‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 89 sur 199 · A M. DANSE DE VILLOISON · texte numérisé non relu

A M. DANSE DE VILLOISON

A r\niR.

B«rletU , 8 mar» lRi«.

Vous me tenter , Monsieur , en in'assurant qu’une traduction de ces vieux mal/temaliri me couvrirait de gloire. Je n’eusse jamais cru cela. Mais enfin vous me l’assurez, et je saurai à qui m’en prendre si la gloire me manque après la traduction faite ; car je la ferai , chose sûre. J'en étais un peu dégoûté, de la gloire, par de certaines gens que j'en vois couverts de la tète aux pieds, et qui n’en ont pas meilleur air ; mais celle que vous me proposez est d’une espèce particulière , puisque vous dites que moi seul je puis cueillir de pareils lauriers. Vous avez trouve là mon faible : à mes

yeux, honneurs et plaisirs, par cette qualité d’exclusifs, acquièrent un grand prix. Ainsi me voilà décidé ; quelque part que ce livre me tombe sous la main , je le traduis, pour voir un peu si je me couvrirai de gloire.

Quant à quitter mon vil métier, je sais ce que vous pensez là-dcssus, et moi-méme je suisde votre sentiment. Ne voulant ni vieillir dans les honneurs obscurs de quelque légion, ni faire une fortune , il faut laisser cela. Sans doute ; c'est mon dessein. Mais je suis bien ici, où j'ai tout à souhait ; un pays admirable, l'antique, la nature , les tombeaux, les ruines, la grande Grèce. Que de choses I Le général en chef est un homme de mérite , savant , le plus savant dans l’art de massacrer que peut-être il y ait ; bon homme au demeurant , qui me traite en ami ; tout cela me retient. D’ailleurs je laisse faireù la fortune, et ne me mêle point du tout de la conduite de ma vie. C'est la ma politique, je m'en trouve bien , et je n’aperçois point que ceux qui se tourmentent en soient plus heureux que moi. Ne croyez pas , au reste , que je perde mon temps ; ici j’étudie mieux que je n’al jamais fait , et du matin an soir , à la manière d’Homère, qui n’avait point de livres. Il étudiait les hommes : on ne les voit nulle part comme Ici. Homère fit la guerre ; gardez-vous d’en douter. C’était la guerre sauvage. Il fut aide de camp , je crois , d’Agamemnnn , ou bien son secrétaire. NI Thucydide non plus n’aurait eu ce sens si vrai , si profond ; cela ne s'apprend pas dans les écoles. Comparez, je vous prie , Salluste et Tite-Live; celui-ci parle d’or, on ne saurait mieux dire ; l'autre sait de quoi il parle. Et qui m’empêcherait quelque jour....? car j'ai vu, mot aussi; j’ai noté, recueilli tant de choses, dont ceux qui se mêlent d’écrire n’ont depuis longtemps nulle Idée; j’ai bonne provision d'esqnisses; pourquoi n’en ferais-je pas des tableaux où se pourrait trouver quelque alrde cette vérité naïve qui plaît si fort dans Xénophon? Je vous conte mes rêves.

Que voulez-vous donc dire, que nous autres soldats , nous écrivons peu , et qu’une ligne nous coûte? AhI vraiment, voilà ce que c'est ; vous ne savez de quoi vous parlez. Ce sont là de ees choses dont vous ne vous doutez pas , vous , messieurs les savants. Apprenez, Monsieur, apprenez que tel d'entre nous écrit plus que tout l'Institut ; qu’il part tons les jours des armet» cent voitures à trois chevaux, portant chacune plusieurs quintaux d’écriture ronde et Mtarde, faite par des gens en uniforme, ftuncurs (ie pipes , traîneurs de sabres :

,4t> LETTllES

que moi seul , ici , cette année , j’en ai signé plus , moi qui ne suis rien et ne fais rien, plus que vous n’en liriez en toute votre vie ; et mettez-vous bien dans l’esprit que tous les mémoires et histoires de vos académies , depuis leur fondation , ne font pas en volume le quart de ce que le ministre reçoit de nous chaque semaine régulièrement. Allez chez lui, vous y verrez des galeries, de vastes bétinients remplis, comblés de nos productions, depuis la cave jusqu’au faite ; vous y verrez des généraux , des ofUciers qui passent leur vie à signer, parapher, couverts d’encre et de poussière , accuser réception, apostiller en marge les lettres à répondre et celles répondues. Là , des troupes réglées d’écrivains expédient paquets sur paquets, font tète de tous côtés à nos états-majors, qui les attaquent de la même furie. Voilà vos paresseux d’écrire; allez. Monsieur, il serait aisé de vous démontrer, si on voulait vous humiiier, que de tous les corps de l’État , c’est l’Académie qui écrit le moins ai^ourd’bui , et que les plus grands travaux de plume se font par des gens d’épée.

Je réponds , comme vous voyez , non-seulement à tous les articles , mais a chaque mot de votre lettre ; et je vous dirai encore , en style de maître François, qu'une nation dont on fait ce qu’on veut n’est pas une cire, mais une... et qu’on n’en saurait rien faire qui ne soit fort degoétant. Aristophane doit l'avoir dit. Ainsi la métaphore ne vous surprendra pas. Au reste, nous portons les * sottises qu’on porte. C’est tout le compliment que je trouve à vous faire sur ces nouveaux brimborions , qu’assurcment vous honorez. Pour moi , j’ai été élevé dans un grand mépris de ces chosesla. Je ne saurais les respecter, c'est la faute de mon père.

Eh bien! qu’en dites-vous? suis-je si paresseux , moi qui vous fais , pour quelques lignes que vous m’écrivez, trois pages de cette taille ? Vous vous piquerez d’honneur, j’espère , et ne voudrez pas demeurer en reste avec moi.

A votre loisir, je vous prie, donnez-moi des nouvelles de la Grèce , dont je ne suis pas transfuge, comme il vous plaît de le dire. Vous m’y verrez reparaître un jour, quand vous y penserez le moins, et foire acte de citoyen. Je vous avoue que je ne connais pas du tout M. Weiske , et ne sois comme il a pu découvrir que je suis au monde , si ce n’est pas vous qui lui avez appris ce secret. Je souhaite fort qu’il nous donne un bon Xenophon ; l’entreprise est gronde. Auronsnous à la Hn cette anthologie de M. Chardon de la Bûchette? Et vous qui accusez les autres de

INÉDITES

paresse , me voulez-vous laisser si longtemps sans rien lire de votre façon , que ces articles de journal , excellents , mais toujours trop courts , comme les ïambes d’Archiloque, dont'Ie-meilleur était le plus long. Ah ! que ne suis-je roi pour cent ou six-vingts ans / je vous ferais pardieu travailler ; il ne serait pas dit que vous êtes savant pour vous seul ; je vous taxerais à tant de volumes par an , et ne voudrais lire autre chose.

A M. CL.kVIER,

A VABIS.

BuleUa....Juia lso&.

Vous n’avez pas tort non plus de

croire que tous ces faits, ces grands événements qui tiennent le monde en suspens, méritent bien peu l’attention d’un homme sensé, et que c’est sottise de méditer sur ce qui dépend des digestions de Bonaparte : mais je vous dis, moi , qu’on a beau être philosophe, la peinture des passions et des caractères, soit histoire ou roman, intéresse toujours, et plus un philosophe qu’un autre. La difliculté c’est de peindre , et c’est où les anciens excellent et où nos auteurs font pitié , j’entends nos historiens. I Is ne savent saisir aucun trait. Pour représenter une tempête, ils se mettent à compter les vagues : un arbre, ils le font feuille à feuille; et tout cela copié fidèlement ressemble bien moins au vrai que les inventions d'un homme qui joint à quelque étude le sentiment de la nature. Il y a plus de vérité dans Joconde que dans tout Mézeray.

Un morceau qui plairait, je crois, traité dans le goût antique , ce serait l’expédition d’Égypte. Il y a là de quoi faire quelque chose comme le Jugurtha de Salluste, et mieux , en y joignant un peu de la variété d’Hérodote, à quoi le pays prêterait fort. Scène variée , événements divers, différentes nations , divers personnages ; celui qui commandait était encore un homme; il avait des compagnons. Et puis, notez ceci, un sujet limité, séparé de tout le reste. C’est un grand point selon les maîtres , peu de matière et ^aucoup d'art. Mon Dieu I comme je cause, comme je vous conte mes rêves , et que vous êtes hou si vous écoutez ce babil I mais que vous dirais-je autre chose ? je ne vois que du fer, des soldats , rien qui puisse vous intéresser.

Sur mon sort à venir, ce que je pourrai faire, ce que je deviendrai , quand je vous reverrai , je n’en sais pas là-dessus plus que vous. Nous sommes ici dans une paix profonde, mais qui peut être troublée d'un moment à l'autre. Tout tient

ECRITES DE FRANCE El' DITALIE. <

au caprice de deux ou trois bipèdes sans plumes qui se joueut de l'espèce humaine. — Présentez , je vous prie, mon respect à M. et madame de Sainte-Croix, et conservez-moi une place dans votre souvenir.

Lecce , le ... aeptembre I80&.

Mon colonel, j'ai à vous rendre compte d’un événement bien triste. Nous venons d'enterrer le capitaine Tela, qui fut hier assassiné par son hdte don Joseph Rao. Depuis quelque temps don Joseph, imaginant une intrigue entre sa femme et le capitaine, cherchait a les surprendre ensemble. Cela lui fut aisé , ils ne se caehaient point , et , selon l'apparence, n'en avaient nulle raison. 'Tela n’était point un galant : cette femme d'ailleurs, très-sage, ne le voyait que rarement, lorsqu'il fallait quelque service des personnes de la maison. Il n'y avait Uk rien de ce que le mari supposait. Les trouvant ensemble, il les tua. Ce n'était pas qu'il fût jaloux. U se souciait peu de sa fémme, et ne vivait point avee elle, ayant d'autres liaisons connues ; mais quelques discours et la peur d'étre appelé beceo cornuto lui avaient tourné la cervelle. Voila le point d'honneur italien. Ce becco comulo est pour eux la plus terrible des injures ; c'est pis que voleur, assassin, fourbe, sacrilège , parricide.

Tela,commeparinspiration, voulut, il y ntrois semaines , quitter cette maison. Son hâte l’y retint à force d'instances et de caresses ; avait-il dès lors son dessein 7 Un ne sait ; les avis là-dessus sont partagés. Hier, il voit sa femme entrer dans la chambre du capitaine , pour lui remettre quelque linge qu'on avait lavé; il la suit, et lui porte trois eoups de poignard. Elle eut pourtant encore la force de se sauver chez scs parents , où elle est morte cette nuit. Tela, frappe au cœur,mourut à l’instant même. Mais une chose à remarquer, c’est le sang-froid de l'assassin. Venant de faire cette expédition , il rencontre sur l'esculier le colonel Huard, qui lui demande : Le capitaine est-il ici? Montez , dit-il , vous le verrez ; et il paraissait aussi calme que si rien ne fût arrivé.

La ville est consternée. On craint les vexations auxquelles cela peut donner lieu de la part de gens habiles à saisir tous les prétextes. Nous cherchons fort le meurtrier ; mais les malins disent que nous le cherchons partout ou nous sommes sûrs de ne pas le trouver. L'affaire s'accommodera, et l'on n'y pensera plus. Voilà pourtant trois hommes que nous perdons ainsi de l’artillerie seulement.

et sons qu'il en soit autre chose. Nulle punition , nulle plainte à ce govemaccio de Naples. On se soucie peu des vivants et point du tout des morts.

[A cette époque, les préparatifs militaires de l'Autriche donnant lieu de craindre unenouvelle guerre, Nivpoléon négocia avec leroi deNaplesun traité de neutralité, en conséquence duquel les troupes qui occupaient Tarente et la Pouille furent rappelées vers le Nord pour former la droite de l’armé d'Italie.

Le général en chef Gouvion Saint-Cyr partit de Barletta le 9 octobre : Courier y demeura quelques jours encore, et joignit ensuite vers Pescara le quartier général, avec lequel marchaient ses équipages conliés aux soins d'un sous-officier d'artillerie à cheval.]

A M. COSTOLIER,

■vaécnvL des logis ne la 2* compacsie.

Barleiu,le is octobre laus.

Mon cher Costolicr, comme vous avez soin de mon cheval , j'ai soin ici de votre maîtresse. Peu après que vous fûtes parti ( bien malgré moi , je lis ce que je pus pour l’ empteher ; mais on le voulait ) , peu après, il y eut ordre à toutes les femmes de quitter l’armée , de s’en aller comme elles pourraient. Le général dit qu’il n'en veut plus. Il renvoie la sienne. Cent cinquante se sont embarquées à Bari sur d'assez mauvais bâtiments : le diable sait ce qu'elles vont devenir. J'ai fait rester votre Julie en qualité de vivandière. Elle marche avec nous. Je vois qu'on rûde autour d'elle, mais ma fbi elle ne se laisse pas ferrer à tout le monde ; elle vous aime : et aussi toutes les femmes ne sont pas p , quoi qu'on en dise.

Ce n'est pas la peine de faire foire une housse à mon cheval , il ira bien tout nu. Faites-lui faire plutûtunmors, comme celui de ma Jument grise, par notre éperonnier, qui va aller vous joindre. Qu'on le mène par ia longe, mon cheval s'entend ; donnez-lui un peu de foin, de l'orge, plutôt que de l’avoine, et du chiendent partout où vous en trouverez. Adieu.

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