui-même, et abusant souvent d’une liberté sans bornes, n’eût contracté de grands vices, dont une main légère et ferme était seule capable de le corriger, en employant comme aides la crainte et l’espérance pour tempérer sa fougue et régler son ardeur. Périclès prouva ce que dit Ptaton, que l’éloquence est ce caducée de Mercure qui conduit les âmes, et que son grand objet est de manier les passions et les mœurs du moyen de certains accords qui demandent une touche délicate et un sentiment exquis des convenances. Il n’eût pourtant pas exercé, comme l’observe Thucydide, par la seule puissance de la parole , cet ascendant sur les esprits , sans l’opinion qu’on avait de son intégrité à l’épreuve de l’or et de toute tentation. Il est vrai qu’on ne pouvait guère penser autrement d’un homme qui , auteur de l’opulence et du bonheur de son pays, protecteur des princes et des rois, et quelquefois même tuteur de leurs enfants, mourut sons avoir accru d’une obole l’héritage de ses pères.
Thucydide a donc très-bien caractérisé le gouvernement de Périclès, et c’est pure malignité aux poètes comiques de ce temps-lâ de le peindre
PÉRICLÈS
comme un despote , appelant ceux qui l'entouraient les nouveaux pisistratides , et l'euptageant en plein théâtre à abdiquer la tyrannie, tandis que leurs invectives mêmes prouvent sa modération, et combien peu ils redoutaient son autorité, qui toutefois pesait à un peuple né libre, et trop accoutumé à la licence démocratique pour supporter patiemment la moindre contrainte. Il est de fait qu’.\thènes lui confla , suivant les vers de Téieclidc, ses temples à construire, scs murs à élever, ses trésors à dispenser, ses flottes, scs armées , sa puissance , ses alliés et elle-même , et cela non pas pour un moment ni par une faveur passagère, mais pendant quarante ans qu’il tint le premier rang dans la république au - dessus des Éphialte , des Léocrate , des Thucydide ; et , depuis la chute de Thucydide , il garda quinze années entières la même autorité perpétuelle et immuable , pendant que les autres magistrats se renouvelaient tous les ans, toujours intact, inaccessible à la corruption , nullement indifférent d'ailleurs au soin de sa propre fortune; car, ne voulant ni laisser perdre son patrimoine par négligence , ni s'en occuper aux dépens des affaires publiques, il avait réglé les siennes de manière à n’en être Jamais embarrassé, par l’ordre et l’exactitude qu’il y savait mettre. On rapporte, entre autres choses , qu’il vendait toutes ses récoltes, et se pourvoyait au marché de ce que consommait sa maison. Aussi n’était-il guère approuvé des Jeunes gens, ni favorable aux femmes, qui ne pouvaient souffrir, non plus que ses enfants, cette extrême régularité , au moyen de laquelle rien chez lui n’était oublié ni perdu , comme il arrive d'ordinaire dans les maisons riches; mais les revenus et la dépense, marchant tous par nombre et mesure , se balançaient exactement. Celui qui gouvernait si bien les affaires de Périclès était un de ses domestiques, ayant nom Evangclus, habile économe s’il en fêt Jamais, et formé par Périclès même, qui en cela n’imitait pas son maître Anaxagore. (>lui-ci laissait, sans y prendre garde, sa maison tomber en ruine et ses terres en friche, livré tout entier aux spéculations de la philosophie. De vTai ce qu’on peut dire là-dessus, c’est que la vie du sage étant contemplative ou active, cela fait en quehpic sorte deux hommes qui ne se doivent pas conduire par les mêmes principes. Le premier, dont les méditations ont perpétuellement pour objet les choses intellectuelles , n’est guère capable d’autres soins. Le second , appliquant la sagesse aux relations de la société , ne saurait mépriser les recherches
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qui peuvent même être pour lui matière d'exercer la vertu, comme elles l'étaient pour Périclès, par 1rs secours qu’il donnait à beaucoup de pauvres citoyens. On conte d’ Anaxagore même que, négligé pendant quelque temps par son disciple, que les affaires empêchaient de songer à lui , se voyant vieux et délaissé, il avait résolu de mourir, et que l’ayant trouvé par terre enveloppé dans son manteau, Périclès le conjurait de renoncer à ce dessein , sinon par amour de la vie , au moins pour l'amour de lui, à qui ses conseils étaient néces.saires ; sur quoi le philosophe , soulevant son manteau : 0 Périclés, lui dit-il, quand on veut se servir de la lampe, on a soin d'y verser de l’huile.
I-acédémone commençant à prendre ombrage de cet accroissement si rapide des .Athéniens, ceux-ci n’en paraissaient que plus fiers et plus ambitieux, animés par Périclès, qui sans cessa les poussait à tout entreprendre pour mettre le comble à leur gloire. Il Ht passer un décret par lecpiel on invitait tous les États de la Grèce et tout ce qui portait le nom grec, tant en Europe qu’en Asie, à députer à Athènes pour délibérer en commun sur le rétablissement des temples détruits par les barbares lors de l'invasion de Xerxès, sur les sacrifices voués aux dieux dans la même guerre et non encore acquittés , enfin sur les mesures à prendre pour assurer la liberté de la navigation par un accord entre toutes les puissances maritimes. On nomma dans les citoyens , âgés de plus de cinquante ans, vingt am^ssadeurs, dont cinq allèrent convoquer les Ioniens et les Doriens d’Asie, avec les insu lai res. Jusqu’à Rhode et Lesbos; cinq autres étaient envoyés aux villes de la Thracc et de l'Hcllcspont, y compris Byzance ; cbiq destinés pour la Phocide, la Béotie , le Péloponèse et i’Épirc, Jusqu’à Ambracie; et les cinq derniers devaient se rendre par l'Eubéc au mont (Eta et sur le golfe de Malée pour parcourir la Pbthiotide, l'Achaïe, la Thessalie, Invitant partout les peuples à concourir à ce grand ouvrage, qui allait établir l'union et la concorde dans la Grèce. Le projet ne put s’exécuter par l’opposition secrète des I^icédémoniens et par le peu de succès des premières tentatives dans le Péloponèse; mais ce n’en n’est pas moins une preuve des généreux sentiments et de l'amour du bien public qui l’inspirèrent à Périclès.
A la guerre, comme chef, il était estimé pour la sâreté de ses opérations, donnant au hasard le moins possible, et évitant les affaires d'une Issue trop incertaine , peu Jaloux de ceux que
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PEIUCLÈS.
lear audace mettait en quelque réputation, et qui brillaient par des succès dérobés à la fortune. C’était ce qu’on pouvait dire de Tolmides , (ils de Tolmeus, connu par sa témérité, et tenu , tant qu’elle réussit, pour grand bommc de guerre.
Celui-ci voulant fort mal à propos faire une incursion dans la liéotie , sans autre force qu’environ mille jeunes gens entraînés par ses bravades, il nt tout ce qu’il put dans une assemblée pour l’cn détourner , et ce fut là qu’il dit ce mot connu : >'en crois pas Périclés, mnU prends conseil du temps. On y fit peu d’attention dans le moment j mais quelques jours après, lorsqu’on re^ut la nouvelle de la défaite de Tolmides, qui fut battu àCoronée, et périt avec bon nombre des plus vaillants hommes d’Athènes, on admira la sages.se et le grand sens de rérielès , et on le regarda comme un citoyen qui voulait et connaissait le bien de la patrie.
T)e toutes ses expéditions, la plus approuvée fiit relie de la Chersonèse, qui sauva tout ce qu’il y avait de Grecs habitant cette contrée; car nonseulement il leur conduisit un secours très-nécessaire demille colons athéniens, mais, en fortifiant l’isthme d’une mer à l'autre, il arrêta les continuelles incursions des Thraccs , et lit la sûreté de ce pays , jusqu’alors tourmenté par le voisinage des barbares et les brigandages de toute espèce; Il se fit admirer encore et respecter au dehors par une course sur les eûtes du Péloponèse , avec une galère partie du port de Megarc. Non content de ravager les villes maritimes, comme avait fait Tolmides, il conduisit dans les terres scs troupes de débarquement ,. contraignit les ennemis de s'enfermer dans leurs murs en abandonnant toute culture, et ayant battu à Néméc les Sicyoniens, qui osèircnt tenir la campagne, il en dressa un trophée; de là, passant en Kpirc avec le secours des troupes d’Achale qu’il prit sur sa flotte, il courut l’Acarnanie, au-dessus de l’Achéloiis, et apres avoir fait partout un grand dégât, revint glorieusement à .àtbènes , redouté des ennemis , et plus grand que Jamais aux yeux de ses concitoyens, qui ne purent s’empéclicr d’admirer son àctivité, sa prudence, et surtout son bonheur : car dans cette expédition il n’eut pas le moindre accident contraire.
Une antre fois , étant entré dans le Pont-Euxln avec une puissante flotte , il protégea les villes grecques, les traHg tontes avec bonté, et régla leurs intérêts. La me de tant de forces en imposa aux barbares , et tint pour un temps leurs rois dans la crainte, en leur montrant les Athéniens
maîtres de la mer, et prompts a se porter partout au secours de leurs alliés. Il détacha treize galères , avec quelques troupes à Sinope , contre le tyran Timesileon, et après l’en avoir chassé, il y lit passer d’Athènes six cents colons volontaires, qui s’établirent avec les anciens habitants dans les maisons et les terres qu’avaient occupées le tyran et scs partisans. Du reste, il résistait à l'ambition naissante de ses concitoyens, qui, dans l’ivresse des succès, commençaient à convoiter encore une fois l’Égypte et les possessions maritimes du roi. Alors se déclarait aussi cette funeste passion pour la Sicile , qu'Alcibiadc sut depuis si malheureusement rallumer. Quelques-uns même rêvaient Carthage et les bords de l'Itaiie, non sans une sorte du probabilité, vu le cours des événements et les progrès que faisait la puissance d'.àthcnes.
Mais Périclés, qui aimait mieux qu'on employât cette puissance à s’assurer la possession de ce qu’on avait acquis, réprimait leur fougue, pensant avoir assez à foire avec les Lacédémoniens, auxquels il était d’ailleurs tout à fait contraire , comme on le vit en plusieurs rencontres , et surtout dans la guerre sacrée ; car alors ils avaient ûté aux Phocéens le temple de Delphes, pour le rendre aux Delphiens. Mais les troupes de Lacédémone furent à peine parties , que Périclés survenant avec celles d’Athènes , remit les Phocéens en possession du temple; puis, comme les Lacédémoniens avaient obtenu de ceux de Delphes le privilège d’être admis les premiers à consulter le dieu , et eu avaient foit graver le décret sur le front du loup de bronze , Périclés se fit accorder par les Phocéens la même prérogative pour sa nation, et inscrivit ce nouveau décret sur le eûte droit du loup.
La suite montra bien qu’il avait sagement empêché les Athéniens de porter leurs forces an dehors. D’abord la défection de l’Eubée l’obligea d’y passer lui-même avec des troupes, et il n’y fot pas plutût, qu’il apprit qu'une armée de I.acédémonlens commandés par Plistonax était aux frontières de l’Attique. Il s’en revint donc promptement faire face à cette attaque, qui avait déjà détaché d’Athènes les Mégarfens. Pfovoqué par l'ennemi , dont l’infanterie était nombreuse et formidable, il ne crut pus devoir accepter le combat; mais voyant Plistonax dans la première jeunesse , dirigé par Cleandridas , que les éphores lui avaient donné pour conseil et pour guide, il fit faire sous main des offres à cet homme, le séduisit, et par ce moyen fit retirer l’armée en-
PERlCIJiS.
nemie. Quand on sut A Sparte comment se terminait cette campagne , et que toutes les troupes alliées s’en retournaient en leur pays, l'indignation fut générale. On condamna Pllstonax à une grosse amende qu'il ne put payer. Il s'enfuit. Autant en Ht Cleimdridas, et ii fut condamne à mort. Il était père de ce Gyiippe qui délit ies Athéniens en Sicile , et cette famille semble avoir eu l'avarice infuse dans le sang. Car Gyiippe ftit , pour un trait pareil, chassé honteusement de Sparte, comme nous l'avonsdit ailleurs.
Un Jour Périclés, rendant compte de l'emploi de certains deniers, porta dix talents dépenst’s pour service utile à l'Etnt. Le peuple lui passa cet article sans demander plus de détail. Il y a des auteurs qui assurent , et entre autres Théophraste , que chaque année Périclés envoyait à Sparte di.\ talents pour gagner les principaux magistrats de cet État, et par eux empêcher lu guerre , achetant ainsi non la paix, mais le temps nécessaire pour mettre ordre à différents embarras. Car occupé à punir la défection des alliés, il était repassé avec cinquante galères et cinq mille hommes d'infanterie dans rilcd'Eubio, dont tontes les villes furent en peu de temps soumises. Il chassa de Chalcide ceux qu'on appelait les Hippobates ; c'étaient les premiersdu pays. Il expulsa la nation des Hlstéiens, et les remplaça par une colonie. Ceux-ci ftirent traités sévèrement, parce que, un vaisseau athénien étant tombé entre leurs mains, ils en avaient massacré tout l'éqnipage.
Ensuite une trêve de trente ans, conclue avec Lacédémone , ayant le même effet que la paix , tranquille de ce cété, il fit décréter une expédition contre les Samiens, qui n'avaient pas voulu sur un ordre d'Athènes accommoder leurs différends avec ceux do Mllet. Mais comme il parait qu Aspasic fut la vraie cause de cette guerre, où Périclés engagea ses citoyens pour l'amour d'elle, peut-être serait-ce ici le Heu de chercher ce que c était que cette femme, et par quel charme , par quelle secrète puissance , elle parv int A subjuguer les plus grands personmiges de son temps , au point de mériter l'attention de l'histoire et des philosophes. Qu'elle fût née A Milet, et fille d Axiochus, c'est de quoi on ne fait nul doute. On dit que d'abord elle prit pour modèle et Imita dans sa conduite une certaine Thargelie, femme célèbre de l'Ionlo, eonsommée dans l'art de captiver les hommes. En effet, cette Thargelie, au temps de 1 invasion des Perses , Joignant l'esprit a la beauté , vécut avec plusieurs Grecs, de ceux
qui avaient le plus de crédit dans les républiques, et tous les engagea dans le parti du roi; en sorte que ce fut elle qui, par ses séductions, donna naissance dans la Grèce A ce qu'on appelait le méclisme, où le parti mède. Il ne manque pas non plus de gens qui prétendent qu’AspasIe fut recbercht-c de Périclés pour ses rares connaissances et son habileté dans tontes les affaires. O qu'il y a de certain , c'est que Socrate et ses amis allaient habituellement chez elle, et que même quelques-uns y menaient leurs femmes pour l'entendre, quoique sa maison ne fût pas des pins décentes , puisqu'on sait qu'elle y élevait des filles pourêtre entretenues. Lysiclès, audired'Eschine, de l'état le plus bas et le plus abject, car il était marchand de moutons, devint le premier des Athéniens, quand il eut pris Aspasie après Périclc-s; et le Ménexène de Platon, quoique cette pièce ne soit d’ailleurs qu'une fiction ingénieuse , montre cependant l’opinion alors générale, que la sociétéd’Aspasie avait été pour plusieurs une école d'éloquence. Ses liaisons avec Périclés furent d’une autre aorte, A ce qu'il semble. 11 avait épousé une de scs parentes , mariée auparavant A Hipponicus , qui en eut Caillas le riche. Périclés eut d'elle Xanthippe et Paralus. Puis, comme ils vivaient mal ensemble, il la céda de son consentement à un autre , et prit Aspasie , qu’il aima vraiment d'amour tendre. Car on rapporte que chaque Jour, soit en sortant de chez lui , soit en revenant des assemblées , il ne la saluait Jamais autrement qued'un baiser. On l’appelait, dans les comédies, tantêt Omphale, tantôt la nouvelle Déjanlrc, et souvent Junon ; mais quelques-uns , comme Cratinus, n ont pas fait diffîculté de lui donner des noms moins honnêtes. Elle eut même de Périclés un fils naturel , du moins Eupolis le dit. Enfin elle acquit tant de célébrité que , longtemps après, le Jeune Cyrus, celui qui disputa la couronne A son frère, changea le nom de sa favorite appelée Myrto en celui d’Aspasle. Cclle-IA était Phocéenne et fille d’Hermotime. Après la bataille où Cyrus périt, ayant été conduite au roi , elle en fut aimée, et devint toute-puissante A la cour. VollA sur un tel sujet ce qui s'offre A fna mémoire, et qvie Je ne crois pas ici plus déplacé que dans Hérodote ce qui regarde Rhodopis.
11 passe donc pour constant qn'A la prière d’Asr pasic Périclés fit entrer Athènes dans la guerre qu’avait Samos contre les Milésiens , au sujet de Prietme. Ceux-ci avaient été battus. Athènes Intercédant pour eux , les Samiens vainqueurs se. refusaient A toute espèce d'accommodement. Pc-
PÉRICLÈS
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ridés vint avec une flotte, et apres avoir aboli i'aristocratie dans Samos , il prit dans les meil leures familles cinquante otages avec pareil nombre d'enfants qu'il mit en dépôt à Lemnos. On assure que chaque otage lui voulut donner un talent de rançon, et la ville de grandes sommet pour l'empécher d'y établir la démocratie. De plus, le satrape Pissouthnès, qui s'intéressait aux Saraiens, lui envoya dix mille pièces d'or pour l'engager à ménager cette république. Mais il refusa tout, et sans rien écouter, ne les quitta point qu'il n'eùt rendu leur gouvernement populaire. Eux , le voyant parti , se révoltèrent ( Pissouthnès ayant réussi à foire évader leurs otages ] , et de nouveau se préparèrent à une guerre vigoureuse. Ias retour de Périclès leur en imposa si peu , qu'ils allèrent au-devant de lui, pensant déjà com- ^ttre pour l'empire de la mer autant que pour leur liberté. La bataille qui se donna près d'une Ile appelée Tragée , fut sanglante , et Périclès y remporta une belle victoire avec quarante-quatre vaisseaux contre soixante-dix, dont vingt bâtiments de guerre; apres quoi, poursuivant les restes de la flotte battue, il se rendit maître du port de Samos. Ce qui n'empécha pas les habitants de défendre hardiment leurs murs, et de faire même des sorties. Ce siège, par l'arrivée d'une seconde flotte venue d'.\thènes, étant réduit en blocus, Périclès en partit avec soixante galères pour une autre expédition. Selon la plus commune opinion, il allait à la rencontre des Phéniciens, qui venaient secourir Samos. Mais Stésimbrote prétend, en cela toutefois moins croyable, qu'il voulait débarquer en Chypre. Quel que fût son dessein , l'événement le fit blâmer. Caries Samiens, prenant courage de l'affaiblissement des assiégeants , les attaquèrent, les battirent, les poursuivirent en mer; et après leur avoir pris ou tué une infinité de gens, détruit beaucoup de vaisseaux, introduisirent des provisions dans la place , où la disette commençait à se faire sentir. Melissus le philosophe, fils d'itbagènes, commandait dans Samos, et ce fut lui qui, apercevant la faiblesse et les fautes de l'ennemi , sut inspirer aux siens cette heureuse hardiesse. Aristote dit même que Périclès en personne perdit une bataille contre Meltssiis. I.CS Samiens, dans cette occasion , rendant aux Athéniens insulte pour insulte, marquèrent au front tous ceux qu'ils prirent de la figure d'une chouette , comme on imprimait aux leurs celle d'un vaisseau quand ils tombaient au pouvoir des Athéniens. A Samos on appelait Saméne certains vaisseaux de transport d'une forme
particulière, dont l’usage venait de Polycrate. C’était la figure de ces bâtiments qu'on pointillait sur le front des prisonniers samiens, ou peut-être quelques lettres, comme semble l'indiquer ce vers d’Aristophane :
Chez eux les Samiens ont force gens lettrés.
Cependant Périclès, instruit de ce qui se passait devant Samos , y accourut avec sa flotte , et ayant vaincu les Samiens dans un combat qui les mit hors d'état de tenir la mer, il resserra le blocus au moyen d'une ligne de circonvallation par terre , aimant mieux devoir le succès de scs desseins au temps qu'au sang des citoyens. Mais, comme il s'aperçut qu'une continuelle fatigue rebutait à la longue ses gens , qui , impatientés de cette lenteur, voulaient à toute force livrer un assaut, il les partagea en huit corps , dont celui qui tombait au sort avait un jour de repos. A ce siège, Éphore prétend qu’on se servit pour la première fuis de machines inventées par un certain Artemon, au grand étonnement de Périclès et de toute l'armée. Mais en cela il est contredit par Héraclide, qui, fondé sur des vers d’ .Anacréon, soutient qu'Artemon était mort longtemps avant cette guerre. La ville s'étant rendue au bout de neuf mois , Périclès en fit raser les murailles , prit toute la flotte , et imposa aux habitants une forte contribution , dont partie fut payée sur-le-champ. Ils obtinrent un délai pour le reste, en donnant des otages. Duris veut faire de cet événement une tragédie à sa manière, en imputant à Périclès ainsi qu'aux Athéniens des choses dont ni Thucydide, ni Éphore, ni Aristote, ne disent mot, et qui n'ont même nulle vraisemblance. Il conte qu’on vit exposés sur la place publique de Milet tous les capitaines et les officiers de la marine samienne, liés à des planches pendant dix jours; qu’au bout de ce temps, près d’expirer, ils furent achevés à coups de bâton et laissés sans sépulture. Cet écrivain , si peu maître de son imagination dans les récits même où rien ne le touche particulièrement, n'a pu s’empêcher Ici de noircir les Athéniens, dans la vue d'intéresser aux malheurâ de sa patrie. Périclès, de retour à Athènes, fit faire de magnifiques funérailles à ceux qui étaient morts dons cette expédition , et , suivant l’usage, prononça en leur honneur un discours qui fût admiré. Lorsqu'il descendit de la tribune au milieu des applaudissements, les femmes l'entouraient , le comblaient de louanges, le couronnaient comme un athlète qui venait de remporter le prix d’éloquence ; mais Elpinice s’avançant : • Te voilà bien
PÉRlCLliS.
• glorieux, lui dit-elle, d'avoir lait périr tant de
• braves gens, non pour combattre, comme mon - frère, les Barbares ou les Phéniciens, mais pour . détruire une ville grecque amie et parente de
• la nôtre. ■ A»ce discours Périelès sourit, et se servit plaisamment d'un vers d'Archiloque pour lui reprocher une toilette peu convenable à son âge. Ce qui le rendait plus lier du succès de cette guerre, à ce que dit Ion , c’était de penser qu’Agameranon eût été dix ans à prendre une ville barbare , et que lui , en autant de mois , eût abattu la plus puissante république de i’Ionie. La chose , à dire vrai , n'était pas facile ni de peu d’importance , si , comme le prétend Thucydide , Samos , dans cette guerre , fut sur le point de ravir aux Athéniens l’empire de la mer.
Une autre guerre paraissant inévitable et prochaine avec le Péloponèse, il engagea le peuple à soutenir ceux de Corcyre contre Corinthe pour s'attacher ces insulaires qui avaient une puissante marine, et dont l’alliance ne pouvait être qu’avantageuse aux Athéniens, menacés partant d’ennemis. Le peuple ayant donc décrété un secours aux Corcyréeiis, Périelès y envoya un des fils de Cimon, auquel il fit donner seulement dix vaisseaux. On pensa qu’il se moquait de lui. Toute la famille de Cimon avait de grandes liaisons avec Lacédémone. Celui-ci, agissant faiblement, ne pouvait manquer d’étre suspect. Ce fut pour cela que Périelès lui donna si peu de forces, et le contraignit même à partir ( car il refusait ce commandement), n’épargnant rien d’aiHeurs pour perdre cette maison; il disait que jusqu’à leurs noms tout chez eux était étranger aussi bien que leur sang et leurs affections; car l’un s’appelait I-acédémonius, l’autre Tbessalus, le troisième Eleus, et leur mère était d’Arcadie. A la fin , voyant que la faiblessede cetteexpédition était blàméede tout le monde, comme inutile à ceux qu’on voulait assister, et propre seulement à irriter les autres, il fit partir une seconde flotte plus considérable; mais elle n’arriva qu’après la bataille. Les Corinthiens, à qui ces démarches parurent une déclaration de guerre, s’en plaignirent à Lacédémone, où se trouvèrent en même temps les députés de Mégare qui demandaient aussi Justice, exclus, disaient-ils, par les Athéniens de toutes les places et ports de leur dépendance, contre les traités et le droit public de la Grèce. Les Eginètes opprimés, n’osant réclamer ouvertement la protection de I-acédémonc, y recouraient en secret , et joignaient leurs plaintes à tant d’autres qui s’élevaient contre Athènes; sur ces entrefaites Potidée, colonie de
e- L. COtRIU.
Corinthe soumise aux Athéniens, s’étant révoltée, ils en firent le siège, ce qui précipita la rupture. Cependant on négociait toujours, et le roi Archidamus, qui désirait un accommodement , s’y employant de tout son pouvoir, on n’eût point encore pris les armes si les Athéniens eussent voulu annuler leur décret contre ceux de Mégare, à quoi Périelès s’opposant et excitant de plus en plus l’animosité réciproque, il fut regardé comme le seul auteur de cette guerre.
A ce sujet on raconte que des députés étant venus de I.acédémunr demander grâce pour les Mégariens, et prier les Athéniens de retirer leur décret, Périelès alléguait une loi qui défendait d’ôter, comme on parlait alors, un décret du peuple , c’est-à-dire la table ou il était gravé. Eh bien, ne Côte pas, dit un de ces ambassadeurs, refourne-feseu/emenf. Le mot futtrouvé plaisant, mois Périelès n’en tint compte. Il en voulait , à ce qu’il paraît, dès longtemps aux Mégariens, pour quelque raison particulière , et prenant d’abord prétexte de ce qu’on avait coupé l'olivier sacré, il proposa d’envoyer à Mégare un héraut qui , de là , s’il n’obtenait la satisfaction demandée, irait à Lacédémone porter plainte contre eux. Ce décret, qu’il fit passer, semble assez juste et modéré. Mais le héraut qu'on envoya , nommé Anthémocrlte , périt ; et comme on le crut assassiné par les Mégariens, Charinus porta un décret de guerre à mort contre eux , sans paix ni trêve, ni pourparler, suivant la formule usitée. Par le même décret , tout Mégarien qui mettrait le pied dans l’Attique était condamné à mort; tout général entrant en charge devait, outre le serment ordinaire, jurer de ravager chaque année deux fois le territoire de Mégare ; enfin le tombeau d’Anthémocritc était marqué aux portes Thriasics, aujourd’hui le^Dipylon, et ses funérailles ordonnées aux frais du public; mais les Mégariens, bien loin de se reconnaître coupables , protestent qu’ils ne firent rien pour s’attirer cette guerre, dont ils rejettent toute la faute sur Aspasic et Périelès, alléguant ces verssi connus d’une pièce d’Aristophane :
Des jeunes gens fénis, conmie est tout bon buveur.
Des traits rulminauts de Bacetms ,
Itavisscut S Mégare SimèUte;
De Mèg.irc aussitôt la jeunesse en mnieiir, pour venger Vénus |iar Vénus ,
Pretul eliez Aspasie deux fillettes.
Un tel procès est difficile à juger aujourd’hui. Quoi qu’il en soit , on ne peut justifier Périelès d’avoir empêché la suppression du décret. C’est
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PÉRICLÈS
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le tort que tout le monde lui doiuie. QueUjuesuns l'excusent en disant que cc qu'il en lit fut l»ar grandeur d'ilnie , trouvant un peu trop impérieuse la médiatiou de Lacédémone, et croyant que céder serait faiblesse. Iji plupart i>ensent qu'il entra dans son procédé de la llerté , beaucoup de haine contre les Spartiates qu'il affectait de mépriser, et enfin l'orRueil de montrer que sa puissance ne craignait rien d'enx. Mais de tous ces motifs, le plus condamnable et malbeureuseinent le plus avéré se trouve dans des faits qu'on ne peut révoquer en doute.
Phidias , comme nous l’avons dit , faisait la statue de Minerve. S'étant lié avec Périclés, auprès duquel il acquit beaucoup de crédit, il eut aussi beaucoup d'envieux , et ensuite d'autres ennemis qui le persécutèrent , moins par haine que pour éprouver sur lui les dispositions du peuple à l'egard de Périclés. Ceux-ci, ayant suborné un de ses ouvriers qui s'appelait Menon , l'amenèrent sur la place en habit de suppliant, demandant sûreté et protection pour dénoncer Phidias. Le peuple accueillit cet homme, et sa dénonciation reçue, il nefut point question de voi. Car Phidias, par le couseil de Périclés, avait employé l'or de façon qu'on le pouvait Ater pièce à pièce, et peser le tout, comme on lit, Périclés l'ayant exigé. Mais ce qui nuisait le plus a Phidias , c'était véritablement la renommée de scs ouvrages que l'envie ne pouvait lui pardonner. Surlout on lui faisait un crime de s'étre lui-méme représenté sur le bouclier, dans le combat des Amaxones , sous la figure de ce vieillard chauve qui lève A deux mains une pierre , et d'y avoir mis aussi cc beau portrait de Périclés combattant contre une .Amazone, ou la position du bras levé pour lancer la pique est exprès imaginée pour couvrir en partie le visage et cacher la ressemblance, qui ne laisse pas de paraître à merveille des deux cAtés. Iji fin de l'affaire fut que Phidias mourut en prison , empoisonné, au dire de quelques-uns, par des gens qui voulaient que cette mort rendit Périclés plus suspect. I-c délateur Menon obtint de grands honneurs; un décret exprès le recommanda aux magistrats, qui eurent ordre de veiller à sa sûreté.
Vers le même temps, Aspasie fut mise en jugement par le poète Hermippus, qui l'accusait premiètement d'impiété. I.æs courtirânes célèbres partageaient ce soupçon avec les philosophes recevant la jeunesse des écoles, et peu après Phryné faillit y succomber. L'autre grief d'Hermippus, c'était qu'Aspasic , disait-il, prêtait sa maison et son entremise aux intrigues de Périclés avec des
femmes libres. Puis Diopithès proposa et fit passer un décret invitant les citoyens à dénoncer tous ceux qui ne croyaient pas aux dieux , ou qui enseignaient de nouvelles doctrines sur les phénomènes eidcstes, par ou on désignait clairement .Anaxagore et Périclés. Ces ealomnies ayant fort réussi parmi le peuple , on décréta enfin , sur la demande de Dracontide, que Périclés remettrait ses comptes aux Pry tanes , pour être vérifiés par eux ; mais Agnon fit supprimer ce dernier article , et ordonner que quinze cents juges nommés exprès prononceraient sur cette affaire , qui , sans être annoncé-e eoinme iiue poursuite juridique, en avait toutes les formes. Périclés, à force de prières et de supplications, parvint à sauver Aspasie, non sans répandre beaucoup de larmes devant les juges, à ce que dit Esehine. Mais, comme il n'osait espérer la même, faveur pour Anaxagore, il le fit partir, et le conduisit luimême hors de l'.Attique. Ne pouvant méconnaître a de telles marques les projets et le crédit de scs ennemis, la guerre lui parut son unique refuge, et comme elle s'allumait d'elic-même, il était loin de vouloir l'éteindre, pensant faire oublier les querelles qu'on lui suscitait par des affaires plus importantes, dans lesquelles il savait bien qu'on ne pourrait se passer de lui. Voilà le principal motif qu'il eut, ou qu'on lui supposa, pour mettre obstacle à toute espece de pacification.
Les Lacédémoniens , persuadés que s’ils pouvaient réussir à le perdre, ils trouveraient les Athéniens beaucoup plus traitables, tâchèrent de tourner contre lui les superstitions populaires par des bruits qu’ils répandaient d'anciennes imprécations prononcées contre sa famille. Mais l'effet de ces manœuvres fut le contraire de ce qu'ils voulaient; car loin de lui nuire, ils augmentèrent la confiance qu’on avait en lui , le faisant regarder comme un homme dont les ennera is hais.saient l'intégrité et redoutaient les talents. Avantqueleurarmré entrât en Attique, il déclara publiquement, dans une assemblée, que si par hasard Archidamus,àcausedes liaisons d'hospitiüité qui étaient entre eux, ou pour le rendre suspect, s'avisait d’épargner ses terres en ravageant le pays , il voulait que dès lors elles fussent a l'Etat, auquel il en faisait don.
] Is commencèrent la campagne , Spartiates et Péloponésiens aux ordres d'Archidamus, par se jeter dans l'Attique , et bridant tout où Ils passaient, vinrent camper jusqu 'aux Acharnes, comptant que les Athéniens, pour sauver leurs héritages, engageraient une action; mais Périclés ne
PKRICLES.
poiivnit se résoudre à remettre au sort d’une bataille ladestinée de son pays contre soixante mille qu’ils étaient au commencement , tant du Péioponése que de la Béotie, et sous les murs mêmes d’Athènes. A ceux qui se désespéraient et voulaient combattre, il disait que les arbres coupés seraient tôt revenus, mais que ia perle des hommes ne se réparait pas de même. II n’assemblait plus le peuple, de peurd’ét reobligé de faire quelque chose contre le bien ; mais comme un pilote au premier coup de vent tend scs câbles, et dans toutes ses manœuvres, sourd aux cris des passagers, suit l'art et son expérience; de même, enfermé dans ses murs , il donnait ordre à tout , selon ce qu’il avait en vue , sans écouter ni plaintes , ni reproelies, ni clameurs des mécontents. Plusieurs cherchaient à le piquer par des chansons et des farces où on le traitait de chef pusillanime, dont la timidité livrait tout à l’ennemi. Il était en butte même aux invectives de Cléon , qui par cette inimitié se recommandait dès lors à la faction populaire. Mais rien ne touchait Périclés, immuable dans ses desseins, et aussi indifférent à la haine qu’au mépris , pourvu qu’il parvint à son but , qui était le salut public. Il lit partir cent vaisseaux pour le Peloponèse , où il ne put aller lui-même , ne voulant point quitter la ville, qu’il tenait en bride jusqu’à la retraite de l’armée ennemie. Pour donner quelque satisfaction au peuple , que les maux de la guerre aigrissaient , il distribuait de temps en temps de l’argent et même des terres , en chassant lesÉginètes, dont les champs, divisés par tête, furent tirés au sort, et toute l’ile ainsi partagée. Une autre espèce de dédommagement, c’étaient les pertes de l'ennemi; car la flotte qui fit le tour du Péloponèse ravagea beaucoup de pays, et Périclés lui-même, entrant sur le territoire de Mégare , le dévasta tout. De la sorte, les alliés , souffrant autant qu’ils faisaient de mal , se fussent bientôt lassés d’une pareille guerre et retirés chez eux , comme l’avait prédit Périclés, n’était que fortune se rit des calculs que font les hommes. La contagion d’abord se déclara funeste surtout aux jeunes gens , et moissonna ainsi la fleur de la nation qui , dans les transports de la douleur physique et morale, tournait sa fureur contre PéricU-s , comme un malade en délire attaque son médecin et son père. On lui imputait tout le mal en disant que ta ville , au plus chaud de l’été, s’encombrait par l’affluencedes habitants de la campagne , qui , sortant d’un air libre et pur, suffoquaient dans des demeures étroites , ou ces corps , accoutumés à une vie laborieuse , croupis-
saient dans l’inaction , et se corrompaient l’un l’autre ; que, de tant de maux, la faute était toute à lui, qui tenait la nation entière enfermée comme dans un parc, sans tirer aucun parti de ces forces réunies , ni permettre même à cette foule pressée de tous côt^ le moindre effort pour se mettre au large.
Cherchant donc à réparer aux dépens de l’cn • nemi et les malheurs publics et sa réputation , il embarqua des troupes sur cent cinquante vaisseaux. De si grandes forces inspiraient autant de conflance aux .Athéniens que d’inquiétude à leurs ennemis; mais sur le point de mettre à la voile, le jour manqua tout à coup par une éclipse de soleil , ce qui effrayait tout le monde et semblait un triste présage. Périclés, déjà embarqué, quand te jour eut reparu , voyant son pilote fort troublé, lui dit en lui mettant son manteau devant les yeux : Voi.i-(u le soleil à présent? — IVon , dit cet homme. — Kl quel présage est-ce que cela? - - Aucun , dit le pilote. — t'A bien, reprit Périclés, ce gui tout à l'heure cachait le soleil était plus grandque monmanteau, et faisaitplus d'ombre.
Voilà comme on raconte ce fait dans les écolesdc philosophie. L’expédition partie ne remplit pas l’attente qu’on en avait conçue. Périclés, ayant mis le siège devant la ville sainte d’Épidaurc avec quelque espoir de la prendre , en fut empêché par les maladies. Les troupes n’étaient pas seules attaquées de cette épidémie ; elle s’étendait à tous ceux qui avaient quelque commerce avec l’armée. Il fallut abandonner le siège. Après cela , il Ht ce qu'il put pour consoler ses concitoyens et relever leur courage; mais rebutés et irrités de tant de revers qu’ils lui attribuaient, il ne put en être assez le maître pour les empêcher de s’assembler et de lui ôter le commandement , en le condamnant à une amende. Son accusateur fut Cléon, scion Idoménée ; Théophraste le nomme Simmias; Héraclide dit Lacratidas.
Là SC bornèrent ses disgrâces publiques, le peuple ayant comme laissé l'aiguillon dans la blessure, et perdu après ce coup toute sa colcre. Mais il eut bien d’autres peines en particulier. Iæ peste enleva beaucoup de ses amis et de ses proches, et d’aillenrs, par le peu d’accord qui régnait dans sa famille, il était malheureux chez lui. L’atné de ses enfants légitimes, Xanthippe, naturellement prodigue, souffrait avec impatience d’être borné dans scs dépenses, et les plaintes d’une Jeune femme , aussi peu économe que lui , augmentaient son mécontentement. Un jour, pour se procurer de l’argent, Il envoya chez un baii-
PERICLIÙS.
quicr, oomme df la |i;iit de son père, prendre une ecrtainc somme, et (piandeet homme In redemanda, croynntavoir prêté A Pèriclèslui-même, celui-ci non-seulement refusa de le i>ayer, mais lui fit un procès, \antliippe fut si outre de cette dureté que, ne gardant pius de mesure, il faisait en tous lieux la satire de son père , tournant en ridicule scs occupations habituelles , et surtout ses entretiens avec U<s sophistes. Il racontait, par exemple, qu’un athlète ayant, sans le vouloir, tué d'un coup de dard Épitime, Pèricli's et Protagoras furent tout le jour à examiner si la vraie cause de sa mort était le dard qui l'avait frappé, eu l'homme i|ui avait lancé le dard , ou bien le magistrat qui avait ordonné les Jeux , ou Hercule ((ui les avait fondés. S'il en faut croire Stésimbrote, Xanthip|ic continuant à publier partout U'S traits les moins honorables de la vie de son pere et de scs moeurs domestiques, le brouilla tellement avec lui, que jusqu'à la mort du jeune homme , causée par la contagion , ils restèrent irréconciliables. Périclès perdit de la même maniéré sa soeur et plusieurs de ses parents, et ses amis les plus utiles, ceux qui le secondaient dans les soins du gouvernement. Il ne se laissait pourtant point abattre par tant de coups, ni ne trahissait la dignité de son enractero, et jamais on ne le vit pleurer, ni prendre le deuil, ni suivre les funérailles d'un mort, quelque cher qu'il lui fut, jusqu'à celles du dernier de ses fils légitimes. Une si rude atteinte l'ébranla. Cependant II s’efforçait de raffermir son àme, et d'étre jusqu'au bout exempt de toute faiblesse; mais lorsqu'il fut pour poser une couronne sur le corps, vaincu par la douleur à cette vue , il éclata en sanglots , et .ses larmes, malgré lui, coulèrent en aliondance. Ce fut la seule fôis qu'il donna de telles marques d’aflliction.
LesAtbéiiiens, pour essayer de se passer de lui, curent un moment d'autres généraux, d’autres orateurs; mais comme aucun ne paraissait digne de la même confiance, ni comparable à l’érielès pour la capacité , on ne tarda pas à le regretter, et la république le rappelant au commandement et à la tribune, tandis qu'il s'enfermait livré à sa tristesse, Alcibiade, avec quelques autres amis, le vint chercher, et ils l’amenèrent à l’assemblée. Iji, le peuple l'engageant à oublier les torts qu’on avait envers lui et l'ingratitude publique, il reprit comme auparavant la direction des affaires; et nommé de nouveau général , il demanda d’abord l'abolition d'une loi concernant les bâtards, portée par lui-méme autrefois, lorsqu'il n’appréhen-
I doit pas de voir son nom se perdre et sa maison s'éteindre faute d'bériliers légitimes. X'oici ce que c’était que cette loi : Périclès , des longtemps a la tête de l’Ktat , voyant son pouvoir affermi et sa famille nombreuse, par un décret qu’il proposa, fit déclarer srmis citoyens ceux qui étaient nés de père et merc athéniens. Depuis, dans un temps de disette, le roi d’Égypte ayant envoyé en don au peuple d'Athènes quarante mille mesures de blé , il fut question de les partager. Il y eut à cette occasion des querelles , des dénonciations ; on en vint aux éclaircissements jusque-là négligi». Enfin le procès fait à ceux qui suivant le décret n’étaient plus citoyens , mais bâtards comme on les api>elait, il y en eut jusqu'à cinq mille déclarés tels qui furent vendus comme esclaves. Car e'étail à quoi les lois condamnaient quiconque s’attribuait faussement le titre de citoyen. Ceux dont les droits furent reconnus et confirmés par ce cens, étaient au nombre de quatorze mille quarante. Quoiqu'il semblât étrange qu'une loi si rigoureusement observré à l'égard de tous les citoyens A'it annulée pour son auteur, cependant la contüiuité des malheurs qu'il éprouvait paraissant aux Athéniens un châtiment suffisant de son orgueilleuse confiance en sa prospérité , le peuple en eut compassion ; voyant en lui un exemple de la cruauté du sort, et un père au désespoir, il consentit que le seul fils naturel qui lui restait entrât dans une tribu , en prenant le nom de son père. Ce fut lui que, dans la suite, on lit mourir avec les autres généraux qui avaicut battu aux Iles Arginuses la flotte du Péloponèse.
Périclès enfin se vit lui-même attaqué de la contagion, non tout à coup comme les autres ni par de violents accès. Une espèce de fièvre lente, le consumant insensiblement , détruisait ses farces peu à peu , et usait par le même progrès toutes les facultés de son àme. Théophraste , dans ses Morales , examinant la question si nos nucurs dépendent de la fortune, et par les impressions physiques s'éloignent ou s’approchent de la vertu, raconte que Périclès malade montrait à un de scs amiscertains amulettes que les femmes lui avaient attachés an cou, donnant par son geste à entendre qu’il fallait qu'il fut bien mal pour ne pouvoir empêcher qu'on l’importunât de ces sottises.
Comme on en dièiespérait, et ipi'il paraissait même peu éloigné de sa fin, les plus honnêtis gens de la ville et les amis (|iii lui restaient étaient assemblés chez lui ; on parlait de .son mérite, de sa gloire de tout ce qu’il avait fait; on rappelait les
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beaux traits de sa vie, et ou comptait ses trophées. Il en avait éievé neuf pour autant de bataiiies gagnées par lui en commandant lesarmées de la ré|Hiblii[uc. Comme on le croyait déjà prive desentbnent, on ne pensait pas qu'il put entendre ces discours. Mais il n'eu avait rien perdu , et faisant un dernier effort, il trouva encore ossea de voix pour dire : Tout cela est peu de chose; d'autres ont pu en faire autant; mais vous oubliez que jamais je n'ai fait prendre le deuil a un citoyen.
En un mot, il fut homme de bien et admirable dans scs nueurs, non sculemcnt (xir lu douceur et l’ispiitc avec Intpiclle il usa de son potivoir, mais par le noble sentiment qui lui fit préférer cette modération à toute espèce de gloire, et se vanter (pi'aucun n’eàt pu ni redouter sa haine , ni désespérer de l'avoir pour ami. Et ce n'est guère que par là qu'on peut excuser ce puéril surnom d'OIympien, qui ne saurait convenir à l'homme qu'autant qu'il unit avec la puissance le calme
imperturlvable de la I)iviï>ilé. Car être bon même aux méchants sans s'irriter de leurs offenses , ni de leur ingratitude , c'est proprement ressembler à Dieu suivant l'idée (|ue nous en avons comme auteur de tout bien. Du reste, les .Athéniens ne tarderont («s à rendre justice aux rares qualités de l’ériclés, dont le regret fut augmenté par les événements qui suivirent sa mort; car si quelques-uns le haissaieiit vivant, il n'eut pas plutôt disparu que ceux mêmes auxquels son élévation avait fait le plus d'otnbrage, lui comparant les orateurs et les generaux qui le remiilacèrent, ne trouvaient en aucun d'eux une gravité si modeste ni une douceur si imposante ; et cc pouvoir tant calomnié sous les noms de royauté , de tyrannie sans fin et sans bornes , parut enfin ce qu'il était , une digue salutaire opposée par ec grand homme au débordement de la licence et des diwrdres qui depuis inondèrent la république.
A Luccme , le 31 septembre Iaq9.
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