A M. LEDUC AÎNÉ
De Bologne, le 14 novembre laos.
Je t'ai écrit trois fois depuis notre départ de In Pouille. Je te marquais de m’adresser tes lettres à Rome, mais je n'ai pu y passer; ainsi je suis sans nouvelles de toi depuis le 1 0 août , date de tn dernière, par laquelle j'ai vu que ta fille était
a 48 LETFRES
bors d'afTuire. J'espère qu'elle court à l'heure qu'il est, et saute mieux que jamais, piü paazarelia cht mai; J'en fais mon compliment à madame sa mère , et voudrais être là pour vous embrasser tous.
Nous marchons vers Fcrrare. I.e général Salvat' a trouvé a Ancône une Vénitienne égarée, dont il s'est emparé, ou c'est clic qui l'a pris et le mène par le nez. Je la vois tous les jours. Elle mange avec nous. Je suis le seul qui puisse lui parler ; eux ne savent pas trois mots d'italien. Te dire les conversations d'elle à moi , les spropotili, les sottises qui ne finissent point ou finissent par des risale sbudetlair sgangherate. Il n'est pas possible de voir une meilleure pâte de Allé, une crt'ature plus gaie, plus folle, plus ce qu'on appelle bonne enfant : son vénitien est quelque chose qui vraiment me ravit. Salvat nous gène un peu. Il n'entend pas un mot, et veut qu'on lui explique tout. Mais les explications sont belles! nous avons mille inventions pour le dérouter, des noms de guerre... Lui, Salvat, est flenlarello; elle a baptisé le secrétaire fa la nanna, cela le peint ; l'aide de camp, elle l'appelle madama eoco/a,- jamais nom ne fut mieux appliqué ; c'est la femme de charge du général Salvat ; il sera maréchal du palais, si Salvat devient empereur. Du reste, vivant portrait de M. Vise au Trou. Tout cela me divertit, et nous passons ensemble des heures sans ennui ; mais j'ai peur de n'en avoir pas longtemps le plaisir, car on dit que notre ménage ne plaît point du tout à Salnt-Cyr, et qu'il a trouvé fort mauvais l'équipage de la princesse et les chevaux et la voiture. On est contrarié en ce monde.
Monval mequitte, et m'a conté affaire vive
a la Caldiera’. Les nôtres ont eu du dessous. D'Anthouard et Demanellc sont tués. On aura fait la quelque bêtise qui nous mettrait ici en mauvaise posture. Mais ces gens ne profltent jamais de leurs avantages; ils sont persuadés que nous devons les battre; et quand nous avons l'air de nous laisser frotter, c'est une ruse ; ils nous devinent. Au reste , on ne sait rien encore : je ne serai bien informé que quand nous aurons rejoint le quartier général. Adieu.
L'autre jour, en lisant une pétition de quelqu'un qui protestait de son dévouement à la personne de l'empereur, nous trouvâmes que cette nouvelle formule ne contient guère plus de vérité que le très-humble serviteur, et que, p<)ur
* G«i»éral «Vartillrrie.
> ï.e SO octobre-
iNÉDrrEs,
être exact, il faudrait se dire-dévoué à la caisse du payeur. Qu'en penses-tu 7 qu'en dit madame? tu peux lui lire ceci, mais non le reste de ma lettre, elle me croirait plus vaurien que je ne sois.
[ Le général Saint-Cyr était arrivé à Padoue depuis le is novembre : ses troupes occupaient les environs ; le 33 , il eut connaissance de l'arrivée à Bassano d'une division autrichienne qui, poussée de Bavière en Tyrol par le corps du marchai Ney , chercliait un refuge à Venise; le prince de Ilohan la commandait, et es|>érait gagner cette ville sans obstacle en passant derrière l'armée du maréchal Masséna , qui avait déjà passé l'Isonzo ; mais le général Saint-€yr l'attaqua le 34 , à Castelfraneo, et l'obligea de se rendre avec tout son monde. Courier fut présent à cette affaire.]
A M. PO YD AVANT, coaiissuae osDosNATxca.
De Slralc, le oorembre 1806.
MoX CHER ORDOXNATEVR ,
Aimé va vous conter notre petite drôlerie. Ce qu'il vous pourra dire, c'est qu'il dormit fort ce jour-là. Je ne sais quelle heure il pouvait être lorsqu'il apprit dans son lit qu'on s'était battu. Il se leva en grande hâte , s'habilla , ou , comme disent ees messieurs, se Ht babiller, et fut choisi pour vous porter l'heureuse nouvelle de l'affaire ou il s'est distingué. Nous verrons cela dans la gazette avec la croix et l'avancement. Voilà ce que c'est d'être frère du valet de chambre du fils d'un chàtreur de cochons des envirous de Tonneins. Rappelez-vous Sosie.
Jr doUf pt(*.
Nous avons pris des Quinze reliques une division tout entière, des chevaux bons à écorcher, et un prince émigré , qui , je crois , n'est bon à rien. Il a un coup de fusil dans le ventre ; on s'occupe très-peu de lui; on le laisse là, tout blessé qu'il est et Français. Nous n'aimons pas les émigrés; à Paris on les honore fort. L'Emi«-rcur les chérit et révère ; c'est sans doute qu'il n'en peut faire , comme il fait des comtes , des princes.
Vous voyez bien, mes chers amis, qu’apres vous on trouve à glaner, mais de la gloire seulement ; nous voudrions quelque autre chose plus substantielle, plus palpable. Cela ne se peut derrière vous ; vous faites partout place nette. Il faut se payer de lauriers, qui heureusement coûtent peu. Pour moi, j'en quitte ma part; j'ai de la
ECRITES DE FRANCE ET DTTALIE
gloire in culo , comme disent les Italiens, ou plus poUment tn tasca, depuis que j'entendis quelqu’un de notre connaissance dire : Je suis couvert de. gloire , et ies courtisans répéter : // est couvert de gloire.
Adieu , nous ne voulons toujours point être sons vos ordres ' . En attendant une décision , nous méditons sur la carte. Nous espéronsqu'on pourra bien SC casser le nez à Saint-Polten ou ailleurs, et , comme vous pouvez croire , alors nous prendrions un autre ton.
Padoue, te 13 décembre
Vous êtes de mauvais plaisants , et votre conte ne vaut rien ; voici , en toute vérité , comme la chose s'est passée ;
Dès qu’il eut les talons tournés, je voulus dire un mot à la belle. Il l’enferme , comme tu sais ; mais elle a une double clef. Je fus me poster dans cette niche obscure sur l’escalier, comptant qu’on m’ouvrirait. Elle dit , elle jure ne m’avoir rien promis; et peut-être en effet m’étais -je trompé sur un signe qu’elle me fit : je crus avoir on rendez-vous. Enfin j'attendais là depuis une heure ou plus le fortuné moment. Porte close, rien ne bougeait dedans ni dehors. Je commençais à perdre patience; quelqu’un monte; c’était M. le si>crétaire. Sans tousser ni frapper, sans faire aucun signal , il arrive, on lui ouvre, il entre en homme que l'on attendait.
Je le vis de mes jeui , et ne le pouvais croire.
( Prends ce vers , je te le donne ; mets-le avec les tiens).
Loin de m'en fâcher, j’en ni ri de bon cœur : ne voulant point du tout les troubler, je m’en allai rejoindre mon animalaccio à la revue.
Voilà tout , et c'est bien assez pour vous divertir quelque temps , Messieurs , à mes dépens.
Mais le lendemain j’eus ma revanche , et c’est ce qu’on ne vous a pas dit. Sous les arcades , le lendemain je la vis in baulta , qui se dérobait dans l’ombre et courait. Je la suivis : elle entra où demeure le colonel Détrées , l’écuyer de madame mère. Pommade forte, tu sais ou tu ne sais pas. Madame mère se plaignait à lui de quelques procédés de son fils : Nom de Dieu I si j’étais de vous. Madame, je lui relèverais le toupet avec de la pommade forte. Le nom lui en est demeuré.
* Alluskm au Rén<^alSjiinl-<']rr, quid<>»irait qu« ars Inni* p«t cooUnuaiwral à funaer ud corps séparé.
Elle entra donc chez Pommade forte , et moi aussitôt à mon embuscade , sûr de n’attendre pas inutilement cette fois. Au bout d'un quart d'heure je la vois, tout affannala, toute rouge, monter lesdegrésquatreàquatre. Sans m’apercevoir, elle ouvrit ; et moi , en deux pas et un saut , me voilà entré avec elle : grand débat , scène de théâtre ; elle veut me chasser, je reste ; «Ile se désolait , je riais :
Pianse, pregà, ma in vano ogoi parola sparse. Salvat pouvait venir; il venait même; c’était l’heure; le danger augmentait pour elle à chaque instant. Je lui dis, sans finesse et sans fleur de langage , le prix que je mettais à ma retraite. Dunque fa presto, dil-eUe : je fis presto, et je partis. J’en pourrais prendre désormaisavcc clic tant que j’en voudrais , car elle est à ma discrétion ; ou bien lui faire quelque noirceur, et vous autres, vauriens, vous n’y manqueriez pas. Demanelle,
par exemple Mais vous savez que je ne me
pique pas de vous imiter : je la vois , je lui parle tout comme auparavant; même ton, mêmes manières ; à table pas un mot qui puisse l’embarrasser; seule, pas la moindre liberté. Pour sa personne, J’en quitte ma part. Son secret, je le garde comme si elle me l’eût confié. Un pareil procédé la louche , lui semble rare et nouveau. Elle n’avait vu jusqu’ici que des gens de votre espèce, qui abusent insolemmentde tous leurs avantages.
Que parlez-vous d’ennemis ? y a-t-il des ennemis? nous n’en avons nulle nouvelle depuis la dernière affaire.
De nos chevaux de prise le meilleur ne vaut guère; je t’en enverrai dix si tu veux les nourrir. Michel ‘ en chevauche un qu’il a choisi entre tous , mais long , d’une longueur dont un ne voit pas la fin. Son dos parait fait pour une file , on pour les quatre fils Aymon. Michel y est comme isolé ; enfin c’est une bête à porter tout l’étatmajor du génie et le génie de l’état-major.
Quand nous verrons-nous?je ne sais ;j’ai déjà cent choses à te dire, qu’assurément je n’écrirai point. C'est bien dommage , car bien des traits dont je suis témoin tous les jours en vaudraient la|>eine, et cela vous divertirait. Mais, pour moi, écrire c’est ma mort , et puis je ne finirais jamais.
Tanto vi bo da dire cbe incomminciar non oao *.
C’est le secrétaire qui a fait faire pour cette belle une fausse clef de sa prison. C’est lui qui l'a mariée au général Salvat , c’est lui qu’elle aime
' , rli^r iMitJiillfHi du géai«.
* V(‘r» d« Pétrarqut*.
a5o LKTTRES
d’amour ; bonne créature au fond , comme toutes les coquines. Adieu, Je vous embrasse tous.
[Après la paix qui suivit la victoire d’Austerlitz, Napoléon chargea le maréchal Masséna de tirer vengeance du roi de Naples, qui avait violé la neutralité promise; le général Saint-Cyr retourna en Pouille, mais Courier ne l’accompagna plus, et obtint d’étre attaché au cor|>s d’armée du général Reynier, qui marchait directement sur la capitale.
Il partit donc de Bologne le 1" janvier 1806, et joignit son général àSpoleto le 15. On ne rencontra d’obstacle nulle part ; Capoue capitula le 1} février, et le 1 4 les Français entrèrent à Naples; aprcsqueli|ues jours de repos, lecorps de Reynier fut eiivoyéen Calabre; une petite affaire d’avant-garde eut lieu à Lago N^ro le 6 mars , et le 9 l'armée napolitaine fut entièrement défaite à Campo-Tenese; le même jour le général coucha à Morano.]
omatK D'isTiiuair. , k Ntnas.
Murano , W 9 mon
Bataille I mes amis I bataille I Je n’ai guère envie de vous la conter. J’aimerais mieux manger que t’écrire; mais le général Reynier, en descendant de cheval, demande son écritoire. On oublie qu’on meurt de faim : les voila tous à griffonner l’histoire d’aujourd’hui ; je fais comme eux en enrageant. Figurez-vous, mes chers amis, qui avez là-bas toutes vos aises, bonne chère, bon gîte et le reste ; figurez-vous un pauvre diable non pas mouillé, mais imbibé, pénétré, percé Jusqu’aux os par douze heures de pluie continuelle, une éponge qui ne séchera de huit jours ; à cheval dès le grand matin , à jeun ou peu s’en faut au coucher du soleil ; c’est le triste auteur de ces lignes qui vous toucheront, si quelque pitié habite en vos cœurs. Buvez et faites brindisi à sa santé, mes bons amis, le ventre à table et le dos au feu. Voici en peu de mots nos nouvelles.
Les Zapolitains ont voulu comme se battre aqjourd'hui ; mais cette fantaisie leur a bientét passé. Ils s’en vont et noua laissent ici leurs canons, qui ont tué quelques hommes du l*' d’infanterie légère par la faute d’un butor ; tu devines qui c'est. Je t'en dirai des traits quand nous noos reverrons. — N’ayant point d’artillerie ( car nos pièces do montagne , c'est une dérision ) , je fais l’aide de camp les jours comme aqjourd’hui, afin de faire quelque chose; rude métier avec de certaines gens. Quand, par exemple, on porte les
INÉDITES
ordres de Reynier au susdit, il faut d'abord entendre Reynier, puis se faire entendre à l’autre, être interprète entre deux hommes dont l'un s’explique peu , l’autre ne conçoit guère ; ce n’est pas trop, je t’assure, de toute ma capacité.
On doit avoir tué douze ou quinze cents Niqx>litains ; les autres courent , et nous courrons demain après eux , bien malgré moi.
Remaclc a une grosse mitraille au travers du corps. Il ne s’en moque pas autant qu’il le disait. A l’entendre, tu sais, il se souciait de mourir
comme de mais point du tout, cela le fâche.
Il nomme sa mère et son pays.
On pille fort dans la ville, et l’on massacre un peu. Je pillerais aussi, parbleu, si je savais qu’il y eût quelque part à manger. J’en reviens toujours là, mais sans aucun espoir. L’écriture continue, ils n’en finiront point. Je ne vois que le mqjor Stroitz qui au moins pense encore à faire du feu ; s’il réussit , je te plante là.
Le mouchard s’est distingué comme à son ordinaire : fais-toi conter cela par L... qui fut témoin. Il était en avant, lui mouchard, avec quelques compagnies de voltigeurs. Tout à coup le voilà qui accourt à Dufour : Colonel I je suis tourné. Je suis coupé, j’ai là toute l’armée ennemie. L’autre d’abord lui dit ; Quoi I vous prenez ce moment pour quitter votre poste? On y va , il n’y avait rien.
Je me donne au diable si le général veut cisiser d’écrire. Que te marquerai -je encore? J’ai un cheval enragé que mes canonniers ont pris. Il mord et rue à tout venant : grand dommage , car ce serait un joli poulain calabrois , s’il n’était pas si misanthrope, je veux dire sauvage, ennemi des hommes.
Nous sommes dans une maison pillée; deux cadavres nus à la porte; sur l’escalier , je ne sais quoi ressemblant assez à un mort. Dans la chambre même , avec nous , une femme violée , à ce qu’elle dit , qui crie , mais qui n’eu mourra pas ; voilà le cabinet du général Reynier ; le feu à la maison voisine, pas un meuble dans celles;! ; pas un morceau de pain. Que mangerons-nous? Cette idée me trouble. Ma foi, écrive qui voudra, je vais aider à Stroitz. Adieu.
[Après lecombat de Campo-Tenese,Reynier continua de poursuivre les Napolitains, qui se dispersèrent entièrement et a’opposèrentaucune résistance ; de toute leur année , deux mille hommes seulement parvinrent à passer en .Sicile. Cosenza fut occupé le IJmars; le 29 du même mois, les Français eotrè-
ÉCRITES DE FRANCE ET D’ITALIE
rent à Reggio et parurent en vue de Messine ; Courier accompagnait le général Reynier.
Joseph Bonaparte , qui avait le commandement supérieur de toutes les troupes envoyées contre Naples, quitta cette capitale le 3 avril, pour aller visiter les Calabres et la Fouille; il arriva le .13 à Cosenza, et reçut le 1 S, à Bagnara, l'ordre de prendre le titre de roi des Deux-Siciles : il fut reçu en cette qualité à Reggio, d’où il partit le 30 pour achever sa tournée en passant par Tarente.]