‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 84 sur 199 · A PARI · texte numérisé non relu

A PARI

Tl)ioo\ille, le U février

Avec tout autre que vous je pourrais être embarrassé à expliquer le silence dont vous vous plaignez ; mais je me tire d’affaire tout d’mi coup en vous disant simplement la vérité , quelque peu favorable qu’elle me soit dans cette occasion. Sachez donc que cc qui depuis assez longtemps m’empêchait de vous écrire , cc n’était pas mes Iravaux, comme vous l’avez [Hi croire. Je ne saurais dire non plus que ce fussent mes plaisirs , cor je n’en eus jamais moins qu’à present. C’etaient

ÉCRITES DE FRANCE ET DTTALIE

vcritablemcnt les coteries auxquelles Je me trouve aujourd'hui livré, sans savoir comment, beaucoup plus que je ne voudrais. Quoique je ne puisse pas dire m’y être amusé trois fois autant que je le fais quand je veux avec mes livres , cependant je vois chaque jour qu'il m'est impossible de manquer une seule de leurs assemblées. C'est une chose que je ne puis prendre sur moi , et qui pourtant devient de jour en jour plus nécessaire , car presque toutes mes soirées du mois dernier ( mon temps le plus précieux) ont été employées de la sorte, et je ne saurais me dissimuler a moi-méme que mon travail en a quelquefois souffert. Ce qui vous surprendra sans doute , c’est qu’au milieu de tout cela j’al contracté je ne sais quelle tristesse habituelle que tout le monde remarque, et qu'il m'est aussi difQcile de cacher que d'expliquer. Je vois qu’il faut enfin reprendre mon ancienne vie, qui est la seule qui me convienne. Mais, hélas I en cela même il m’est impassible de suivre les goûts que la nature m'a donnés, et que les circonstances , l'étude et les conversations ont fortillés pour mon malheur. Cependant j'espére avoir dans la suite plus de facilités pour m’y livrer, et je crois que l'hiver prochain sera tout entier à ma disposition. C’est alors que je me garderai bien de faire des connaissances d'aucune espèce, réglé que je compte observer rigoureusement à l'avenir dans quelque pays que je me puisse trouver.

Mon père regarde comme mal employé le temps que je donne aux langues mortes , mais j’avoue que je ne pense pas de même. Quand je n'aurais eu en cela d'autre but que ma propre satisfaction , c’est une chose que je fais entrer pour beaucoup dans mes calculs, et je ne regarde comme perdu , dans ma vie , que le temps où je n’en puis jouir agréablement , sans jamais me repentir du passé ni craindre pour l’avenir. Si je puis me mettre k l'abri de la misère , c'est tout ce qu'il me faut j le reste de mon temps sera employé à satisfaire un goût que personne ne peut blâmer, et qui m'offre des plaisirs toujours nouveaux. Je sais bien que le grand nombre des hommes ne pense pas de la sorte , mais il m'a paru que leur calcul était faux , car ils conviennent presque tous que leur vie n'est pas heureuse. Ma morale vous fera peutêtre sourire, maisjesuis persuadé que vous prendrez à la lettre tout ce que je viens d'écrire pour mes véritables sentiments , auxquels ma pratique sera etmformc.

Vous ne sauriez imaginer ce qu'il m'en a coûté de peines et de murtUieationspuur u’avoir pas su

danser; je n'ensuis pas encore délivré. Combien on est sensible sur l'article de la vanité I J'espère pourtant me mettre au-dessus de ces petites puérilités. A quoi donc m'auraient servi mes livres si mon cœur était encore sensible û ces atteintes, qui ne peuvent passer que pour de légères piqûres , en comparaison de ce qui m'attend par la suite? J'ai pourtant pris un maître qui me trouve toutes les dispositions du monde , mais que j'abandonnerai sans doute comme j'ai déjà fait vingt fois.

[Au printemps de cette année 1794, Courier quitta la garnison de 'Thionville pour être employé à l’armée de la Moselle, qu'il joignit au camp de Blies-Castel. Ce fut alors que pour la première fois il vit la guerre et apprit à coucher au bivouac à cûté de ses canons.

Après l'occupation de Trêves, qui eut lieu le 9 août, il futappeléau grand parc de l'armée, et chargé d'organiser un atelier pour la réparation des armes. Il s'établit à cet effet dans un vaste monastère que les moines avaient abandonné, et prit pour lui le logement de l'abbé; c’était un appartement magniflque, meublé de tout ce que le luxe et la commodité peuvent rassembler. Il usa de tout avec discrétion, et veilla à ce que ses soldats ne commissent aucun désordre. Il serait curieux de lire les lettres qu’il a pu écrire de ce lieu , mais on n’a pu en retrouver aucune.

A la fin de juin 1795, Courier, nommé capitaine, se trouvait au quartier général de l’armée cam|>ée devant Mayence , lorsqu'il re^t la nouvelle de la mort de son père. Cet événement inattendu lit sur lui une impression si vive, qu'oubliant tout et ne pensant qu’à la douleur de sa mère, retirée à la Véronique, près de Luines , il résolut d’aller se réunir à elle, et partit aussitét sans prévenir personne, et sans attendre aucun congé. Chemin faisant, il visita son abbaye, près de Trêves, et eut le déplaisir de la trouver complètement dépouillée par les soins des commissaires du gouvernement.

Arrivé à Paris, Courier eut besoin d'employer le crédit de ses amis pour faire oublier la manière brus que dont il avait quitté l'armée. Ils obtinrent quT serait envoyé dans le midi de la France, ce qui lui donnait le moyen de prolonger son séjour à la Véronique. Enfin au mois de septembre il arriva à Alby, où il passa quelques mois, chargé de recevoir des boulets fournis aux magasins de l'artillerie (lar les forges des environs. Il vint ensuite à Toulouse.

Cependant, dès son arrivée à Alby, il avait repris ses études favorites ; il s'y occupa spécialement de Cicéron, et traduisit la luirangiie pro liijniio. A

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Toalous«, le hasard lui fit rencontrer chez un libraire M. Chlewaski, Polonais distingué par son érudition, et dont les goûts se trouvèrent parfaitement d'accord avec 1rs siens, ce qui amena entre eux une liaison fort intime. Ils s’enfermaient ensemble pendant des journées entières ; après ces longues conférences, M. Courier faisait sa toilette et se rendait au bal. Il faut se rappeler ici les années 1796 et 1797 , remarquables par le goilt effréné de plaisir qui s'empara de toute la France, à la suite des jours sombres de la révolution. Toulouse reçut la mode de Paris et s'y conforma. M. Courier sentit alors la nécessité de reprendre un maître de danse, et se livra avec tant d'ardeur è cet exercice, qu'il fut bientôt en état d'en donner lui-même des leçons. Il eut des dames parmi ses élèves, et montra tant de zèle pour Tune d'elles, qu'il lui fallut, un matin du mois de décembre, quitter précipitamment la ville, sans pouvoir dire adieu à son ami Chlewaski. Il se rendit d'abord à la Véronique, près de sa mère, puis h Paris, d'où', au printemps de 1798, on l'envoya joindre lestroupesqui se rassemblaient en Bretagne sous le nom d'armée d'Angleterre. Après avoir parcouru les côtes du Kord à la suite d'un général d'artillerie, il vint séjourner à Rennes, où, profitant d'un moment de loisir, il rouvrit ses livres, et fit la première ébauche de son Éloge d'Hélène.

Enfin, de nouveaux ordres le dirigèrent sur le pays qu'il a depuis préféré à tous les autres; il quitta Paris à la fin de novembre, pour se rendre à Milan et de là à Rome.]

A M. CHLEWASKI,

k TOCLOtSi:.

Lyon, le 4 décembre 17M.

Si jamais lettre m'a fait plaisir, c'est celle que J'ai reçue de vous, Mon$ieur;ct si jamais j'ai maudit le vacarme de Paris, les affaires, les plaisirs, les voyages , c’est lorsqu'ils m’ont ôté le repos et la liberté d'esprit quej'aiUmjoursdésirés pour m'entretenir avec vous. Votre aimable lettre me fut remise à Rennes peu de jouis avant mon départ , et je l'emportai à Paris, ou je comptais y ré|H>ndre , croyant qu’il ne me faudrait |X>ur cela que de l'cncre et du papier. Ce fut le temps qui me manqua , chose rare en ce pays-là , ou l'on en perd plus qu'ailleurs.

De Paris je suis venu ici, ou les premiers moments que je puis arracher à des affaires odieuses et ades conversations humiliantes pour un homme accoutumé a causer avec vous , je les emploie , non à vous répondre (c'est un plai.sir que je me

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réserve de goûter a mon aise et sans distraction ) , mais à vous apprendre que je m’y prépare ; que bientôt je serai hors de l'enfer que je traverse, et qu 'alors mes lettres, loin dese faire attendre, provoqueront les vôtres et vous importuneront peut- . être. Si cette phrase est embrouillée, vous saurez bien certainement y démêler ma pensée , qui est : que rien au monde ne peut me faire plus de plaisir qu'une correspondance comme la vôtre , qui , en flattant mon amour-propre, autant

par la satisfaction que j’éprouve a recevoir de vos nouvelles, que par le souvenir des heures agréables que j'ai passées dims votre entretien.

J’aime fort le récit que vous me faites de vos courses dans les Pyrénées ; mais pourquoi faut-il que l’idé-c de ec charmant voyage vous soit venue si tard? Je ne vous cacherai pas que d'abord je vous en ai voulu un |>cu d'avoir attendu , pour aller a Bugnères, que j'en fusse revenu, et, qui pis est , hors d'état d'y retourner avec vous. Mais il m'en coûtait trop de me plaindre longtemps de vous, et je vous ai bientôt pardonné en faveur de votre lettre, de vos observations, et du plaisir que j’ai à me vanter que tout cela m'est adressé. Ainsi, je m'en prends à mon étoile , et j'accuse les dieux , qui , pour quelques raisons que nous ignorons, ne veulent pas apparemment nous voir ensemble si près d'eux , non plus que Castor et Pollux.

C'est tout ce que je veux vous dire quant à présent sur cet article , me réservant a payer bientôt vos descriptions des Pyrénées, d’une liistoire de mes voyages, occi<fcntr,/ortu«c.s</ifcrsej-, depuis Rennes jusqu’à Rome, où je vais par ordre du ministre. Je pars demain en même temps que cet te lettre, et peut-être quand vous la lirez, su4/i//ii feriam sidéra veiiice, tandis que Juppiter hibernas canà nive eoHspucl Alpes, c'esl-n-dirc que je grimperai sur le mont Cenis.

Me pardonnerez- vous toutes ces citations, et suis-je excusable en effet de vous envoyer une misérable rapsodie brodée ou bordée de la pourpre d'Horace, au lieu d’une lettre decente que je vous devais et que j’avais des.sein de vous écrire pour vous remercier de la vôtre , pour justifier mon silence, et pour vous bien prier de ne pas me punir en m'imitant? Mais sachez, Monsieur, que je vous verhsians petk in a no dans une maudite aulHTge , entouré de bruit et d'importuns. Kst-ee dans une pareillesituation de corps et d'esprit qu’on peut causer avec vous? .Aussi serait-ce un pur hasiu-d s'il sc trouvait dans ce griffonnage quelque chose qui eût lesems commun, ù moins

ÉCRITES DE FRANCE ET D’ITALIE

que ce ne soit l’assurance de l'attachement que Je vous ni voué.

Je compte ( moi qui devrais avoir appris à ne compter sur rien ) rester à Milan cinq ou six semaines. J’inonderai le premier papier qui me tombera sous la main d'un déluge d’observations dont jecharge pour vous ma mémoire depuis que j’ai reçu votre lettre. Lectures , voyages , spectacles, bals, auteurs, femmes, Paris, Lyon , les Alpes , l'Italie , voilà l’Odyssée que Je vous garde. Mes lettres vous pleuvront. Une page pour une ligne, et dans peu vous en aurez /taut comme cela, c’est-à-dire par-dessus la tête. J’espère bien recevoir des vdtres à Milan , sans quoi je vous croirais fâché, et fâché injustement, car il est très- vrai que depuis mon départ de la Bretagne Je n’ai pu Jusqu’à ce moment ni trouver ni même espérer un peu de repos pour vous écrire , et que Je n’ai cessé d’y songer.

A M. CHLE’WASKl,

à. TOLLOLSS.

Rome, le 8 Jenvler 1799.

Monsieur, après vous avoir annoncé que Je m’arrêterais à Milan , Je vous écris de Rome, encore tout étourdi de me voir lancé si loin de l’heureux pays où vos lettres pouvaient me parvenir en huit Jours. Je ne sais comment cela s’est fait , mais me voilà décidément redevenu soldat , par conséquent sine sede, vivant à la mode des Scythes , quorum plaustra vaga ritè trahunt domos. Et pour avoir de vos lettres , qui me sont devenues nécessaires depuis que vous m’en avez fait goûter d’une si bonne , Je me trouve un peu embarrassé à vous donner mon adresse. Car nous autres conquérants, emportés par la victoire, nous ne savons guère aujourd’hui ou nous serons, niai nous serons demain. En cherchant la gloire , nous trouvons la mort. Je m’arrête tout court sur cette phrase , car Je sens qu’un pareil style m’emporterait haut et loin. N’allez pas conclure de tout ceci que ce n’est pas la peine d’écrire à des gens dont l’existence même est toujours douteuse; et sans vous inquiéter si Je suis des morts ou des vivants , adressez-moi bientêt une lettre dans ce monde-ci, au quartier général de formée de Rome, et comptez que si on ne me donne point d’autre emploi que celui que J’exerce, elle me trouvera bien sain , et me fera bien aise.

Ce laurier qu’Horace appelle morte venalem est ici à meilleur marché. Ceux dont se charge ma tête ne me coûtent guère. Je vous assure. J’en

prends maintenant à mon aise, et Je laisse fuir les Napolitains, qui sont, à l’heure où Je vous écris , de l’autre cAté de Garigllano ; Je ne fais pus tant de chemin pour trouver des ennemis, et ceux-là ne valent pas la peine qu’on coure apres eux. Vous aurez vu sans doute dans les papiers publics l’histoire de leur déconllture.

Je m’en tais donc ici, de crainte iJe pis faire.

Ce que Je pourrais vous en apprendre , bon à dire sous les peupliers qui bordent votre canal , ne vaut rien à mettre dans une lettre.

Par une raison semblable , Je ne vous dirai rien de Lyon, où j’ai passé deux semaines sans plaisirs et sans peines, bonnes par conséquent selon les stoïques, mauvaises au dire d’Épicurc.

Milan est devenu réellement la capitale de l’Italie depuisque les Français y sont maîtres. C’est à présent delà tes monts la seule ville où l’on trouve du pain cuit et des femmes françaises , c’est-à-dire nues. Car toutes les Italiennes sont vêtues, même l’hiver, mode contraire à celle de Paris. Quand nos troupes vinrent en Italie, ceux qui usèrent sans précaution des femmes et du pain du paj’s s’en trouvèrent très-mal. Les uns crevaientd’indigestion,les autres coulaientdes Jours fort désagréables (expression que me fournit bien à propos le style moderne) :

Us ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés,

comme les animaux de la Fontaine : ce que voyant , la plupart des nûtres prirent le parti de s'accommoder aux usages du pays ; mais ceux qui n’ont pu s’y faire , et auxquels il faut encore de la croûte (vous me passez ces détails, puisque charta non erubescit, selon Cicéron , qui en écrivait de bonnes ), ceux-là donc font venir de F rance des femmes et des boulangers. Voilà comment et pourquoi madame M.... passa les Alpes. Sachez, Monsieur, que madame M.... est la femme d’un commissaire envoyé par le gouvernement à Malte, où il n’a pu aller ; mais ce qu’il eût fait à ^laltc , il le fait ici, de même que sa femme, qui est sans contredit la plusjoliede toute l’armée. Tous deux écorchent l’italien, comme disait Mazarin, mais de différentes manières : ilia glubil magnnnimos Kemi nepotes; le mari est agent des finances de l’armée française , charge de l’invention de Bonaparte, mais changée depuis son règne , en ce qu’elle dépend peu de ses successeurs , bien moins puissants que lui. La dame fut prise à Viterbe lors de la retraite des Français , et reprise avec la place. Il y a dans son histoire quelque cliosc de celle d Helène, peut-être dans sa pei'sonnc,

LETl'RES INEDITES,

mais plus sûrement dans te rôle que joue son mari, qui est un plaisant Mcnélas , court , lourd et sourd , d’ailleurs ébloui , on peut même dire aveuglé par les charmes de la princesse. Puisque me voilà sur cet article , madame Pepe est dans le petit nombre des femmes françaises qui voient un très-petit nombre de maisons romaines : la seconde pour la beauté , la première à d'autres égards. Elle donne tout à fait dans le bel esprit, et veut passer pour connaisseuse en peinture et en musique. Vicut ensuite madame Bossai, femme d'un consul , non romain , mais français ; tout cela se rassemble , avec beaucoup d’hommes , chez les princesses Borghèse et Santa-Crocc, et chez la duchesse de Lantc. JoIgnez-y une marquise de Géra ( maison piémontaise) , ligure trcs-agréabic , gâtée par des mines et des airs d'enfant qui ont pu plaire en elle à seize ans , et il y a seize ans.

Je voudrais, au reste, pouvoir vous donner une idée de ces cercles, ou être sûr que ce tableau vous intéresserait. Mais vous en parler sérieusement , cela vous ennuierait , et pour vous le peindre en ridicule , c’est trop dégoûtant. Quelques grands seigneurs d'Italie qui prêtent leurs maisons , et qui fout , pour bien vivTC avec les Français, des l)assesses souvent inutiles, sont des gens nu mécontents dcsgouvcrnementsque nous avons détruits, ou forcés par les circonstances à paraître aimer le chaos qui les remplace, ou assez ennemis de leur propre pays pour nous aider à le déchirer, et se jeter sur les lambeaux que nous leur abandonnons. Tels sont à Milan les SerbellonI , Ici les Borghèse et les Santa-Croce. La princesse dccc aom Jbrmosissima muUer, femme connue de tous ceux qui ont voulu la connaître , et beaucoup au-dessous de sa réputation, du moins quant à l’esprit, a lancé son fils dans les troupes françaises. Il s'est fait blesser, et le voilà digne d'être adjudant général. Les deux Borghèse, qui ont achète moins cher des honneurs à jicu près pareils, sont deux polissons incapables d’être jamais des laquais supportables, aussi maladroits que plats et grossiers dans les flatteries qu’ils prodiguent à des gens qui les méprisent.

lai reste ne v<iiit pas l'Iionacur d'èue nommé.

J’ai pourtant trouvé ici une connaissance fort agréable, et cela sans recommandation, chose difticile pour un Français. Un jour que j'étais allé voir seul ce qui reste du Musée et de la bibliotlû-quc du Vatican , j’y trouvai l'ahbé Marini , autrefois archiviste ou garde des archives de la ebambre ajiostolique , homme assez savant dans

les langues anciennes, mais surtout fort versé dans la science des inscriptions, dont il a publié des ouvrages estimés. Son nom, que j’entendis prononcer, me faisant soupçonner ce qu'il pouvait être ( car j'avais vu ses ouvrages cités dans je ne sais quelle préface latine d’un auteur allemand ) , je me décidai à l'aborder. Il se trouva heureusement qu’il parlait assez français. Il me répondit avec honnêteté; et après une conversation de quelques minutes, me conduisit chez lui , où je trouvai une bibliothèque excellente , dont je dispose à présent, un eabinct d'antiquités, force tableaux, desseins, estampes, cartes, etc. Je suis aujourd’hui de ses intimes, et comme dit Sénèque, prima; admissionis , ce qui contribue surtout à me rendre agréable le séjour de Rome.

Il m'aprêté, outre ses livres, je veux dire ceux qu’il B composés , auxquels je n'entends pas grand’chose, d’autres dont j’avais besoin pour me remettre un peu de la fatigue des conceritozioni franco-italiennes , et m’a conté différentes choses assez curieuses de plusieurs personnages célèbres qu'il a vus de près. Car il a été fort coi\sidéré de plusieurs ministres, cardinaux et autres puissants d'alors, et même il passe (wur avoir eu quelque crédit auprès des deux derniers papes. Je regrette de ne pouvoir ou de n’oser mettre ici tout ce qu’il m’a dit de l’abbé Maury, qu’il a bien connu et jugé. Mais forsan et hœe oliin meminL<!se juvabit, si le ciel accorde à mes prières de vous revoir quelque jour.

En attendant, soyez témoin des premiers pas que je fais , guidé par lui dans les ténèbres des anciennes inscriptions , où , bien loin de porter la lumière, j’obscurcis ce qui paraissait clair, ou , pour mieux dire, je m’aperçois que ceux qui pensaient m’éclairer ne voient goutte eux-mêmes. Regardez , s’il vous plaît , l’inscription que j’encadre ici comme un véritable et studieux antiquaire que je suis.

AP. CLAVDIVS. AP. F. AP. N. AP. PRN.

PVLCHER. Q. QUAE PR.

Elle SC trouve à la villa Borghèse sur un beau vase d’albâtre. I.es abréviations qu’elle renferme m’étant toutes connues, hors une, par les suscriptions en usage dans les lettres de Cicéron , je crus que celle que j’ignorais me serait facilement expliquée par mon oracle l’abbé Marini; mais quand je la lui présentai, copiée bien exaclcment, il demeura stupide, comme le Ciiina dcCorneille. Ce[)endant, apres f|uclques réflexions, il courut

ÉCRITES DE FRANCE ET D’ITALIE

à «■!> livi-ps, cl me montra la mt'me in.scription écrite tout (liffércmnicnt iluns \\ iiiekclmann et (Tuutres auteurs (|ui l’ont publiée. La dilTércnee consiste en ce que, après le mot Pulchcr, ils c*Tiventcn toutes lettres ^«a’siVor, et c.ipliquent ainsi le tout : Appius, Claudius, Appii ^lius, Appi t\rpos, Appii l’mnepos, Pu/chcr Quœstor, Qu(csilor, Prœtor. Voilà ce qu'ils ont imaginé pour se tirer, sans qn’il y parût, de l'emiuirras où les jutait ce Q. Ce Q met à la torture l'esprit de mon abbé.

J'ai su lut préparer îles Iraraus et des Teilles.

Il elierclic, il rêve, il feuillette ses livres, dentibus in fri'iidens. ?lc puis-je pas m'appliquer ce que disait Cicéron [contvrbavi grœcam gcnlem ) , ayant proposé, et même je crois au.x antiquaires de son temps, quelque nœud qu'ils ne pouvaient soudri:. Pour moi,;e vous l'avoue avec quelque pudeur, j'ai assez pris goût à cette science, qui est une esprree do divination , et en style sentimental, je pourrais vous dire que je me plais parmi Icstombcau.x.

Rites à CCU.X qui veulent voir Rome qu’ils se hâtent ; car chaque jour le fer du soldat et la serre des agents français ilétrissent scs beautés naturelles et la dépouillent de sa parure. Permis à vous. Monsieur, qui êtes accoutumé au langage naturel et noble de l'antiquité, de trouver ces expressions trop fleuries ou même trop fardées; mais je n'en sois pas d’assez tristes pour vous peindre l'état de délabrement , de misère et d'opprobre ou est tombée cette pauvre Rome que vous avez vue si pompeuse, et de laquelle à présent on détruit jusqu'au.\ ruines. On s’y rendait autrefois, comme vous savez, de tous les pays du monde. Combien d'étrangers, qui n’y étaient venus que pour un hiver, y ont passé toute ieur vie I Maintenant il n’y reste que ceux qui n'ont pu fuir , ou qui , le poignard à la main , cherchent encore, dans les haillons d'un peuple mourant de faim , quelque pièce échappée à tant d'extorsions et de rapines. Les détails ne finiraient pas , et d'ailleurs, dans plus d'un sens, il ne faut pas tout vous dire. Mais par le corn du tableau dont je vous crayonne un trait, vous jugerez aisément du reste.

Le pain n’est plus au rang des choses qui se vendent ici. Cluicun garde pour soi ce qu'il en peut avoir au péril de sa vie. Vous savez le mot panem et circenses : ils se passent aujourd'hui de tous les deux et de bien d'autres choses. Tout homme qui n'est ni commissaire, ni général , ni

valet ou courtisan des uns ou des autres, ne peut manger un œuf. Toutes les denrées les plus lùv eessaires à la vie sont également inaccessibles aux Romains, tandis que plusieurs Français , non des plus huppés, tiennent table ouverte à tous venants . Allez I nous vengeons bien l’univers vaincu!

Ix^s monuments de Rome ne sont guère mieux traités que le peuple. Iji colonne Trajanc est cependant à peu près telle que vous l’avez vue , et nos curieux, qui n'estiment que ce qu'on peut emporter et vendre , n'y font heureusement aucune attention. D'ailleurs, les bas-reliefs dont elle est ornée sont hors de la portée du sabre, et pourront par conséquent être conservés. Il n'en est pas de même des sculptures de la villa Borghèse , et de la villa Pamphili , qui présentent de toustêtés des figures semblables au Deiphobus de 'Virgile. Je pleure encore un joli Hermès eufaut, que j’avais vu dans son entier, vêtu et encapuchonné d'une peau de lion , et portant sur son épaule une petite massue. C'était , comme vous voyez , un Cupidon dérobant les armes d'iiercuie , morceau d’un travail exquis, et grec , si je ne me trompe. Il n’en reste que la base , sur laquelle j'ai écritavec un crayon : l.ugele, Venervs Cupidinesque , et les morceaux dispersés qui feraient mourir de douleur MeugsetWiuckcIniann, s'ils avaient eu le malheur de vivre assez longtemps pour voir ce spectacle.

Tout ce qui était aux Chartreux, à la villa Albani, chez les Farnc.se, les Onesti, au Muséum Clémentin,au Capitole, est emporté, pillé, perdu ou vendu. Ixs Anglais en ont eu leur |iarl , et des commissaires français, soupçonnes de ce commerce, sont arrêtés ici. Mais cette affaire n'aura pas de suite. Des soldats , qui sont entrés dans la bibliothèque du Vatican , ont détruit , entre autres raretés, le fameux Terence du Bembo, manuscrit des plus estimés, pour avoir quelques dorures dont il était onié. Vénus de la villa Borglièse a été blessée à la main par quelques deseendants de Diomède, et l'Hermaphrodite ( l'mmane ne/as / ) a un pied brisé.

A M. CHLEWASKI,

k TOlTLOtiftS.

Rom« , S7 ft*vr{er I7W.

Monsieur, je vous promets de m'informer de toutes les personnes dont vous me demandez des nouvelles ; mais ce ne peut être que dans quelque terni», parce que pour le présent je ne vois presque personne , je ne sors point, et je ferme ma

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porte. Je sais pourtant déjà , et je puis vous assurer, que l’ex-jésuite Rolati n'est plus vivant.

I/Anténor dont vous me parlez est une sotte imitation de l'Anacharsis, c’est-à-dire d’un ouvrage médiocrement écrit et médiocrement savant , soit dit entre nous. Il faut être bien pauvre d’idées pour en emprunter de pareilles. Je crois que tous les livres de ce genre, moitié histoire moitié roman , où les mœurs modernes se trouvent mélées avec les anciennes, font tort aux unes et aux autres, donnent de tout des idées trèsfausses, et choquent également le goût et l’érudition. La science et l’éloquence sont peut-être incompatibles ; du moins je ne vois pas d’exemple d'un homme qui ait primé dans l’une et dans l’autre. Ceci a tout l’air d’un paradoxe ; la chose pourtant me parait fort aisée à expliquer, et je vous l’expliquerais par raison iJétnonsiralive , comme le maître d’armes de M. Jourdain, si je vous adressais une dissertation et non pas ma lettre, et si je n’avais plus envie de savoir votre opinion que de vous prouver la mienne. Au reste, l’histoire du manuscrit prétendu, trouvé parmi ceux d’Herculanum, n’est pas moins pitoyable que l’ouvrage même. Tout cela prouve qu’il faut au public des livres nouveaux (car celui-ci n’a pas laisséd'avoirquelque succès ) , et que notre siècle manque non de lecteurs , mais d’auteurs , ce qui peut se dire de tous les autres arts.

Puisque me voilà sur cet article, je veux vous bailler ici quelque petite signijiance do ce que j’ai remarqué de la littérature actuelle pendant mon séjour à Paris. Je me suis rencontré quelquefois avec M. Legouvé, dont le nom vous est connu.

Je lui ai ouï dire des choses qui m’ont étonné à propos d’une pièce dont on donnait alors les premières représentations. Par exemple, il approuvait fort ce vers prononcé par un amant qui , ayant cru d’abord sa maîtresse infldèle,serassurait sur les serments quelle lui faisait du contraire : Hélas 1 je te crois plus que la vérité même.

Cette pensée , si c’en est une , fut extrêmement applaudie , non-seulement par M. Legouvé , mais par tous les spectateurs, sans ra’cn excepter. Je sus bon gré à l’auteur d'avoir voulu enchérir sur cette expression naturelle, mais déjà hyperbolique: /« fen crois plus que moi-même, plus que mes propres yeux , et je compris d'abord qu’il ne serait pas facile à ceux (jui voudraient quelque jour pousser plus loin cette idée, de dire quelque chose de plus fort. Mais M. Legouvé me fit remarquer que, comme on ne croit pas toujours la vérité, mais ce qu’on prend pour elle , l’auteur.

INÉDITES

qui est un de ses amis , eût bien voulu dire : Je le avis plus que f évidence, mais qu’il n’avait pu réussir à concilier ce sens avec la mesure de ses vers. Je me rappelai alors une historiette où la même pensée se trouve bien moins subtilisée ou volatilisée, comme parlent les chimistes; il s’agit pareillement d’une amante et d’un amant : la première, infidèle, et surprise dans un état qui ne permettait pas d’en douter, nie le fait effrontément. Mais, dit l’autre, ce que je vois.... — Ah! cruel , répond la dame, tu ne m’aimes plus! si tu m’aimais, tu m’en croirais plutût que tes yeuxl

Cette pièce, dont je vis avec M. Legouvé la première représentation , était intitulée : Blanche et Monlcassin. Je voudrais pouvoir vous dire toutes les remarques qu’il nous fit faire. Je vis hlen alors, et depuis je l’ai encore mieux connu, que ses idées sont tout à fait dans le goût , je veux dire dans le genre à la mode, et je ne doute pas que ce genre ne règne dans ses ouvrages , lesquels d’ailleurs je n’oi point lus.

On me mena peu de temps après à une autre pièce, que peut-être vous connaissez, Macbeth, de Ducis, imitée, à ce que je crois, de Shakspeare , et toute remplie de ces beautés inconnues à nos ancêtres. Je vis là sur la scène ce que Racine a rais en récit.

Des lambeaax pleios de saag et des membres agreux , et ce qu’il n’a mis nulle part, des sorcières , des rêves, des assassinats, une femme somnambule qui égorge un enfant presque aux yeux des spectateurs , un cadavre à demi découvert et des draps ensanglantés; tout cela, rendu par des acteurs dignes de leur rôle, faisait compassion à voir, selon le mot de Philoxène. Je n’ai pas assez l’usage de la langue moderne et des expressions qu’on emploie en pareil cas pour vous donner une idée des talents que tout Paris idolâtre dans Talma. C'est un acteur dont sans doute vous iturez entendu parier. J'ai senti parfaitement combien son jeu était convenable aux râles qu'il remplit dans les pièces dont je vous parle. Partout où il faut de la force et du sentiment, je vous jure qu’il ne s’épargne pas ; et dans les endroits qui ne demandent que du naturel, vous croyez voir un homme qui dit : Nicole , apporte-moi mes pantoufles ; en quoi il suit ses auteurs, et me paraltàleur niveau. On a en effet aboli ces anciennes lois : Le style

te moins noble

(Le reste manque.)

( Courier était arrivé à Rome à la tin de l’année

ECRITES DE FRANCE ET DTTALIE. aSq

!708 , peu de jours nprcs la retraite de l’armée napolitaine ; il y fut laissé pour le service de l'artillerie , aii(|uel , si on en Juge d’après les lettres qui précèdent , il n’était cependant pas obligé de consacrer tout sou temps.

Ceprudant la forteresse de Civita-Vccchia, qui avait relevé l’étendard papal pendant la courte occupation de Rome par les Napolitains, refusait de se soumettre, et soutenait depuis plus d’un mois une espèce de blocus. On résolut enlin d’employer la force pour la réduire, et Courier y marcha à la ün de février 17U9 avec quelques canons; à peine arrivé, il fut envoyé avec un officier de dragons et un trompette pour faire aux habitants insurgés une dernière sommation. I.a facilité avec laquelle il s’exprimait en italien lui avait valu cette commission, dont il comptait d’ailleurs profiter pour s’approcher sans péril de la place, et la mieux reconnaître. Les trois cavaliers étaient à peu de distance de la (lorte, lorsque Courier s’aperçut qu’un rouleau de louis qu’il portait dans la poche de son habit y avait fait trou, et ne s’y trouvait plus. Il mit pied it terre pour le cherclier, et après quelques perquisitions inutiles, il allait remonter à cheval pour rejoindre ses compagnons, lorsqu’il entendit le bruit d’une décharge de fusils , et vit bientôt accourir à lui le trompette tout seul : l’officier avait été tué. 11 ne s’arrêta pas un instant de plus pour cherclier son argent, et se consola bientôt d’une perte à laquelle peut-être il devait la conservation de sa vie. Enfin le 3 mars, à trois heures du matin, on tenta d’enlever Civita-Vecchia de vive force et escalade; cette entreprise ne réussit pas, mais elle servit du moins à intimider les assiégés, qui se rendirent le 10 par capitulation.

Courier, de retour à Rome, fut logé chez un vieux seigneur du nom de Chiaramonte, qui le prit en amitié; il donnait à cette .société une partie de ses soirées seulement, car le temps dont il pouvait disposer pendant le jour, il le passait à la bibliothèque du Vatican.

Cependant l’armée qui avait conquis Naples se repliait vers le nord de l’Italie sous la conduite de Macdonald, et ses derniers bataillons traversaient Rome le 18 mai. Il restait à peine six mille Français, aux ordres du général Garnier, pour la défense de la nouvelle république romaine. Ces troupes se soutinrent pendant quatre mois contre tous les efforts des insurgés, des Napolitains et des Autrichiens même; mais il fallut enfin céder, et consentir à un arrangement d’après lequel elles furent transportées en France. Le 29 sepleinbre, les Français se retirèrent au chlteau Saint-.Ange, et les Na-

(lolitains prirent possession de Rome. Courier voulut faire ses adieux à la bibliothèque du Vatican, et ii’en sortit qu’à la nuit, lorsqu’il ne restait plus un seul Français dans la ville. Il fut reconnu à la lumière d’une lampe allumée devant une madone : on cria sur lui au fUaccobino, et un mi.sérable lui tira un coup de fusil. La balle ne le toucha pas; mais, ricochant contre la muraille, elle alla frapper une femmequi marchait à quelque distance enarant. I.CS cris de celle-ci firent une esiièce de diversion dont il profita pour prendre la fuite et se réfugier dans son logement, qui était peu éloigné; il y passa la nuit, et le lendemain le vieux Chiaramonte le fit monter dans sa propre voiture, et le conduisit au château Saint-Ange.

Enfin , la division française Rit embarquée à Civita- Vecchia le G octobre , conduite par le commodore anglais Trowbridgejus(|u’à Marseille, où elle entra le 27 du même mois.

Courier se rendit presque aussitôt à Paris , dont il avait besoin de respirer l’air natal pour remettre sa santé altérée. J

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