A M. LE GÉNÉRAL DULAULOY
A NAPI.es.
Tarpnte, le 'i8 mai 1806 .
Ilyatrois semaines, mon général, que les ordres du roi seraient exécutés, s'il ne s'en fût mêlé. Le passage de Sa Majesté est tombé au milieu de mon opération , et a mis de telles barres dans mes roues que rien ne marche à présent. Je faisais quelque chose des Tarentins, et pendant huit jours j'en obtins tout ce que j'en voulus : on allait audevant de mes demandes. On travaillait comme des forçats, sur le port et à l’arsenal. Mais sitôt que le roi parut, il ne fut plus question que de lui baiser la main ; et ceux qui l'avaient baisée la voulant baiser encore, il n'y eut ni maire ni adjoint , pas un ouvrier de la ville , du port , de l’arsenal, que je pusse faire démarrer de l'antichambre ou de l’escalier tant qu’a duré ici le séjour de Sa Majesté. Un bon usage à faire du sceptre dans cette oceasion , c'eût été d'en casser le nez à tous ces friands du leccazampa. Mais point ; tout le monde, hors moi, prenait plaisir à cette sottise. J'eus beau crier, jurer, me plaindre, le baisc-main l’emporta toujours sur une misère comme était celle d'armer txmtes les places et les côtes de la Calabre. Le roi s’en allant à la fin , je me croyais quitte des niaiseries et des tracasseries de cour. Mais c’eût été trop bon marché ; en partant on acheva de me rompre bras et jambes.
Vous savez que je n'ai pas un sou, et qu'il me faut tout arracher par réquisition. Eh bien, ou
• Commandaot de l’artUlerie de Tamié#.
ECRITES DE FRANCE ET DTTALIE. aS:i
me défend toute réquisition. Je ne m’en suis pas moins emparé, aujourd’hui encore, de vingt paires de mulets, bœufs ou buffles, que Je ne rendrai qu’à bonnes enseignes, et qui enfln feront mes transports. On me dénoncera , mais vous êtes là , et vous empêcherez que Je ne sois livré aux bêtes pour avoir fait, malgré le roi, ce que le roi veut, et qui importe au salut de l’armée.
Voici bien autre chose, vraiment: lisez, lisez, mon général, une lettre de M. Jamin, aide de camp du roi, ci-Jointe : lisez-la, quelque affaire que vous ayez.
Je ne vous ferai, mon général , sur cela aucun commentaire ; la chose crie ; vous en serez révolté comme moi , et vous approuverez le parti que J’ai pris, d’envoyer prqmener ce monsieur l’aide de camp ( qui n’est pas , me dit-il , aide de camp d’un général de brigade) et d’aller mon droit chemin. Lisez, s'il vous plaît, ma réponse ; il parle fortde sa mission ; de tels missionnaires ne sont bons qu'à me faire donner au diable. Pour accélérer cette besogne, depuis un mois tant de soins n'étaient pas nécessaires : le roi n’avait seulement qu’à tenir sa main dans sa poche , la cour s’allait faire f.. .. et me laissait agir. Je compte sur vous, mon général, pour empêcher que tout ceci ne tourne contre moi . Vous savez si J’ai d’autres vues que le bien du service, et on met ma patience à de cruelles épreuves.
Entre nous , tout dans l’armée est conduit de cette manière ; projets dont aucun ne s’exécute, secrets que tout le monde sait, ordres que personne n’écoute.
Je suis convaincu , Je Jurerais qu’à Messine on a su mon départ de Reggio et le pourquoi , avant que Je fusse en chemin ; Je vis le roi à minuit, et partis le matin. Grand mystère I éme ne devait
savoir Comme Je montais à cheval , prenant
congé de mon héte, il me dit : Vous allez chercher de l’artillerie à Tarente. Je pensai tomber de mon cheval et rester, c’était le mieux. Car il fallait deux choses pour ce que J’allais faire, secret et promptitude; le premier manquant d’abord, il était clair que l’autre Non, je ne pou-
vais pas deviner le baise-main.
Je sais bien que Dieu est pour nous , qu’avec le génie de l’empereur nous vaincrons toqjours partout , quelques fautes que nous puissions faire ; mais un peu de bon sens, d’ordre, de prévoyance, ne nuirait à rien , ce me semble.
J’ai reçu votre billet Joli et trop aimable , auquel Je ne réponds pas maintenant, parce que, en vérité. Je suis d’une humeur de dogue : ce sera pour demain , si vous le trouvez bon. Cependant ,
croyez-moi, vos affaires ne vont points! mal. On vous écoute ; c’est beaucoup : femme qui prête l’oreille prêtera bientét autre chose.