‹ Œuvres complètes de P. L. CourierChapitre 93 sur 199 · COPIE · texte numérisé non relu

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DE LA REPOA'SE FAITE A U. JAHDI,

AIDE DE CiME DV RDI.

Tareote , le ss mal I 80 S.

Moxsieub,

Il n’y a point eu, que Je sache. Je discussion entre moi et le directeur de l’artillerie; mais s’il s’en élevait une , vous n’en seriez pas le Juge. J’ignore quelle est votre mission, et ce qu'elle peut avoir de commun avec la mienne , dont Je ne dois de compte qu’au général commandant en chef l’artillerie. Si le colonel Torre-Bruna veut bien dépendre de vous , il a saas doute des motifs que Je ne partage point. Comme aide de camp du roi, vous pourriez m’apporter les ordres de Sa Majesté, si J’étais d’un grade à recevoir cet honneur. Mais en votre propre nom , Je ne vois pas ce que vous pouvez commander ici, et l’espèce de menace que contient votre lettre n’a rien pour moi de fort alarmant.

J’espère, Monsieur, que ce langage ne vous offensera point de la part d’un homme qui ne songera Jamais qu’à mériter votre estime.

( Voir ci-apris U lettre de Cusano du IZ aoàL)

A M. CHLEWASKI,

A TOC LOVEE.

Tarrnte , le S Juin ISM.

Monsieur, J'apprends que vous êtes encore à Toulouse, et Je m’en félicite, dans l’espoir de vous y revoir quelque Jour ; car J’irai à Toulouse, si Je retourne en France. Dcu.\ amis, dans le même pays, m’attireront par une force que rien ne pourra balancer. Mais eu attendant. J’espère que vous voudrez Inen m’écrire, et renouveler un commerce trop longtemps interrompu; commerce dont tout le profit, à vous dire vrai, sera pour moi ; car vous vivez en sage, et cultivez les arts; sachant unir, selon le précepte, l’utile avec l'agréable, toutes vos pensées sont comme infuses de l’un et de l’autre. Mais moi , qui mène depuis longtemps la vie de Don Quichotte , Je n’ai pas même comme lui des intervalles lucides; mes idées sont toujours plus ou moins obscurcies par la fumée de mes canons ; vous , observateur tranquille, vous saisissez et notez tout; tandis que

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je saU emporté dans un tourbillon qui me laisse A peine discerner les olyets. Vous me parlerez de vos travaux , de vos amusements littéraires , de vos efforts unis à ceux d'une société savante, pour hâter lesprogrèsdes lumières, et ralentir la chute du goét. Moi, de quoi pourrai-je vous entretenir? de folies, tantôt barbares, tantôt ridicules, auxquelles je prends part sans savoir pourquoi; tristes farces, qui ne sauraient vous faire qu’horreur et pitié, et dans lesquelles je ligure comme acteur du dernier ordre.

Toutefois, il n'est rien dont on ne puisse faire un bon usage; ainsi, professant l’art de massacrer, comme l’appelle la Fontaine , j’en tire parti pour une meiHeurc Un , et d’un état en apparence ennemi de toute étude, je fais la source principale de mon instruction en plus d’un genre. C’est à la faveur démon harnais quej’ai parcouru l’Italie, et notamment ces provinces-ci, où l’on ne pouvait voyagef qu’avec une armée. Je dois à ees courses des observations, des connaissances , des idées que je n’eusse jamais acquises autrement ; et ne fùt-ce que pour la langue, aurais-je perdu mon temps, en apprenant un idiome composé des plus beaux sons que j’aie jamais entendu articuler? Il me manque à présent d'avoir vu la Sicile ; mais j’espcrc y passer bientôt, et aller même au delà; car ma curiosité, entée sur l'ambition des conquérants, devient insatiable comme elle. Ou plutôt, c'est une sorte de libertinage qui, satisfait sur un objet, vole aussitôt vers un autre. J’étais épris de la Calabre , et quand tout le monde fuyait cette expédition , moi seul j'ai demandé à en être. Maintenant je lorgne la Sicile, je ne rêve que les prairies d’Euna , et les marbres d’Agrigente; car il faut vous dire que je suis antiquaire, non des plus habiles, mais pourtant de ceux qu’on attrape le moins. Je n’achète rien, j’imite le comte de Haga, che tutto vede,poco compta e meaopaga. Cette épi gramme ou cette rime fut faite par les Romains, le plus malin peuple du monde, contre le roi de Suède, qui passait chezeuxsouslenomde comte de Haga. Je n'emporterai de l'Italie que des souvenirs et quelques incriptions.

C’est tout ce que l’on trouve Ici. Tarente a disparu, il n’en reste que le nom, et l’on ne saurait même où elle fut, sans les marmites dont les débris, à quelque distance de la ville actuelle, indiquent la place de l’ancienne. Vous rappelezvous à Rome Monte Testaecio (qui vaut bien Montmartre ) , formé en entier de ces morceaux de vases de terre, qu’on appelait en latin tetta, ce

INÉDITE-S

que je puis vous certiRer, ayant été dessus et dessous. Et bien , Monsieur, on voit ici , non pas un Monte Testaecio, mais un rivage composé des mêmes éléments, un terrain fort étendu , sons lequel en fouillant on rencontre , au lieu de tuf, des fragments de poteries , dont la plage est toute rouge. La côte qui s’éboule, en découvre des lits immenses; j’y ai trouvé une jolie lampe; rien n’empêche que ee ne soit celle de Py thagore. Mais dites-moi , de grâce , qu’était-ce donc que ces villes dont les pots cassés formaient des montagnes ? Ex ungue leonem. Je juge des anciens par leurs croches, et ne vois chez nous rien d’approchant.

Prenez garde cependant qu’on ne connaissait point alors nos tonneaux. Les cruches en tenaient lieu; partout où vos traducteurs disent un tonneau, entendez une cruche. C’était une cruche qu’habitait Uiogène, et le cuvier de la Fontaine est une cruche dansApulée. Dans les villescomme Rome et Tarente , il s’en faisait chaque jour un dégât prodigieux; et leurs débris , entassés avec les autres immondices , ont sans doute produit ces amas que nous voyons. Que vous semble.

Monsieur, de mon érudition? Vous seriez-vous imaginé qu'il y eût eu tant de cruches autrefois , et que le nombre en fût diminué?

Je vois tous les jours le Galèse, qui n’a rien de plus merveilleux que notre rivière des Gobelins , et mérite bien moins l’épithète de noir, que lui donne Virgile :

Qua nlger humectai JUnentia culla Galesut.

Il fallait dire plutôt :

Qua piger humeclans arentla culla Galesut.

Au reste , les moissons sur ses bmxls ne sont plus blondes, mais blanches; car c’est du coton qu’on y recueille. Ledulcepeliitisombus Galeti, est devenu tout aussi faux ; car on n’y voit pas un mouton. Je crois que le nom de ce fleuve a fait sa fortune chez les poètes , qui ne se piquent pas d’exactitude, et pour un nom harmonieux donneraient bien d’autres soufflets â la vérité. Il est probable que Blanduse, à quelques milles d’ici, doit aux mêmes titres sa célébrité, et, sans le témoignage de Tite-Live, je serais tenté de croire que io grand mérite de Tempe fut d’enrichir les vers de syliobes sonores. On a remarqué, il y a longtemps, que les poètes vantent partout Sophocle, rarement Euripide, dont le nom n’entrait guère dans les vers, sans rompre la mesure. Telle est leur bonne foi entre eux; pour flatter l’orcilIc et gagner ce juge superbe, comme IM’appellent, rien ne leur coûte; ainsi.

ECRITES DE FRANCE ET D’ITALIE. a55

quand Horace noos dit qn'il fant à tout héros, pour devenir immortel , un poète , il devrait (jouter ; Et on nom poétique; car, à moins de cela, on n'est inscrit qu'en prose au temple de mémoire. Et c'est le seul tort qu’ait eu Childebrand.

Lorsque vous m’écrivei , Monsieur, dites-moi , s'il vous plaît , une chose : allez-vous toqjoors prendre l'air, le soir, dans cette saison-ci , par exemple, sous ces peupliers au hord do canal? Ah ! quelles promenades J’ai faites en cet endroitlA ! quelles rêveries quand j'y étais seul ! et avec | TOUS quels entretiens! d'autant plus heureux alors que je sentais mon bonheur. Les temps sont bien changés, pour mol du moins. Mais qooil nul bien ne peut durer toujours, c'est beaucoup d’avoir le souvenir de pareils instants , et l'espoir de les voir renaître. Un Jour, et peut-être plus tôt que nous ne le croyons, vous et mol nous noos retrouverons ensemble ou pied de ces pauvres Phaétuses. Saloez-les un peu de ma part, et donnez-moi bientôt , je vous en prie , de leurs nouvelles et des vôtres.

[Cependant Courier avait expédié à Tarente plusieurs bôtiments chargés d'artillerie, qui étaient arrivés à Crotone;et, jugeantsa mission liiiie, il se décida à revenir lui-même. Il s'embarqua donc dans la nuit du 10 au II juin , avec le capitaine Moiival et deux canonniers, sur une polaque qui portait un dernier chargement de douze pièces de gros canon et d’autant d’affdts. Au jour, il re^ut la chasse d'un bnck anglais qui le gagnait de vitesse. Se voyant alors dans l'impossibilité de sauver le bôtiment, il ordonna au capitaine défaire ses dispositions pour le couler, et se jeta dans la chaloupe avec l'équipage. Mais l’effet ne répondit pas à son attente; et, avant de gagner la tei re , il eut le déplaisir de voir les Anglais s'emparer du navire abandonné. La ehaloope aborda ô l’embouchure du Crati , près de l’ancienne Sybaris ; les quatre Français se dirigèrent vers la petite ville de Corigliano, qu’on voyait deux lieues au delà sur une hauteur. Mais avant d’y arriver ils tombèrent entre les mains d’une bande de ces Calabrois , qu’à juste titre alors on appelait brigands. Ceux-ci, après leur avoir enlevé les armes, l’argent et même les vêtements, se disposaient à les fusiller. Un des canonniers pleurait et montrait une frayeur qui augmentait encore le danger. Co urier, élevant alors la voix, lui dit; Quoil tu es soldat français, et tu crains de mourir ! Dans ce moment arriva le syndic de Corigliano avec quelques hommes. Ne se trouvant pas assez fort pour imposer aux brigands, il feignit de partager leur rage, et

paraissant plus acharné qu’eui-mêmes ; Camarades, dit-il, point degiiee à ces coquins de Français, mais conduisons-les en ville, a6n que le peuple ait le plaisir d’assouvir lui -même sa vengeance. Il obtint ainsi qu’on lui remit les prisonniers, et les fit jeter dans un cachot : mais, dès la nuit suivante, il les Ot sortir, et leur donna un guide qui, par des chemins de traverse, les conduisit à Consenza, où il y avait garnison française.

Courier séjourna quelques jours dans cette ville, et un de ses camarades qui s’y trouvait le pourvut de vêtements; il en partit le 19 pour rejoindre le quartier général, et coucha lemêmejourèScigliano. Le lendemain, sur les hauteurs de Nicastro, il fit encore rencontre de brigands ; trois hommes de son escorte furent tués, et il perdit une partie des nippes qui lui avaient été données.

EnOn, le 21 juin, il arriva à Monte-Leone, où se trouvait le général Reynier, qui avait déjà connaissance de la perte du dernier convoi d’artillerie ; la lettre suivante rend compte de sou entrevue avec le général.]

omara d’astUpLesiz , k ooszsxa.

Monte-Uoiw, le SI Juin ISOS.

J’arrive. Sais-tu ce qu’il me dit en me voyant : Ah I ah I c’est donc vous qui faites prendre nos canons? Je fus si étourdi de l’apostrophe, que je ne pus d’abord répondre ; mais enfin la parole me vint avec la rage, et je lui dis ôi'en son fait. Non , ce n’est pas moi qui les ai fait prendre ; mais c’est moi qui vous fais avoir ceux que vous avez. Ce n'est pas moi qui al publié un ordre dont le succès dépendait surtout du secret; mais je l'ai exécuté malgré cette indiscrétion , malgré les fausses mesures et les sottes précautions, malgré les lenteurs et la perfidie de ceux qui devaient me seconder, malgré les Anglais avertis, les insurgés sur ma route, les brigands de toute espèce', les montagnes, les tempêtes , et par-dessus tout sans argent. Ce n'est pas moi qui ai trouvé le secret de faire traîner deux mois cette opération , presque terminée au bout de huit jours, quand le roi et l’état-major me vinrent casser les bras. Encore, si j'en eusse été quitte à leur départ , mais on me laisse un aide de camp pour me surveiller et me hâter, moi qu'on emi^hait d’agir depuis deux mois , et qui ne travaillais qu’à lever les obstacles qu'on me suscitait de tous côtés; moi qui, après avoir donné de ma poche mon dernier sou , ne pus obtenir même la paye des hommes que j’employais. Et ou en serais-je à présent , si je n’eusse

aSÜ ■ LEITKES

d't^bord envoyé promener mon surveillant, trompé le ministre pour avoir la moitié de ce qu'il me fallait, et méprisé tous les ordres contraires à celui dont j'étais chargé ? Ce ne fut pas moi qui dispensai la ville de Tarente de faire mes transports ; mais ce fut moi qui l'y forçai, malgré les défenses du roi. En un mot , je n'al pu empêcher qu'ou ne livrât, par mille sottises, douze pièces de canon au.v ennemis ; mais ils les auraient eues toutes , si je n'eusse fait que mon devoir.

Voilà, en substance, quelle fut mon apologie, on ne peut pas moins m^tée; car j'étais loin de prévoir que j'en aurais besoin. Soit crainte de m'en faire trop dire , soit qu'on me ménage pour quelque sot projet dont j'ai oui parler, il se radoucit. La conclusion futque je retournerais pour en ramener encore autant, et je pars tout à l'heure. Cela n'est-il pas joli? Par terre tout est insurgé; par mer les Anglais me guettent; si je réussis, qui m'en saura gré? si j'échoue, Aaro sur fe baùdft. Ne me viens point dire : T u l'as voulu. J'ai cru suivre un ami, et non un protecteur ; un homme, non une excellence. J'ai cru , ne voulant rien , pouvoir me dispenser d'une cour assidue, et, dans le repos dont on jouissait, goûter à Reggio quelques jours de solitude, sans mériter pour cela d'étre livré aux bétes. Mais enfin m'y voilà. Il faut faire bonne contenance et louer Dieu de toutes choses, comme dit ton zoccolante.

Toi , cependant , tu fais l’amour à ton aise ; j’en ferai autant quand j'y serai , en bon lieu , comme toi, s’entend ; maintenant je suis démonté de toute manière. Adieu , Guérin te remettra ceci ; fais pour lui ce que tu pourras.

[Courier partit donc de Monte-Leone le 24 juin, et alla coucher à Catanzaro ; le lendemain à Crotone, où il resta quelques jours, attendant une occasion pour passer par mer à Tarente. Il remarqua à Crotone que le commandant se nommait Milon.]

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